Reconnaissances et expertises paysannes d’adaptation aux changements climatiques dans le département du Couffo au sud-ouest du Benin

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Guy C. WOKOU, Université d’Abomey-Calavi segla1645@gmail.com

Résumé :

Le présent travail examine les étapes de reconnaissances et d’expertises paysannes des changements climatiques et les stratégies développées par les populations paysannes dans le département du Couffo au Bénin.

La démarche méthodologique ayant conduit les travaux s’articule autour de plusieurs techniques. La première a mobilisé des méthodes d’analyse des données climatiques (pluviométrie et température) sur la période 1981-2017 pour établir l’état d’évolution du climat. Cet état servira de base pour évaluer le rapport entre les perceptions paysannes de la dynamique du climat et les signaux que révèlent les données disponibles sur le climat. Deuxièmes, les outils et matériels de collecte et traitement de données socio-anthropologiques tels que le Focus group et la Méthode des Itinéraires ont permis de recueillir des informations sur les éléments de reconnaissances, d’expertises et de perception des paysans face aux changements climatiques et surtout les mesures d’adaptation développées. Ces informations sont recueillies sur la base de questionnaires élaborés à cet effet. Les résultats du traitement des données révèlent que la série pluviométrique 1981-2017 a connu une fluctuation avec une moyenne de 1108,94 mm, un écart -type de 162,58 mm et un taux de variation qui est de 14,66 %. Les températures maximales et minimales sur la période 1981-2017 ont connu une hausse respective de 0,75 °C et 0,75 °C, l’année ayant enregistré la température maximale moyenne la plus élevée est 2015 (33,37 °C) et la plus faible est 1982 (31,98 °C) et concernant les températures minimales, l’année la plus chaude est 2016 (24,11 °C) et les moins chaudes sont 1986 et 1989 avec 22,68 °C comme température moyenne. Environ 80,95 % et 57,89 % respectivement des producteurs chrétiens et animistes ont affirmé que le déboisement est une cause des changements climatiques. Les stratégies d’adaptation utilisées sont l’adoption de variétés à cycle court, les semis échelonnés, et le réajustement du calendrier agricole avec respectivement des taux de 85,7 %, de 90,0 % et de 85,7 %.

Mots clés : Département du Couffo, changement climatique, expertises et stratégies d’adaptation

Abstract

The present work examines the stages of recognition and farmers’ expertise on climate change and the strategies developed by farmers in the department of Couffo in Benin.

The methodological approach that led the work is based on several techniques. The first involved the analysis of climate data (rainfall and temperature) over the period 1981-2017 to establish the state of climate change. This state will serve as a basis for assessing the relationship between farmers’ perceptions of climate dynamics and the signals revealed by available climate data. Second, the tools and materials for collecting and processing socio- anthropological data, such as the focus group and the Itinerary Method, have made it possible to collect information on the elements of recognition, expertise and perception of farmers in the face of climate change and, above all, the adaptation measures developed. This information was collected on the basis of questionnaires developed for this purpose. The results of the data processing reveal that the rainfall series 1981-2017 has fluctuated with an average of 1108.94 mm, a standard deviation of 162.58 mm and a variation rate of 14.66%. The maximum and minimum temperatures over the period 1981-2017 have experienced an increase of 0.75 °C and 0.75 °C respectively, the year with the highest average maximum temperature is 2015 (33.37 °C) and the lowest is 1982 (31.98 °C) and regarding the minimum temperatures, the hottest year is 2016 (24.11 °C) and the least hot are 1986 and 1989 with 22.68 °C as average temperature. About 80.95% and 57.89% of Christian and Animist producers respectively stated that deforestation is a cause of climate change. The adaptation strategies used were the adoption of short-cycle varieties, staggered planting, and readjustment of the agricultural calendar with rates of 85.7%, 90.0%, and 85.7% respectively.

Key words: Couffo Department, climate change, expertise and adaptation strategies

Introduction

Un guide de reconnaissances est un corpus de savoirs indispensable pour s’informer et prendre des dispositions conséquentes sur un environnement ou un phénomène spécifique. La lutte contre les effets néfastes des changements climatiques nécessite un tel corpus, constitué de savoirs endogènes, pour la survie des activités génératrices de revenus. En effet, depuis les décennies 1970 et 1980 marquées par les épisodes de grandes sécheresses, la variabilité pluviométrique se manifeste par des séquences pluviométriques sèches, la récurrence des inondations, des démarrages tardifs et des fins précoces des saisons de pluie (T. Tabou et al., 2021, p. 75).

