Pratiques paysannes de protection de l’environnement

regards

¹Jonas Botiwa ALLA, ²Céline Yolande KOFFIE-BIKPO

Résumé :


Zone de forêt et de montagne, le département de Man connaît, depuis ces deux dernières décennies, une dynamique agricole sans précédent, réalisée au prix fort d’une dégradation de ses ressources naturelles. Éviter les contraintes d’une telle dégradation sur les conditions de production peut conduire les paysans à adopter des pratiques agricoles permettant la poursuite de leurs activités tout en préservant l’environnement. La présente étude a été réalisée à l’aide d’une recherche documentaire et d’une enquête de terrain. Elle fait le lien entre dynamique agricole et sauvegarde de l’environnement. Les résultats révèlent que pour ne pas dégrader l’environnement, les paysans de Man recourent à des pratiques traditionnelles et modernes de gestion des ressources naturelles. Les pratiquestraditionnelles concernent la mise en défens des forêts sacrées, l'association des arbres de divers types aux cultures, l’utilisation des haies vives sur les exploitations et le système d'alternance culture-jachère. Ces pratiques agroenvironnementales relèvent à 94 % des paysans autochtones. Quant aux techniques modernes, elles portent sur de nouveaux systèmes agricoles caractérisés par l’apport d’intrants pour la restauration de la fertilité des sols et la stabilisation des cultures de Man. L’adoption de ces techniques résulte à 89 % des allochtones et des allogènes.
Mots clés : Man, pratiques agricoles, dégradation, gestion, environnement.

Introduction

L’utilisation continue des ressources naturelles à des fins agricoles s’est toujours accompagnée de dégradation (J-P. Deleage, 1999, p.249). Dans le département de Man où 70 % de la population pratiquent l’agriculture, cette réalité se pose avec acuité au vu de l’état de certaines ressources naturelles. En fait, l’agriculture développée dans cette partie du pays est basée sur la conquête permanente des forêts. Une telle expansion agricole a abouti à de profondes modifications des conditions de production. L’impact de cette évolution sur les principales cultures dudit département, notamment le café et le cacao, est la baisse de leurs rendements en passant de 530 à 300 kg/ha pour le café et de 660 à 410 kg/ha pour le cacao (ANADER, 2016). Les populations agricoles en sont directement affectées. Au regard d’une telle situation, les paysans ont recours à des pratiques agricoles qui prend en compte la protection de l’environnement, en l’occurrence les ressources naturelles. La protection de l’environnement est devenue ces vingt dernières années une priorité majeure aussi bien pour les décideurs politiques que pour la communauté scientifique depuis sa mise au-devant de la scène internationale dans les années 1980 par le Rapport BRUNDLAND1 . A cet effet, certains auteurs mentionnent que l'agriculture a un rôle central à jouer dans la sauvegarde de l'environnement (P. Dugué et al., 2003, p.2 ; P. Dugué, 2007, p.34). C’est même en elle que résident les problèmes et les solutions de l’utilisation et la gestion des ressources naturelles. En effet, l’épuisement généralisé des réserves forestières en Côte d’Ivoire ne serait pas arrivé, si l’on était en culture intensive (T. Y. Brou, 2009, p.23). Le défi d’une agriculture plus durable ne peut être relevé que si les paysans du Sud mettent en œuvre des systèmes de culture respectueux des écosystèmes naturels (M. Dufumier, 2010, p.3). Ce défi, les paysans du département de Man à l’ouest de la Côte d’Ivoire le relèvent par plusieurs pratiques traditionnelles et modernes qui protègent les paysages forestiers. Dès lors, quelles sont les pratiques de protection de l’environnement développées par les paysans dans le département de Man ? L’objectif principal de ce travail est d’inventorier les différentes pratiques agro-environnementales traditionnelles et modernes adoptées dans les systèmes de production agricoles par les paysans du département de Man.

1. Présentation de la zone d’étude et des sites de recherche

Le département de Man est situé à l’Ouest de la Côte d’Ivoire (Carte 1). Il couvre une superficie de 2 716 km2 et est subdivisé en 11 sous-préfectures selon le dernier découpage administratif de 2011.

Carte 1 : Localisation de la zone d'étude et des sites d’enquête

BRUNDLAND G. H., 1987, Developpement and international economic cooperation: Environnement, Report of the World Commission on Environment and Developpement, 318 p.

