De la marginalisation à l’autonomisation de la femme

regards

De la marginalisation à l’autonomisation de la femme dans l’agriculture de plantation : quand les femmes deviennent des planteurs dans l’Indenie- Djuablin

Manlé SOUMAHORO

Résumé :


L’émergence de la femme dans l’agriculture de plantation dans l’Indénié-djuablin affecte les rapports sociaux.
Suite à la grande sécheresse, cette région située à l’est de la Côte d’Ivoire dans la première boucle de cacao, a été délaissée à la fin des années 1980 par les producteurs de cacao au profit de l’ouest forestier. Redevenue propice à la cacao-culture après plusieurs années de jachère, l’on observe aujourd’hui l’entrée en scène des femmes.
En effet, depuis l’introduction de l’agriculture d’exploitation sur les finages ivoiriens, les conceptions socioculturelles ont catégorisé les producteurs en deux (2) groupes stratégiques fondés sur le sexe. Aux hommes, est dévolue la pratique de l’agriculture pérenne et aux femmes la production vivrière. Cette vision marginalise et dénie aux femmes la capacité de gestion des exploitations en les réduisant aux tâches subsidiaires. Nous assistons de plus en plus à une émancipation féminine dans l’Indénié qui se traduit par l’augmentation du nombre d’exploitation agricoles pérennes tenues par des femmes. Le bouleversement du système d’exploitation avec l’entrée de ces femmes dans la pratique des cultures pérennes influence les rapports sociaux dans la localité. Cette mutation se traduisant par l’autonomisation de cette catégorie sociale est diversement perçue par les acteurs locaux. Si certains la conçoivent comme un moyen idéal pour soutenir l’émergence économique de la région, d’autres le présentent comme une défiance
à l’autorité des hommes.
Basée sur des données quantitatives et qualitatives collectées auprès des producteurs de cacao, cette étude présente les effets induits de ces mutations sur les rapports sociaux et le développement du département d’Abengourou dans l’indénié.

Mots clés : mutations ; femme ; droit de propriété, autonomisation, chef d’exploitation

Introduction

L’agriculture en Côte d’Ivoire repose à la fois sur les cultures vivrières (maraîcher, légume, tubercule, agrume…) et les cultures de plantation (café, cacao, palmier à huile, hévéa, coton, anacarde et autres). Depuis l’adoption de l’agriculture de plantation, les autorités politiques ivoiriennes ont sensibilisé la population et les sociétés agricoles à la création de nombreuses plantations villageoises et industrielles. L’agriculture d’exportation au regard des contraintes qu’elle génère a spontanément fait de cette activité l’apanage des hommes. De plus, les gains tirés renforcent l’autorité masculine qui s’en approprie jalousement. Cette attitude ne facilite pas l’optimisation de la contribution féminine au niveau local. Ainsi, malgré le dynamisme des femmes dans le domaine de production de richesses, leurs contributions dans le secteur agricole demeurent encore mal connues ou non maitrisées, alors qu’elles travaillent et financent les charges d’exploitation sous le couvert des conjoins. Cela est relevé par O. I. Diallo (2012, p3-4), a traves d modèle sénégalais affirmant « a Sénégal, 60% des personnes travaillant dans l’agriculture familiale sont des femmes. Elles assurent près de 70% des opérations culturales (semis, sarclages, binages, récoltes) et produisent selon les années 50 et 60% de la production alimentaire d pays ». . Cette attitude de domination masculine sur la gente féminine, fondée sur
des barrières socioculturelles et économiques subit aujourd’hui des mutations, à la vue du nouvel ordre économique qui voit le pouvoir d’achat des femmes en croissance. De plus en plus, les femmes s’insèrent dans l’agricole de plantation, autrefois l’apanage des hommes, dans le département d’Abengourou.
Le regain d’intérêt de plus en plus marqué pour la production agricole, chez les femmes est le problème central que ce travail se propose d’analyser. L’article cherche à comprendre les enjeux de cet intérêt soudain manifesté pour ce secteur d’activité. S’agit-il d’une quête identitaire afin de valoriser ces aptitudes ou démontrer à l’opinion publique qu’elle a sa place dans le secteur de l’agriculture de plantation en Côte d’Ivoire ? Pour y parvenir, il importe avant tout de s’interroger sur le niveau d’implication des femmes dans la pratique de l’agriculture d’exploitation et la répartition spatiale de leurs activités dans cette aire culturelle Agni. Outre ces deux variables, il sera aussi question d’apprécier l’impact socio-économique de ce modèle d’entrepreneuriat agricole
féminin quant à sa part dans le développement local, voire régionale.