Aucune partie du continent africain n’est épargnée des effets de la variabilité et des changements climatiques (S. Zakari et al., 2015, p. 212). En Afrique subsaharienne, les activités socioéconomiques sont fortement influencées par les facteurs climatiques et de même les dernières décennies de la fin du deuxième millénaire ont été marquées par une évolution rapide des climats à l’échelle globale (J-L. Puget et al., 2010, p 1). Selon le quatrième rapport d’évaluation du Groupe Intergouvernemental des Experts sur l’Evolution du Climat (GIEC), les communautés les plus vulnérables, du fait de leurs capacités d’adaptation limitées et de leur grande dépendance aux ressources à forte sensitivité climatique telles que les ressources en eau et les systèmes traditionnels de production agricole, sont les paysans de l’Afrique subsaharienne (IPCC, 2007, p. 17). Du reste, les activités génératrices de revenus les plus vulnérables aux variations climatiques dans le monde rural en Afrique de l’Ouest sont l’agriculture et l’élevage (T. Tabou et al., 2020, p. 275).

Au Bénin, les paramètres agro-climatiques présentent des particularités contraignantes pour l’agriculture et la foresterie surtout dans le Sud-ouest et l’extrême Nord qui connaissent parfois de graves sécheresses (MEPN, 2008, p. 24). Devant ce climat incertain et les menaces qui pèsent sur les activités agricoles, les producteurs des zones vulnérables développent d’une manière ou d’une autre des stratégies propres à eux pour assurer leur survie.

Les départements du Mono et du Couffo sont traversés chacun par un fleuve : le fleuve Mono et le fleuve Couffo, et de nombreuses zones sont propices aux inondations liées aux crues en général entre septembre et octobre (M-J. Baudoin, 2010, p.159). Les excès liés aux périodes de crues provoquent de graves inondations dans certains villages, tandis qu’en saison sèche, les producteurs souffrent du manque d’eau et ces problèmes (inondations et sécheresses) tendent à s’aggraver suite aux modifications du climat observées principalement depuis les deux dernières décennies (op. cite, 2010, pp.160). La présente recherche se propose d’analyser le guide de reconnaissances et d’expertises paysannes vécus par les producteurs et les stratégies qu’ils développent face aux changements climatiques pour garantir leur sécurité alimentaire puis d’apprécier enfin si ces stratégies développées permettent aux producteurs de produire efficacement et durablement dans le département du Couffo au Sud-Ouest du Bénin.

1. Matériels et méthodes

1.1.  Localisation du secteur de recherche

Le département du Couffo est situé entre 6°33’23’’ et 7°32’39’’ de latitude nord et 1°33’23’’ et 2°06’04’’ de longitude est. Il est localisé au sud-ouest de la République du Bénin en Afrique de l’Ouest (figure 1). Il s’étend sur une superficie de 2404 km² et comprend six communes : Aplahoué, Djakotomey, Dogbo, Klouékanmè, Lalo, Toviklin.

Figure 1: Situation géographique du département du Couffo

Le choix du département du Couffo est motivé par l’activité génératrice de revenus qui est plus pratiquée par les populations du milieu. Le secteur primaire occupe 71% de la population active

occupée dans ce département et la pauvreté non monétaire (basée sur les caractéristiques de l’habitat et les actifs du ménage) touche 30,2 % de la population en 2013 (INSAE, 2016, p.4)

1.2.  Données et méthodes de traitement utilisées

1.2.1.  Données et méthodes pour l’analyse climatologique

Les données climatiques utilisées sont les hauteurs de pluie et les températures moyennes mensuelles de la station synoptique de Bohicon au cours de la période 1981-2017. Ces données obtenues à Météo Bénin ont permis de caractériser la variabilité pluviométrique et thermométrique dans le milieu de recherche. La moyenne des hauteurs de pluie, les indices pluviométriques et les tests de ruptures ont été calculés. Les différentes formules impliquées dans le traitement et l’analyse sont :

La moyenne des hauteurs de pluies moyennes mensuelle et annuelle :

Avec 𝑁= l’effectif total ; ̅X= la moyenne de la série qui sera considérée ; et 𝑥𝑖= la modalité du caractère étudié. Elle permet de caractériser l’état climatique moyen et de mettre au point quelques indices de dispersion.