Le relief de la région est marqué par des montagnes qui occupent 47 % de sa superficie (MEMPD, 2015, p. 31). De par ce relief, le type de climat qui caractérise le département de Man est le climat de montagne dont la spécificité est l’abondance des précipitations. Les observations faites à la station agro-météorologique du CNRA de Man de 1970 à 2001 révèlent que la quantité moyenne annuelle de pluies est de 1775 mm d’eau répartie sur 94 jours en moyenne. Un tel climat permet le développement d’une végétation de forêt dense sempervirente. Ces potentialités du milieu physique répondant aux critères des différentes cultures, le département de Man est devenu l’épicentre d’une dynamique agricole au point de faire partie de la région du pays ayant le plus grand nombre de ménages agricoles (REEA, 2016, p. 25). Sur la base donc des effectifs des ménages issus du RGPH 2014 et par souci de garder un équilibre spatial, 11 sites d’enquête ont été retenues suivant deux catégories de localités à connotations spatiales différentes (la sous-préfecture et le village noyau). Il s’agit des sous-préfectures de 3000 habitants auxquelles sont associés des villages noyaux d’au moins 1000 habitants afin d’obtenir au mieux la représentativité de tous les groupes ethnoculturels (autochtones, allochtones et non ivoiriens).

2. Méthodologie

La méthodologie utilisée pour collecter les données de cette étude est basée sur la recherche documentaire et les enquêtes de terrain. La recherche documentaire a porté sur les ouvrages liés aux systèmes de cultures traditionnels, à la gestion des espaces ruraux et sur les rapports d’activité de l’ANADER relatifs à l’encadrement des paysans de Man. Pour les enquêtes de terrain, une observation, des interviews et une enquête par questionnaire ont été faites. L’observation directe sur le terrain nous a permis d’avoir un aperçu général des aménagements agricoles et de l’état de l’environnement. Les interviews ont ciblé les responsables des structures comme l’ANADER et le Conseil du Café-Cacao pour savoir si les techniques modernes de production vulgarisées auprès des paysans sont adoptées par ces derniers. L’enquête par questionnaire a été menée auprès des chefs de ménages agricoles. Ne pouvant pas réaliser une enquête exhaustive à l’échelle du département étudié, la taille de l’échantillon a été déterminée par la formule de Fischer qui s’énonce comme suit :

 

 

Avec n= taille de l’échantillon requise ; t = le niveau de confiance à 95 % (valeur type de 1,96); p = la proportion estimative de la population pratiquant l’agriculture dans le département de Man (70 % de la population) ; e = la marge d’erreur à 5 % (valeur type de 0,05). En appliquant les valeurs types indiquées précédemment, la taille de l’échantillon est de 323 ménages. En procédant à une répartition égale du nombre de chefs de ménage à interroger sur les 11 sites d’enquête retenus, un redressement de la taille de l’échantillon a été effectué. Il donne 29 chefs de ménage par site d’enquête, soit un total de 319 ménages agricoles. Après avoir obtenu l’échantillon, la suite du travail à consister à procéder à une stratification pour qu’il représente au mieux la population-mère du département (composée de 65 % d’autochtones, 23 % d’allochtones et 12 % d’allogènes). Ainsi, 03 strates ont été définies : la première est composée des autochtones, la deuxième est celle des allochtones et la troisième est celle des allogènes. À l’intérieur de chaque strate, le prélèvement du nombre de chefs de ménage agricole a été fait proportionnellement à l’importance de leur origine géographique. Au total, pour chaque site d’enquête, 19 autochtones, 07 allogènes et 03 non ivoiriens ont été sélectionnés.

3. Résultats

3.1. Paysans encore attachés à leurs pratiques agro-environnementales anciennes

Les paysans du département de Man ont développé des pratiques agro-environnementales qui les ont aidés et continués de les aider à s’adapter aux conditions du milieu exploité. Ces pratiques traditionnelles qui sont le fait des autochtones Dan (94 % des enquêtés), sont la mise en défens des forêts sacrées, l'association des arbres aux cultures, les haies vives dans les exploitations et le système d'alternance culture-jachère.