1. Matériels et méthodes

Ce travail qui met en relief la mutation des femmes de l’Indénié, du statut de marginalisé à celui de l’autonomie, s’appuie sur des recherches bibliographiques et sur une enquête de terrain. La présente étude analyse également les stratégies agricoles développées par les paysannes de quatre (4) sous-préfectures de l’Indénié-djuablin.
En effet, l’enquête de terrain menée à l’aide d’un questionnaire et d’un guide d’entretien a porté sur un échantillon recensant quelques Sous-préfectures de la région de l’indénié-djuablin. De ce recensement nous avons extrait les quatre (4) Sous-préfectures où on rencontre les femmes chef d’exploitation pratiquant l’agriculture d’exportation et vivrière et ayant des exploitations de tailles importantes. Les sous-préfectures retenues sont celles d’Aniassué, de Sankadiokro, d’Abengourou, de Zaranou illustré par la (carte 1). À cet effet, 150 femmes ont été choisies sur une population mère féminine des localités enquêtées cumulée à 1610, de manière raisonnée en se fondant aussi sur le statut des femmes (statut matrimonial, caractère d’autochtone et allochtone).
Le questionnaire administré a porté sur les facteurs explicatifs de cette mutation agricole féminine, la typologie des cultures, les superficies des exploitations et les productions. Aussi, la collecte des données a porté sur les implications socio-économiques et spatio-environnementales de cette nouvelle stratégie agricole développée par les paysannes.

 

2. Résultats

2.1. La marginalité des femmes dans l’agriculture pérenne : une diversité de facteurs explicatifs/ une diversité de facteurs expliquant la marginalisation des femmes dans l’agriculture pérenne

Dans l’Indénié-Djuablin, le système d’acquisition des terres est fondamentalement basé sur l’héritage. La terre n’est pas considérée comme un bien qui peut être acheté ou vendu.
Cependant, en se basant sur la répartition sexuée, on constate une exclusion des femmes dans la gestion du patrimoine foncier.

2.1.1. Un rapport à la terre problématique pour la femme dans l’Indénié-Djuablin

Les conditions d’accès, de gestion et d’appropriation du foncier par la femme dans la société Agni-Indénié est un processus très strict qui limite ou restreint les droits de celle-ci. Plusieurs éléments (les considérations culturelles, le statut matrimonial, la succession en zone rurale et les règles de gestion foncière) rendent difficile l’acquisition de la terre pour la pratique de l’agriculture pérenne par les femmes Leur rapport à la terre n’est toujours pas en tant que propriétaire, mais surveillante ou utilisatrice temporelle du patrimoine foncier M. Koné, (2011, p3). A ce titre, l’accès au foncier et la pratique de l’activité agricole de plantation excluent régulièrement la femme rurale F. A.Vanga, (2009, p177). Dans ces conditions, la pratique de l’agriculture de plantation lui était difficile, bien qu’elle ait des aptitudes et la ressource financière pour la mise en place de plantation. De même lorsque la femme est mariée légalement ou coutumièrement avec son conjoint, elle ne jouit pas complètement de ses droits quand ce
dernier venait à mourir. Effectivement cette situation s’explique par le fait que lorsque le mari meurt, le neveu de ce dernier considéré par le système matriarcat comme héritier légal s’accapare des biens et laisse la veuve et ses enfants dans une situation d’incertitudes K. R. Oura et al., (2016, p150). Dans la majorité des cas, la femme veuve ou célibataire avec enfant à charge ne reçoit qu’un lopin de terre. La femme, au pouvoir financier très réduit, se contente de la pratique du vivrier pour leurs alimentations. Elle est ainsi limitée dans ses projets de mise en valeur agricole. Comme en témoigne ici une enquêtée à Aniassué : « j’ai créé cette
plantation avec mon mari, c’est moi j’ai payé le Boussand avec mon argent…. Mais quand mon mari est mort, l’enfant de sa soeur est venu tout prendre et on m’a donné ce petit coin là pour faire à manger.». Dans l’aire culturelle Agni, la femme n’a pas un droit de succession sur la terre. C’est un privilège réservé aux hommes. De plus, les gains tirés renforcent l’autorité masculine. Seules les personnes de sexe masculin disposent des droits de propriété sur la terre.
Cette disposition sociale méprise la force de production féminine en la réduisant aux activités de production alimentaire. Elle maintient la femme sous l’autorité financière de l’homme et obstrue ces chances d’autonomisation et d’affirmation de soi.