Les anomalies centrées réduites ou indices pluviométriques ont permis d’apprécier la variation interannuelle des précipitations et des températures. La distribution des années humides et des années sèches est faite à partir de l’indice pluviométrique utilisé par T. Tabou (2020, p.35) qui représente l’écart à la moyenne normalisée par l’écart-type.

Où X représente le cumul moyen annuel obtenu par poste ou station pour l’année i ; 𝑥̅ et 𝜎 représente respectivement la moyenne et l’écart-type de la série considérée. Selon cet indice, une année est considérée comme normale si son indice est compris entre -1 et 1. Elle est dite humide si son indice est supérieur à 1 et sèche lorsque son indice est en deçà de -1.

Les Tests de rupture ont été déterminés selon trois approches. L’approche de Pettitt (1979) est non paramétrique et dérive du test de Mann-Whitney. L’absence de rupture dans la série (xi) de taille N constitue l’hypothèse nulle. La mise en œuvre du test suppose que pour tout instant t compris 1 et N, les séries chronologiques (xi) i = 1 à t et t + 1 à N appartiennent à la même population. La variable à tester est le maximum en valeur absolue de la variable Ut, N définie par :

(x=xi-xj)

Si l’hypothèse nulle est rejetée, une estimation de la date de rupture est donnée par l’instant t définissant le maximum en valeur absolue de la variable Ut, N. Le test de Pettitt (1979) permet de déterminer le caractère non aléatoire des séries étudiées, en occurrence la présence d’une rupture. Les résultats de ce test sont basés sur trois seuils de significativité conformément aux seuils proposés par le logiciel Khronostat 1.01 utilisé pour l’analyse : 90 %, 95 % et 99 %. Le Principe de la Segmentation de Hubert (Hubert et al. (1989) est de « découper » la série en m segments (m > 1) de tel sorte que la moyenne calculée sur tout segment soit significativement différente de la moyenne du (ou des) segment(s) voisin (s). La segmentation est définie de la façon suivante:

  • toute série Xi, i = i1, i2 avec i1 ≥ 1 et i2 ≤ N où i1 < i2, constitue un segment de la série initiale des Xi. Toute partition de la série initiale en m segments est une segmentation d’ordre m de cette série.
  • à partir d’une segmentation particulière d’ordre m pratiquée sur la série initiale, on définit : Ik, k = 1, 2, …, m, le rang dans la série initiale de l’extrémité initiale du kième segment ;

La segmentation retenue au terme de la mise en œuvre de la procédure doit être telle que pour un ordre m de segmentation donné, l’écart quadratique Dm soit minimum et que les moyennes des deux segments contigus soient significativement différentes. D’après les auteurs Hubert et al. (1989), cette procédure de segmentation peut être considérée comme un test de stationnarité. Si la procédure ne produit pas de segmentation acceptable d’ordre supérieur ou égal à deux, alors l’hypothèse nulle de stationnarité est acceptée.

1.2.2.  Données et méthodes pour l’analyse socio-anthropologique

Les données socio-culturelles ont permis de d’évaluer les perceptions des acteurs sur les manifestations des changements climatiques, les effets sur la production agricoles et les stratégies développées. La taille de l’échantillon est déterminée par la formule de D. Schwartz (1995) qui se présente comme suit :

X = (𝑍𝛼)2 × 𝑝𝑞/𝑖2

Avec : X = taille de l’échantillon ; Zα = 1,96 : Ecart réduit correspondant à un risque α de 5 % ; p = n/N avec p la proportion des ménages agricoles de la commune n = nombre de ménages agricoles par commune ; N = nombre total de ménage dans le bassin ; i = précision désirée égale à 5 % selon la technique de l’INSAE et du MAEP ; q = 1- p ; X = (1,96)2 x p(1-p) /0,052.

Trois critères de sélection ont été appliqués dans le cadre des enquêtes de terrain. Les paysans devaient habiter un village reconnu pour l’importance de sa production agricole ; avoir au moins 30 ans d’expérience dans la production agricole ; avoir régulièrement mis en valeur au moins une superficie de 3ha. Ainsi, 561 paysans déterminés par la formule de Schwartz (1995) et respectant les critères supra-cités ont été interviewés. A ces paysans s’ajoutent six techniciens spécialisés des Secteurs Communaux pour le Développement Agricole du département.