3.1.1. Préservation d’ilots forestiers dans la sélection des espaces de cultures

D’une manière générale, la sélection des espaces de cultures dans les terroirs des différents villages du département de Man se fait en dehors des forêts sacrées protégées par les populations autochtones. En effet, étant une société initiatique où le culte des masques est omniprésent, les autochtones Dan préservent au niveau de leurs villages des îlots forestiers au sein desquels ils s'adonnent à des actes d'adoration, de sacrifices et de rites initiatiques. Le surnaturel s’en mêlant, le simple accès à ces reliques climaciques est rigoureusement évité. Les activités comme l'agriculture, la cueillette, la chasse et la production de bois de chauffe ou d’œuvre y sont formellement interdites. La mise en œuvre de ces interdits a permis de mieux protéger ces ressources naturelles, même si pendant la décennie de crise militaro-politique qu’a connu la Côte d’Ivoire, certaines de ces forêts ont été profanées et pillées. Lors de l’enquête, le caractère sacré et inviolable de ces reliques forestières a été réaffirmé par les paysans. De ce fait, malgré la transformation de nombreux espaces forestiers en terres de cultures, il existe encore des reliques forestières primaires dans les différents villages du département de Man (Photo 1).

Au-delà de leur fonction de sacralité, ces îlots forestiers rendent de précieux services écologiques tant au niveau local que régional. Leur préservation constitue donc pour les paysans une manière de lutter contre les changements environnementaux.

3.1.2. Association des cultures avec des arbres de divers types

Parmi les pratiques culturales adoptées par les paysans de Man pour minimiser l'impact des activités agricoles sur la forêt et pérenniser au mieux les espaces de culture, figure l'intégration des arbres fruitiers et autres types d’arbres aux cultures. Il s'agit de pratiques anciennes qui consistent pour eux à épargner lors des défrichements, des arbres choisis, voire même sélectionnés et protégés, pour faire partie intégrante du système agricole. Cette pratique paysanne d'abattage sélectif des arbres n'est pas non plus un fait isolé chez les populations agricoles de la zone d’étude (Photo 2). Les raisons évoquées par les paysans pour expliquer l’association des arbres à leurs cultures sont nombreuses. Cependant, on peut les regrouper en deux grandes catégories de raisons par la prise de décision qui leur est rattachée. La première est liée à l’utilité extra-agricole des arbres. Les arbres le plus souvent épargnés dans les champs sont les arbres utiles sur le plan alimentaire, médicinal, rituel et service (construction, chauffage, etc.). La seconde catégorie de raison est liée aux avantages agronomiques des arbres protégés. Les paysans associent toujours certains arbres à l’amélioration de la fertilité du sol grâce à leurs propriétés fixatrices d’azote, à la chute de leurs feuilles ou de leurs fruits et de l’eau contenue dans le sol, ainsi qu’à leur ombrage. En tenant compte de tous ces facteurs, les arbres les plus observés dans les champs comprennent Triplochiton scleroxylon et Ceiba pentandra à cause de leur valeur agronomique, Elaeis guineensis, Tricoscypha arborea, Irvingia gabonensis et Cola acuminata à cause de leur fruit. A ceux-là, il faut ajouter les arbres sans grand intérêt pour les cultures à l'exemple d'Albizia adianthifolia et les essences exploitables comme Terminalia ivorensis (le Framiré), Terminalia superba (le Fraké), Chlorophora excelsa (l'Iroko), etc. Ces pratiques héritées des ancêtres, demeurent encore vivaces de nos jours car elles sont bien ancrées dans les systèmes agricoles des paysans même si elles diminuent du fait de la recherche d’une valeur monétaire des arbres associés aux cultures.

3.1.3. Pratique de la haie vive en zone de montagnes

L’une des originalités du département de Man est son paysage montagneux qui couvre 47 % de sa superficie. Dans cette partie vigoureuse du département, le manque de pénéplaine dans la majorité des cas, a amené les paysans autochtones à exploiter les flancs des montagnes. De ce fait, depuis le sommet des montagnes jusqu’au talweg, tous les espaces font l'objet de mise en valeur agricole. Pourtant, ces espaces de montagnes, une fois défrichée, présentent des risques d’érosion et autres menaces pour l’agriculture. Mais, contrairement à leurs voisins Toura qui prennent peu de mesures contre l’érosion et la chute des pierres sur les flancs des montagnes (M. Soumahoro, 2018, p.11), les paysans de Man utilisent des haies vives sur leurs exploitations pour réduire ces risques naturels. Ces haies sont des structures végétales linéaires ou en vrac associant arbres, arbustes, arbrisseaux et autres plantes herbacées qu'ils laissent lors des défrichements pour former une sorte de clôture autour des champs. Elles sont disposées soit en frontières de parcelle pour assurer la séparation des propriétés, soit en quinconce pour assurer la protection des cultures. Ces structures végétales utilisées par les paysans contre la vitesse des courants d'eau qui dévalent les pentes rocheuses mises à nu pendant l'installation des cultures, occupent de petites superficies et ont des épaisseurs très limitées dans les exploitations (Photo 3).