2.1.2. Les tabous culturels : les femmes en pays Agni-Indenié, les délaissées des tenures coutumières

Les tabous culturels sont un large éventail de règles de conduites, de rapports sociaux et de rapports de production. Ce sont des normes établies par une collectivité dont le groupe social doit se conformer. Dans cette aire culturelle Agni, l’activité principale étant l’agriculture, la femme ne peut posséder la terre. Cela est proscrit et jugé abominable lorsqu’une famille concède le droit de propriété à une femme. Ces dispositions étaient déjà limitatives et contraignantes pour la pratique de l’agriculture de plantation par les femmes. Au sein de cette société, seul l’homme peut être propriétaire d’une parcelle de café-cacao qui lui confère le droit
de prendre la parole en assemblée. Ainsi, au vue du poids de la représentation sociale que caractérisent les cultures pérennes, les hommes ne sont pas disposés à perdre leur dignité au détriment des femmes. En outre, travailler sur les exploitations féminines n’est pas socialement admis pour un homme dans l’aire culturelle Agni indénié. En effet, dans cette aire, travailler pour une femme est interdit et jugé déshonorant.
La répartition sexuée des tâches agricoles en zone rurale vient impacter les prestations quant à l’usage de la main-d’oeuvre et du respect voué au maître. Les hommes se refusent à appeler la femme « patron ». On perçoit ce phénomène après avoir eu des entretiens avec des femmes propriétaires de plantation, comme l’atteste ce témoignage de dame (M. A) dans la Souspréfecture
de Sankadiokro : « Quand j’ai arrêté d’aller à l’école, mon papa m’a donné une petite portion pour faire du gombo, de l’aubergine et de la banane. Mais quand je me suis cachée pour faire du cacao, aucun garçon n’a accepté de nettoyer mon champ, c’est moi-même qui ai fait tout le travail… ». Les hommes utilisent ces tabous pour exercer une politique de maintien de la femme à la pratique de cultures vivrières pour le ménage. Selon la coutume, les parcelles attribuées aux femmes par les hommes sont exclusivement réservées à la mise en place des productions vivrières de subsistance. Ces cultures sont entre autres le riz, le manioc et les légumes. Des tâches agricoles pouvant être exécutées par les femmes elles-mêmes.
Traditionnellement dans le système cultural fondé sur l’agriculture itinérante sur brulis, les femmes sont assignées au sarclage jugé moins épuisant et à l’épandage des graines M. Koné, (2011, p2-4) et G. Zebo, (2014, p6 ).
En somme, le sexe féminin est frappé par ces divers interdits tels que l’interdiction de posséder la terre; l’impossibilité d’hériter en cas du décès du conjoint ou des ascendants, afin de la reléguer au second plan, ce qui est marginalisant et d’office la voue ou réduit aux tâches subsidiaires K. R. Oura, (2015, p 8 ). Tous ces interdits ont pour objectif de dénier aux femmes la capacité de gestion des exploitations et les astreindre à l’arrière-plan dans cet espace Agni.