2.   Résultats

2.1.  Variation interannuelle de la pluviométrie et la température

2.1.1.  Variation pluviométrique dans le secteur d’étude de 1981 à 2017

Le département du Couffo est sous l’influence du climat de type subéquatorial à quatre (04) saisons alternées. La figure 2 présente la variation interannuelle sur la période 1981-2017.

Figure 2: Variation interannuelle de la pluviométrie dans le département du Couffo

L’analyse de la figure 2 permet de constater que la série 1981-2017 a connu une fluctuation pluviométrique sur la période concernée. La moyenne sur la période est de 1108,94 mm avec un écart-type de 162,58 mm. La faible de variation pluviométrique interannuelle est illustrée par le taux de variation qui est de 14,66 %. L’analyse statistique de la série montre selon le test de Mann-Kendall qu’elle n’est pas une série aléatoire chronologique au seuil de confiance de 90 %, mais le test de rupture de Pettitt ne détecte aucune rupture de stationnarité confirmant ainsi la faible variation interannuelle de cette série.

Le calcul des indices pluviométriques permet de distinguer les années sèches, normales et humides. La figure 3 présente la variation de l’indice pluviométrique sur la période 1981- 2017 dans le département du Couffo.

Figure 3 : Indices pluviométriques dans le département du Couffo

L’examen de la variabilité interannuelle des indices pluviométriques au cours de la période 1981-2017, révèle une alternance entre les années humides et les années sèches. La période 1995-2017 est marquée par l’occurrence des années beaucoup plus excédentaires, tandis que la période 1981-1994 est marquée par l’occurrence des années beaucoup plus déficitaires.

Ainsi, l’analyse des indices pluviométriques indique que le département du Couffo est sujette à une variation des précipitations sur la période 1981-2017. De 1981 à 1994, on assiste à la baisse des précipitations. Mais à partir de 1995, elles ont repris leur ascendance. Cette variabilité impose des contraintes d’ordre agronomique dans le département.

2.1.2.  Evolution des températures mensuelles entre 1981-2017

La figure 4 présente l’évolution des températures mensuelles maximales et minimales entre 1981 et 2017 dans le département du Couffo.

Figure 4 : Températures annuelles maximales (à gauche) et minimales (à droite) 1981-2017

L’analyse de la figure 4 montre que les températures maximales et minimales sur la période d’étude 1981-2017 ont connu une augmentation. L’année ayant enregistré la température maximale moyenne la plus élevée est 2015 (33,37 °C) et la plus faible est 1982 (31,98 °C). En ce qui concerne les températures minimales, l’année la plus chaude est 2016 (24,11 °C) et les moins chaudes sont 1986 et 1989 avec 22,68 °C.

Le test de rang de Mann-Kendall montre que les deux séries de températures (maximales et minimales) ne sont pas des séries aléatoires au seuil de confiance de 99 %. Quant au test de rupture de Pettitt, il détecte une rupture de stationnarité sur les deux séries respectivement en 1996 pour les températures maximales et en 2000 pour celles minimales (figure 5).

Figure 5 : Variation de la variable U dans les séries de températures maximales (A) et minimales (B)

L’examen de la figure 5 indique que les séries ont connu deux périodes : une période descente et une ascendante en considérant l’évolution de la variable U. L’année de rupture de la série des températures maximales permet d’obtenir deux sous-périodes 1981-1995 et 1996-2017 avec des moyennes respectives de 32,20 °C et 32,95 °C soit une hausse de 0,75 °C. Quant la série des températures minimales dont les sous-périodes sont 1981-1999 et 2000-2017, elle a connu une hausse de 0,77 °C selon la procédure de la segmentation de Hubert.

Les conséquences de cette situation thermométrique combinée avec la situation pluviométrique sur l’agriculture pluviale pratiquée dans le secteur d’étude sont entre autres : la perturbation du calendrier agricole et la baisse des rendements comme l’ont mentionné 85,3 % des paysans enquêtés. Face à cette situation climatique, les paysans du département du Couffo ont développé une expertise de reconnaissance et d’adaptation des faits climatiques.

2.2.  Reconnaissance des changements climatiques par les paysans

2.2.1.  Indicateurs de variation climatiques et leurs conséquences entre 1981-2017

Le tableau I résume les constats des populations agricoles par rapports aux péjorations pluviométriques dans le milieu de recherche.