3.1.4. Système d'alternance "culture-jachère"

Dans la gestion des terres forestières du département de Man, les autochtones laissaient, après trois années de cultures, leur parcelle à la jachère pour une durée comprise entre 15 et 20 ans selon la topographie du milieu (BDPA, 1968, p. 299). Ce cycle "culture-jachère" adopté depuis de longues années dans le système vivrier, est utilisé pour la restauration de la fertilité des sols par accumulation de la biomasse végétale dans ces espaces en repos. Il est à la base de l’entretien permanent des taches de forêts secondaires dans les espaces ruraux par la régénération post-agricole des parcelles laissées au repos pendant plusieurs années (M. CAMARA, 2004, p.10). Avec l’abondance des réserves forestières et les faibles charges démographiques des zones rurales dans un passé récent, les paysans ont pratiqué ce système qui alterne dans une certaine mesure, jachères longues et assolements. Mais, du fait de la dynamique agricole ces dernières décennies et de son corollaire de pression foncière, la durée de la jachère se réduit de plus en plus, rendant complexe la pratique de ce système. Actuellement, le temps qui sépare la friche à sa remise en culture varie entre 2 et 5 ans. La pratique agricole ancestrale d'alternance culture-jachère qui consiste à laisser la terre agricole en friche pendant longtemps pour une reconquête de celle-ci par la forêt secondaire, est aujourd’hui pratiquée, mais pas dans son état initial. La prépondérance des jachères de courte durée représentée par le tableau 1 atteste cette réalité.

3.2. Adoption de nouvelles pratiques paysannes, source de réduction des pressions sur les forêts restantes de Man

Les paysans du département de Man ont de tout temps privilégié la conquête des forêts primaires dans leurs systèmes de cultures. Mais, confrontés à la dégradation des conditions de production liée à ces systèmes, certains n'hésitent plus à adopter de nouvelles pratiques culturales en modifiant l'itinéraire technique des anciennes cultures. Il s’agit des techniques de stabilisation des cultures leur permettant d’éviter le défrichement continu des ressources forestières restantes à des fins agricoles. L’enquête de terrain révèle que les paysans qui adoptent ces techniques modernes sont pour l’essentiel les allochtones et les allogènes (89 %).

3.2.1. Emergence d'un nouveau système vivrier : le manioc et les légumes en culture pure

Dans une agriculture traditionnelle grande consommatrice de terres arables, certains paysans recourent à la monoculture du manioc et des légumes qui leur permet de se stabiliser sur une parcelle donnée pour une longue durée et réduire ainsi la pression sur les derniers massifs forestiers de Man. Si dans le système vivrier traditionnel, le manioc et les légumes étaient cultivés en association avec les autres cultures annuelles, désormais ces vivriers ont changé d’itinéraire technique. Ils se cultivent actuellement en séparation dans l’espace et dans le système de culture des vivriers (Photo 4).

Concernant le manioc, les paysans améliorent leur technique ancienne de production en mettant fin à l’itinérance et en utilisant des intrants qui leur permettent de le cultiver sur les mêmes espaces de culture pendant 5 à 7 ans de suite parfois plus, sans baisse notable de rendement. Ils recourent aux variétés de manioc Bocou 1 et 2 introduites et vulgarisées par l’ANADER grâce à son centre de bouturage de Man. En plus de ces variétés améliorées, les paysans appliquent des techniques de fertilisation du sol sur leurs parcelles de culture.