2.1.3. Les tenures discriminatoires au niveau des types de propriété et d’exploitation

Le mode d’exploitation rencontré dans les sous-préfectures enquêtées est de type « faire-valoir indirect ». C’est le droit coutumier et traditionnel qui dicte les possibilités d’accès des membres de la communauté à la terre et aux ressources naturelles. La terre n’est pas considérée comme un bien qui peut être acheté ou vendu. Elle est gérée par les structures familiales et parentales telles que prescrites par les coutumes. Il existe un lien très fort entre les droits à l’héritage et le sexe des individus dans le milieu. Ces derniers privilégient souvent les individus mâles en matière d’accès à la terre et de droit de propriété. Les femmes n’y ont accès que par
l’intermédiaire de leurs parents ou membres de famille de sexe masculin S. Charlier, (2007, p 2-4), et M. Koné, (2011, p2). Les véritables propriétaires des plantations sont le plus souvent non-résidents. Cette organisation sociale est préjudiciable pour les femmes qui sont le garant moral du patrimoine des enfants. Les femmes, ne bénéficiant pas de droits civils par le mariage civil sont délaissées. Ici, la société afin de perpétuer la soumission des femmes aux hommes, leur lègue la responsabilité de reproduction humaine par la fournir d’une main-d’oeuvre conséquente F. A.Vanga, (2009, p175-179). Une telle conception nie à la femme un rôle de dominance en tant qu’agent de production économique, mais de reproduction pour renforcer l’autorité masculine. Les femmes mettent en valeurs les exploitations sous un couvert masculin et non en tant que propriétaire de l’exploitation. Au sein de cette communauté Agni, elle travaille pour protéger selon le cas, la part d’héritage de sa progéniture ou du frère ou même de
son neveu héritier. La femme ne possède pas de propriété, mais a un rôle de protection d’un patrimoine familial. Cette forme d’exploitation permet à celle-ci d’assurer une main mise sur la parcelle quelle considère comme potentiel héritage pour ses progénitures ou de sa famille dans le long terme. A ce titre, nous constatons l’arrivée progressive des femmes en tant que chef d’exploitation agricole, en raison d’un nouveau contexte qui se traduit désormais par des facilités dans le processus d’accès des femmes au foncier et des campagnes de promotion des capacités d’entrepreneuriat de la gente féminine. Elles arrivent ainsi peu à peu à se soustraire de ce joug culturel et créent des plantations.

2.2. Les déterminants de l’affirmation socio-économique de la femme Agni-indenié

Les femmes, longtemps confinées dans la pratique de l’agriculture vivrière pour satisfaire les besoins alimentaires de la famille et, l’homme pour pratiquer l’activité qui produit le revenu monétaire, essaient d’inverser les rôles en recherchant leur autonomie, leur affirmation.

2.2.1. Le contournement de la coutume foncière par les familles paternelles : la prise en compte des femmes dans la répartition de l’héritage

Au décès des conjoints, le traitement dont les veuves faisaient l’objet n’était pas apprécié des parents paternels. Ceux-ci ne supportant pas de voir leurs filles malheureuses, misérables au décès du conjoint et dépossédées de tous biens, ont décidé de prendre en main le destin de leurs petits-enfants. Des décisions sont prises en défiant les dispositions traditionnelles d’interdits
faites aux femmes quant à la gestion de l’héritage. A ce titre, le contournement de la coutume foncière par les familles paternelles fut l’une des stratégies pour faire acquérir des terres personnelles à leurs progénitures et sécuriser ainsi leur avenir. Ainsi, les géniteurs ont décidé d’intégrer les femmes dans la redistribution des terres ou du patrimoine familial paternel pour la pratique de l’agriculture. Cette action timide au départ des années 1990, est de nos jours de plus en plus visible à travers la prise en compte du sexe féminin dans la répartition de l’héritage foncier par toutes les familles dans le département d’Abengourou. Cette décision facilite désormais l’accès à la terre de manière égalitaire entre les enfants sans distinction de sexe. Ce fut le cas de la meilleure femme productrice de cacao en Côte d’Ivoire en 2015 (Mamie Manzan) originaire de l’Indénié. Celle-ci, a reçu de son père de la terre qui lui a permis de créer des plantations ayant fait d’elle la première agricultrice.

2.2.2. Les stratégies mises en oeuvre par les femmes pour devenir planteur

La stratégie de plaidoyer pour l’amélioration de la situation sociale des femmes par l’octroi des parts d’héritage fonciers a eu échos au niveau de la tradition. Suite à ce contournement des dispositions traditionnelles par les familles paternelles pour la redistribution du patrimoine familial, les femmes organisées au sein de différentes associations ont adopté diverses stratégies pour la création des plantations de culture pérenne. Les campagnes de sensibilisation des ONG et les organismes de promotion à l’entrepreneuriat féminin prônent l’autonomisation financière des femmes et contribuent à une prise de conscience de ces dernières dans l’Indenié.
Conscientes de leur force de travail et de production par la mise en valeur des parcelles reçues en héritage, elles adoptent des stratégies de contournement des contraintes liées à leur évolution sociale et économique. L’une des stratégies agricoles développées par les paysannes pour pouvoir pratiquer l’agriculture de plantation demeure l’acquisition de nouvelles terres
supplémentaires par le mode d’achat. Aussi pour mieux défendre leurs intérêts les femmes optent pour le regroupement en association d’auto-prise en charge ou l’intégration des coopératives. Une autre stratégie consiste en l’achat de terres personnelles par personnes interposées quand le vendeur de la terre ou propriétaire terrien est très attaché aux normes ancestrales. De par ces multiples stratégies les femmes par la force financière procurée par la pratique de diverses activités économiques, rachètent des jachères, de vieilles plantations emboursées et crées de vastes plantations avec une multiplicité de cultures d’exportation.