Tableau I : Synthèse des faits de reconnaissance des changements climatiques par les paysans

INDICATEURS DE CHANGEMENTSMANIFESTATIONS / CONSEQUENCES
Démarrage tardif et/ou mauvaise répartition des pluies pendant la grande saison des pluiesLa totalité des enquêtés indiquent qu’il y’a un changement dans le déroulement de la grande saison agricole. Les pluies s’installent actuellement en Mai. Ce qui induit la non opérationnalisation du calendrier agricole empirique (77,5 % des agriculteurs enquêtés).
  Raccourcissement de la durée de la grande saison pluvieusePour 92 % des enquêtés, la grande saison pluvieuse est devenue plus courte (3 mois de pluies au lieu de 4 ou 5 mois comme auparavant). Selon eux, les pluies démarrent tardivement et s’enchainent après à peine 3 mois avec la petite saison des pluies. Cette situation a conduit à l’abandon des variétés de cultures à cycle long comme par exemple la variété locale de maïs de 4 mois, de la culture du niébé et du goussi par la grande majorité des producteurs.
Raccourcissement de la durée de la petite saison des pluies83,5 % des enquêtés ont remarqué qu’il y a une rupture précoce des pluies à la fin de la petite saison agricole. Ceci est préjudiciable à la bonne maturation des produits. Mais quant à la période de démarrage de cette saison, 67 % des producteurs ont affirmé qu’il n’y a pas de changement.
Diminution des hauteurs pluviométriquesCes quinze dernières années, les hauteurs pluviométriques sont en baisse comparativement aux quinze années précédentes 88 % des paysans enquêtés. Pour eux cette baisse s’observe au fil des ans notamment pendant la période de la grande saison des pluies.
  Diminution du nombre de jours de pluiesPour 75,3 % des enquêtés, le nombre de jours de pluies au cours des quinze dernières années comparativement aux quinze précédentes est en diminution. Les pluies se concentrent sur un temps court et du coup, les cultures ne tirent pas profit de toutes les quantités d’eau tombées  au cours de la saison pluvieuse*. Ceci s’observe à la fin de la grande saison des pluies et au début de la petite, pressant énormément les producteurs quant à l’installation des cultures de la petite saison des pluies et à la récolte des produits de la grande saison des pluies.
Poches de sècheresse plus nombreusesLes ruptures de pluie au cours de la saison sont de plus en plus nombreuses ces quinze dernières années et ont perturbé la bonne installation des cultures et induit des pertes de récolte selon 79,3 % des personnes enquêtées. Les périodes où sont souvent observées ces poches de sécheresse sont le début de la grande saison des pluies (Mai) après semis et fin septembre selon les dires des paysans.
Occurrence des pluies très fortes et violentes causant des dégâtsLes pluies des quinze dernières années sont très violentes et accompagnées de grands vents qui ont pour conséquence le démolissage des maisons et la verse des plantes de maïs selon plus de 77,3 % des enquêtés.
Séquences sèches en grande saison pluvieusePour 96 % des enquêtés, la sécheresse s’étend sur une période plus longue allant de mi- Novembre à avril au lieu de Janvier à Mars.
Hausse des températuresLa variation thermométrique est de plus en plus fréquente selon 87,7 % des personnes enquêtées. Cette situation a pour conséquence selon ces derniers, des perturbations dans le cycle des cultures : problème de floraison, d’épiaison avec comme corollaire la baisse des rendements des cultures.

Source : Agossou et al. (2012) et travaux de terrain, juin 2021

A la lecture du tableau I, il ressort que les agriculteurs enquêtés utilisent les mêmes indicateurs pour appréhender le comportement climatique dans le Couffo. En effet, 77,5 % des agriculteurs enquêtés reconnaissent que les pluies qui auparavant commençaient à partir de mi-Mars débutent aujourd’hui en avril voire mai. Plusieurs autres facteurs constituent les conducteurs des paysans dans la reconnaissance des changements climatiques dans le secteur d’étude. C’est ainsi que 92 % des enquêtés estiment que la grande saison pluvieuse se raccourcit (3 mois de pluies au lieu de 4 ou 5 mois comme auparavant). Même si 83,5 % des enquêtés ont remarqué qu’il y a une rupture précoce des pluies à la fin de la petite saison agricole, 67 % des producteurs ont affirmé qu’il n’y a pas de changement quant à la période de démarrage de cette saison. Outre ces différents phénomènes à l’instar d’autres qui permettent aux paysans d’avoir une orientation, il y a les hauteurs de pluies qui auparavant évoluaient à la hausse, sont aujourd’hui en régression continue selon 88 % des paysans enquêtés.