2.2.3. Agriculture pérenne dans l’Indenié, désormais une affaire des femmes

Les femmes planteurs ayant adopté la pratique de l’agriculture de plantation ont profité pour introduire de nouvelles cultures à l’instar du binôme café-cacao. En adoptant l’agriculture de plantation les femmes se sont engagées dans une diversification de cultures telles que le cacao, le café, le palmier à huile, le teck, l’hévéa, le framiré etc. Elles s’insèrent aussi dans les domaines pastoraux et du vivrier marchand, ainsi que dans des activités commerciales pour soutenir les charges d’exploitation. Les femmes ont également développé des compétences d’entretien de leur exploitation comme le présentent les photos (1 et 2). Ces images ci-dessous présentent des femmes chefs d’exploitation, qui participent à l’entretien des plants de leur plantation. Elles arrivent même à entretenir des plantations d’hévéa, qui connaissent des saignées régulières. Les activités des femmes en expansion ont fini par couvrir quatre des six Souspréfectures qui composent le département d’Abengourou et s’étendre à la sous-préfecture d’Akoboissué dans le département d’Agnibilékrou. Des zones ont fini par se spécialiser dans la pratique des spéculations spécifiques, telles que l’hévéa à Aniassué, le cacao et le teck à Zaranou, à Sankadiokro se développent le framiré et le cacao, enfin à Abengourou le binôme café-cacao et le palmier à huile dominent le paysage agricole.
Par ailleurs, tout comme les types de vergers cultivés, l’effectif des femmes présentent dans l’agriculture de plantation connait une croissance. Nos investigations ont permis d’élaborer des graphiques de l’évolution des proportions des planteurs par sexe et d’en déterminer les tendances (graphiques 1 et 2). Mais, les proportions sont des déterminants qui ont impacté la cohabitation et les relations sociales dans cette aire culturelle agni.

 

Au vue de ces graphiques, l’on constate une proportion élevée des femmes planteurs. Leur nombre va grandissant au fil des ans, de 681 femmes en 1990 l’effectif est passé à 1627 femmes en 2017. La représentativité des femmes planteurs est très visible, ce qui tend vers la proportionnalité avec les hommes. Leurs aptitudes à la gestion de vastes superficies, qu’elles entretiennent avec l’aide d’une main-d’oeuvre est remarquable.
Les femmes toujours dans la dynamique de s’affirmer dans le secteur de l’agriculture pérenne, s’activent à emblaver d’importantes superficies allant de 2 à plus de 20 hectares attestés par le graphique 3. Les cultures dominantes sont le cacao et l’hévéa, avec une forte proportion de cacao à Sankadiokro et d’hévéa à Aniassué, tandis qu’elles sont cultivées à part égale à Zaranou voir (carte 2). Récemment introduit dans cette ancienne boucle du cacao, l’hévéaculture connait une expansion au point de vouloir ravir au cacao sa place de culture leader.

 

L’analyse du graphique 3 et de la carte 2, montre que les mises en valeur par les femmes réduisent de plus en plus les exploitations collectives familiales et développent les plantations individuelles. La posture de création de plantations personnelles de cultures pérennes par les femmes leur confère le pouvoir d’avoir des revenus. Ainsi, les revenus générés par ces plantations confèrent aux femmes planteurs, le passage du statut de dépendance à celui de l’autonomie financière. Elles arrivent ainsi à se prendre en charge et soutenir les actions de développement local et régional par des investissements.

2.3. Femmes planteurs, acteurs de développement dans l’indenié

Les femmes planteurs devenues économiquement puissantes, par le pouvoir d’achat procuré par les plantations vont entreprendre des actions qui vont impacter positivement le développement du département d’Abengourou. On dénombre une mosaïque de secteurs d’investissement personnels et une importante participation à la mise en place d’équipements communautaires.