2.2.2.  Perceptions sociales des causes des changements climatiques

Les conceptions paysannes des causes des changements climatiques différent largement au sein des communautés rurales et tiennent compte fortement des croyances (tableau II).

Tableau II : Causes des changements climatiques selon la conception paysanne

ReligionDéboisementNon-respect des normes socialesNon- respect des divinitésNature responsable
Pourcentage de Christianistes80,9510026,98100
Pourcentage de Traditionnistes57,8910052,63100

Source : Travaux de terrain, juillet 2021

De l’analyse du tableau II, environ 80,95 % et 57,89 % respectivement des producteurs chrétiens et animistes ont affirmé que le déboisement est une cause des changements climatiques. Ces chiffres traduisent ceux qui sont effectivement convaincus du déboisement comme cause des changements climatiques. D’autres producteurs ont avoué n’ayant pas connaissance d’une telle cause.

Face aux conséquences des changements climatiques et à partir des perceptions qu’ils ont des phénomènes climatiques, les producteurs développent des stratégies endogènes ou recourent à des technologies exogènes.

2.2.3.  Stratégies d’adaptations des producteurs agricoles

Pour mieux faire face aux incidences des changements climatiques, les populations du département du Couffo développent plusieurs stratégies inspirées des us et coutumes. Elles établissent des liaisons entre les facteurs physiques (climatique et hydrologique) et la culture.

En effets, face aux impacts des changements climatiques sur le plan agricole, les stratégies endogènes de gestion concernent les associations culturales, la mise en valeur des bas-fonds, les rotations de cultures figure 6).

Figure 6 : Stratégies d’adaptation des paysans

De l’examen de la figure 6, il ressort que la rotation des cultures, la mise en valeur des bas- fonds et l’utilisation des engrais chimiques et insecticides ont été citées par seulement par 7,7

% et par 6,3 % respectivement comme étant des options qui sont développées pour s’adapter aux contraintes climatiques.

L’adoption de variétés à cycle court, les semis échelonnés, et le réajustement du calendrier agricole connaissent aussi des taux d’adoption assez élevés qui sont de 85,7 %, de 90,0 % et de 85,7 % respectivement pour chacune de ces stratégies. Les photos ci-après montrent la mise en œuvre des différentes stratégies par les populations sur le terrain.

Planche1 : Arrosage des cultures maraichères à Dogbo (1.1) Association de cultures (manioc, Tomate,) à Klouékanmè (1.2) et Boite d’intrants (pesticide) à Aplahoué (1.3)

Prises de vues : G. Wokou, Juillet 2021

La photo 1 présente l’arrosage des planches de légumes et fruits dans la Commune de Dogbo. L’activité de maraichage est pratiquée par plusieurs ménages de paysans pour faire face aux nouvelles conditions climatiques. Pour augmenter les rendements sur la même superficie agricole au niveau de la production, les paysans du département du Couffo adoptent l’association de culture (photo 2) et l’utilisation des engrais chimiques (photo 3).

Par ailleurs, d’autres stratégies sont mises en œuvre par les agriculteurs telles que le labour à sec pour les semis précoces, l’exploitation simultanée de plusieurs unités de paysage et la production sur trois (3) cycles par an, qui imposent aux paysans une mobilisation urgente d’une forte main d’œuvre qui fait très souvent défaut.

3.   Discussion

Le changement climatique dans le département du Couffo est caractérisé par un déficit de la pluviométrie pour la production agricole. Les résultats de l’analyse des paramètres climatiques montrent une diminution des hauteurs de pluie annuelles et une augmentation des températures maximales et minimales. Les résultats des travaux de l’étude sont conformes à ceux obtenus par d’autres auteurs notamment I. Yabi et al. (2008), M-S. Issa (2012) qui ont travaillé sur la variabilité/changement climatique dans diverses régions du Bénin et sur différentes échelles (mensuelle, saisonnière et annuelle).