2.3.1. Les secteurs d’investissement personnels des femmes planteurs

Les secteurs d’activités ou d’investissement sont multiples au plan personnel, pour les femmes planteurs. Cela se matérialise par la construction des habitats familiaux et une importante contribution aux charges familiales, en jouant par moment le rôle de chef de famille (graphique 4 et photo 3). Les achats d’intrants agricoles, la scolarisation des enfants, la constitution d’épargne et de matériel de production ne sont pas en marge de leurs actions.

Le graphique n°4 nous présente la répartition des domaines d’investissements personnels féminins. L’analyse nous montre divers investissements allant de la construction de maison à l’épargne. Les récoltes terminées, ces femmes se constituent des épargnes. Elles achètent de nouvelles terres de cultures et prennent en charge leur famille, notamment la scolarisation des enfants. Enfin, elles investissent dans l’entretien des plantations à travers l’achat de facteurs de production, sans oublier la construction de maison. En plus des investissements personnels, elles contribuent à la création d’emplois pour réduire le chômage dans l’indénié.

2.3.2. Les femmes paysannes et la promotion du développement social et communautaire

Les femmes planteurs dans le département sont devenues de véritables actrices du développement. Elles contribuent à la création d’emplois et à la bonne rémunération de la main d’oeuvre ainsi qu’à la mise en place d’équipements communautaires. Les investissements sont à des pourcentages différents dans nos 4 sous-préfectures enquêtées (graphiques 5 et 6).

La sous-préfecture d’Abengourou regorge le plus grand nombre d’emplois générés par les femmes productrices (52%) suivie de celle d’Aniassué (20%), Sankadiokro (16%) et de Zaranou (12%). En effet cette forte proportion d’Abengourou s’explique par le fait qu’il est le centre des affaires et chef-lieu de région.
Les revenus payés aux employés varient de 60 000 francs cfa à 180 000 francs cfa, payé soit en fin de contrat ou mensuel selon le cas. En effet, les manoeuvres occasionnels perçoivent moins de 60 000 francs cfa, les temporaires gagnent entre 60 000 et 120 000 francs cfa à la fin des contrats de durées variant de 6 à 12 mois. Quant aux manoeuvres permanents, ils perçoivent entre 120 000 francs cfa et 180 000 francs cfa par an et enfin seuls les contremaitres ont un salaire mensuel de plus de 180 000 francs cfa, pour superviser les autres manoeuvres et toutes les autres activités des exploitantes. En plus des emplois qu’elles créent, elles participent à des actions sociales. Quant aux équipements communautaires notre enquête a montré qu’elles ont contribué à la mise en place de plusieurs réalisations dont un forage à Aniassué et construction de maisons mises en location à Abengourou. Tous ces équipements réalisés par les femmes planteurs montrent leur implication dans le processus de développement économique et social du département d’Abengourou.

3. DISCUSSION

Cet article met en exergue la mutation statutaire des femmes rurales en pays Agni indénié. L’étude montre que c’est un modèle d’entreprenariat féminin pour son autonomie. Ce changement remarquable que nous présentons dans le travail confirme les résultats de certains écrits antérieurs. Ainsi A. F.Vanga (2009, p177-179), a travers son étude sur la marginalité de la femme rurale au sein de la coopérative COFONI, atteste que, les droits des femmes sont violés de par la non reconnaissance à ces dames du statut de membre de la coopérative. Ceci du fait qu’elles y entrent sous le couvert de leur époux déjà membre. Même si elles y sont et travaillant, ces femmes n’en font pas partie officiellement car le chef de famille garde le monopole et la représentation. Aussi, O. I. Diallo, (2012, p3-5) a analysé l’engagement féminin dans l’agriculture vivrière familiale au Sénégal en mettant en relief leur action. Malgré leur proportion qui est de 60%, les femmes restent marginalisées dans le système de production au Sénégal. En outre, G. Zebo, (2014, p4) dans la même approche dresse un panorama des inégalités socio-économiques de genre en Côte d’Ivoire. Elle affirme ceci, « bien que le genre féminin représente 67% de la main d’oeuvre de l’agriculture de subsistance, et assurant 60 à 80% de la production alimentaire, les femmes ne bénéficient ni du fruit de leur travail, ni même du pouvoir de contrôle et de gestion ». Quant à K.R. Oura, (2015, p8-13), il montre une discriminalité dans l’acquisition du droit de propriété. Seuls les hommes autochtones sont autorisés à exercer un droit de propriété. Aux femmes et aux étrangers c’est un refus de droit de propriété. De même, les résultats des travaux de M. Koné, (2011, p2-4), traitant de la situation foncière des femmes en Afrique de l’Ouest, confirment la marginalité des femmes. Bien que considérée comme pilier du développement agricole, l’auteur montre que les femmes n’ont pas un accès égal à la ressource foncière avec les hommes et ont un droit restreint et provisoire. Au vue de ces inégalités entre l’homme et la femme dans la gestion du fondement premier de l’activité agricole, comment expliquer ce regain des femmes pour l’agriculture pérenne dans l’indénié?