Aussi, la présente étude complète les conclusions des travaux de Agossou et al. (2012) qui ont pu relever que les populations des zones agro-écologiques les plus vulnérables du centre et du sud Bénin ont une lecture des phénomènes climatiques essentiellement fondée sur des savoirs localement construits. Sous un autre registre, les producteurs d’ananas au Sud du Bénin qui face aux impacts des mutations pluviométriques ont mis en œuvre plusieurs mesures adaptatives sur la base des savoirs empiriques et des conseils des techniciens agricoles. Ces mesures portent sur les semis multiples ou répétés, l’utilisation de la main-d’œuvre agricole salariée, l’utilisation des engrais chimiques, l’augmentation des superficies emblavées et les traitements phytosanitaires (I. Yabi, 2013).

La capacité d’un paysan à s’adapter aux changements des précipitations dépend de sa perception du phénomène, de la nécessité d’apporter des solutions et des possibilités qui lui sont offertes (A. Admassie et al., 2008). Dans tous les cas, les mesures visent à maintenir le niveau de production (végétale et animale) malgré l’hostilité des conditions climatiques ou diversifier les sources de revenus à travers la reconversion professionnelle (T. Brou, 2010). L’adoption spontanée de ces mesures témoigne de l’ingéniosité des paysans et de leur capacité à s’adapter aux contraintes naturelles. Cependant la généralisation de certaines mesures (exploitation forestière, exploitation des bas-fonds, émondage massif des arbres, extension des superficies agricoles) est susceptible d’engendrer des pressions sur les ressources naturelles et de fragiliser davantage les conditions de vie des populations.

Conclusion

Il ressort des résultats de la présente recherche que le Département du Couffo est vulnérable aux effets des changements climatiques. Les producteurs ont une bonne connaissance des effets de ce phénomène sur les cultures des paysans du milieu. Face à la récurrence des effets des changements climatiques, les paysans ont développé des stratégies d’adaptation.

En réponse à ces contraintes climatiques, les populations du secteur de la recherche ont développé une expertise de reconnaissance des changements climatiques et la mise en place des stratégies de gestion à savoir la modification des dates de semis, les semis répétés, l’adoption de nouvelles variétés de semence, la mise en valeur des bas-fonds, l’utilisation des engrais chimiques et le développement d’autres activités à valeurs économiques.

Des appuis techniques doivent être apportés aux paysans du secteur pour leur permettre de maîtriser les nouvelles options culturales adoptées face aux changements climatiques extrêmes.

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  • TABOU Talahatou, EDEA Emile, ZAKARI Soufouyane, WOKOU Guy, YABI Ibouraïma, 2021, « Modélisation de la dynamique saisonnière du stress hydrique de la végétation dans un contexte de variabilité pluviométrique à l’extrême-nord du Benin ». Revue scientifique des Masters Intégration Régionale et Développement (MIRD) en hommage à Monseigneur Nicolas OKIOH. Volume : spécial, Numéro spécial, p. 74-87.
  • TABOU Talahatou, ZAKARI Soufouyane, YABI Ibouraïma & HOUSSOU Christophe Sègbè, 2020, « Analyse des indicateurs de sensibilité sociale de l’élevage pastoral bovin aux contraintes sociales à l’Extrême Nord du Bénin ». LES CAHIERS DE L’ACAREF Vol. 2/N°5, Tome 3, p. 270-290.
  • TABOU Talahatou, 2020, Contraintes climatiques et élevage pastoral bovin dans le département de l’Alibori (Bénin) : Vulnérabilité et stratégies d’adaptation. Thèse de Doctorat. DGAT/FASHS/UAC. 278p.
  • YABI Ibouraïma, Boko Michel, 2008, « Recherche sur le démarrage de la saison pluvieuse dans le Département du Borgou au Bénin (Afrique de l’Ouest) ». Actes du XXIème colloque de l’Association Internationale de Climatologie, Montpellier, France, p. 673-678.
  • Yabi Ibouraïma, 2013, « Perceptions paysannes des facteurs de risques climatiques sur la production de l’ananas à Toffo au Bénin ». Revue de Géographie Tropicale et d’Environnement, 1, p. 84-95.
  • ZAKARI Soufouyane, TENTE Brice, YABI Ibouraïma, TOKO IMOROU Ismaël, TABOU Talahatou, AFOUDA Fulgence et N’BESSA Benoit, 2015, « Vulnérabilité des troupeaux transhumants aux mutations climatiques : analyse des perceptions et adaptations locales dans le bassin de la Sota à Malanville ». Afrique Science, 11 (3) : 211-228, 211 ISSN 1813-548X, http ://www.afriquescience.info
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