Par ailleurs, il ressort de l’étude que les femmes de l’indénié ont pu inverser la tendance par des stratégies diverses pour devenir des planteurs. A ce titre, le Réseau régional pour l’étude et la promotion du leadership féminin « lead africain » (2012, p1-6), à l’analyse des résultats des travaux de EDSCI-II en Côte d’Ivoire, en 1999, le taux de masculinité était de 93 hommes pour 100 femmes. Alors que ce rapport étai de 104 hommes pour 100 femmes en 1988, a suscité des campagnes de sensibilisation dans le monde rural, qui ont abouties à l’émancipation des femmes. Abordant dans le même sens, S Charlier (2007, p5-8) a également montré la contribution des femmes à la souveraineté alimentaire en mettant en exergue le rôle prépondérant joué par celles-ci. D. Droz, (2012, p1), renchérit à travers ses travaux sur les transformations des configurations familiales et des représentations de la masculiné et de la féminité en Suisse, que le monde agricole subit depuis plus de 15 ans d’important changements au niveau des rapports de genre et de génération.
Nous achevons cette discussion par la contribution des femmes planteurs au développement. L’étude a montré que les femmes planteurs devenues économiquement puissantes, par le pouvoir d’achat procuré par les plantations vont entreprendre des actions qui vont impacter positivement le développement du département d’Abengourou. A ce titre, les écrits de J.B. Ouédraogo (1987, p2-3) ont montré le rôle important joué par les femmes dans la sécurité alimentaire au sahel, notamment leur participation au développement rural du Burkina-Faso.
Aussi, selon FAO (2015, p1-10), à travers le rapport sur l’action des femmes rurales chefs de familles en Afrique subsaharienne, la femme contribue dans des proportions significatives à l’économie et à l’acquisition de bien dans la famille. Cette conclusion confirme la thèse de S. Charlier, (2007, p 3), qui atteste que les femmes en milieu rural sont les pourvoyeuses del’agriculture de subsistance pour la consommation alimentaire de la famille et de la communauté. Elles sont également activent dans le secteur agricole de rente et dans la transformation des produits alimentaires pour la vente. Leurs actions s’étendent aussi à la subvention des équipements communautaires.

Conclusion

Les femmes longtemps marginalisées dans la pratique agricole par une répartition sexuée caractérisée par une domination des hommes, celle-ci connaissent ces dernières décennies une émancipation. Cela engendre une mutation des dispositions socioculturelles au sein de la communauté Agni indénié. En effet l’aire culturelle Agni indénié, autrefois assujettissant les femmes aux tâches subsidiaires connait une forte mutation depuis les années 1990. La femme longtemps marginalisée sous le joug des tabous traditionnels connait une autonomisation à partir du contournement des us et coutumes foncières par les familles paternelles. La prise en compte des filles dans la redistribution du patrimoine foncier familial et la prise de conscience des femmes a favorisé leur indépendance. Ces stratégies ont favorisé l’essor des femmes planteurs. Le pouvoir d’achat procuré par les revenus des plantations fait de ces femmes de véritables actrices de développement en investissant dans divers domaines d’activités. En
somme ce modèle d’entrepreneuriat agricole féminin mérite d’être valorisé pour l’autonomie qu’il procure aux femmes considérées comme maillon faible du tissu social.

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Auteur(s)


1Manlé SOUMAHORO : Assistante ; e-mail :soumalice@yahoo.fr - Département de Géographie / Université Alassane Ouattara