Au niveau des légumes, les paysans ont adopté des pratiques conservatoires ou régulatrices en se tournant vers les systèmes de bas-fonds pour les développer. Les paysans qui pratiquent ce type de culture sont surtout les allochtones et les allogènes car les bas-fonds sont perçus comme des milieux insalubres et mis à l’écart des espaces exploitables par les autochtones. Les produits issus de ces cultures sont dominés par les légumes dits « africains », à savoir le gombo, l’aubergine, la tomate et le piment. Cependant, les légumes dits « européen », d’introduction plus récente que les premiers, sont aussi cultivés dans le département. Les principaux légumes européens rencontrés sont le Brassica oleraceae (chou), la Lactuca sativa (laitue), le Cucumis sativus (concombre), la Solanum lycopersicum (tomate ronde ou ovale), le Phasealus spp (haricot), la Daucus carota (carotte), l’Allium cepa (oignon), etc. Pour produire ces légumes, les paysans utilisent désormais des semences améliorées et des techniques semi-intensives sur les parcelles. Les techniques d’entretien de la fertilité du sol adoptées par les paysans pour mettre en place ces deux nouveaux systèmes vivriers consistent en l’utilisation d’engrais ou de produits phytosanitaires. Il s’agit d’une part des engrais minéraux utilisés de façon approximative sur les espaces agricoles car ne respectant pas la quantité requise dans les normes. D’autre part, les paysans qui n’ont pas les moyens de se procurer les engrais minéraux beaucoup plus chers, utilisent la fumure organique comme la fiente de poulet et autres déjections des animaux provenant des fermes modernes. Le recours à ces techniques semi-intensives dans ces nouveaux systèmes vivriers permet aux paysans migrants non seulement de diversifier leurs sources de revenus, mais aussi de se stabiliser dans l’espace agricole. De ce fait, la monoculture de manioc et de légumes constitue une bonne alternative pour la réduction de la pression foncière dans le département.

3.2.2. Adoption de techniques améliorées dans les systèmes de cultures de base

Dans le département de Man, les systèmes de cultures de base connaissent ces dernières années une souplesse dans leur mise en place. En fait, avec la baisse des rendements agricoles et la forte pression sur les réserves forestières restantes, les paysans ont de plus en plus recours aux techniques modernes dans les différentes exploitations traditionnelles. Toutefois, l’adoption de ces techniques nouvelles est fonction de la place qu’occupe chaque culture dans l’espace agricole. Dans les plantations de café et de cacao qui représentent près de 79 % des superficies totales cultivées du département (ANADER, 2016), les paysans utilisent désormais des techniques améliorées dans leurs exploitations. Pourtant, dans le système traditionnel, le paysan de Man se contente de planter de jeunes caféiers et cacaoyers ou des fèves de cacao du tout-venant dont les rendements sont souvent faibles et la qualité médiocre. Dans ce système, l’augmentation de la production passe par la conquête de nouvelles terres. Mais, avec la forte réduction des terres forestières, nombreux sont les paysans qui renoncent à ce système extensif pour s’orienter progressivement vers des techniques agricoles peu consommatrices d’espace. Ces paysans procèdent plus à une sélection du matériel végétal pour le renouvèlement de leurs anciens vergers. Ils recourent aux plants de haut rendement de café et de cacao qu’ils se procurent auprès du Conseil du Café-Cacao. Une fois ce matériel végétal acquis, il est planté suivant des techniques modernes consistant d’une part à placer les jeunes plants préalablement dans des sacs polyéthylènes pour une phase de pépinière avant leur mise en sol dans les parcelles. En plus du matériel végétal, les paysans utilisent de plus en plus des produits phytosanitaires pour l'entretien de leurs plantations de café et de cacao. Ces produits se composent des insecticides et des fongicides qui leur sont également distribués gratuitement avec des atomiseurs par le Conseil CaféCacao. En dehors de l’utilisation de ces intrants, certains paysans œuvrent à la certification de leurs produits, en particulier le cacao. Dans le processus de certification, les paysans sont invités par les organismes de certification, à respecter les exigences de la durabilité. Le Rain Forest Alliance, par exemple, demande aux paysans de Man qui veulent être certifiées à conserver au minimum 25 arbres par hectare de 12 espèces différentes dans leurs plantations, en plus des améliorations techniques. Les paysans inscrits dans ces systèmes de certification, sont pour l’essentiel les autochtones qui ont déjà une tradition d’association des arbres aux cultures.

Outre les cultures arbustives, les techniques améliorées sont aussi utilisées dans les secteurs vivriers où les paysans cherchent à dégager un surplus de production pour la commercialisation. Il s'agit principalement des cultures du riz et du maïs. Pour mettre en place ces deux cultures, les paysans procèdent non plus aux associations systématiques du riz et du maïs mais ils cultivent l'un après l'autre sur la même parcelle en recourant aux intrants. Ainsi, avant toute opération culturale, ils se procurent des semences améliorées de deux mois pour le maïs et de trois mois pour le riz auprès de l'ANADER. Ensuite, ils entament la préparation du sol par une élimination totale de la végétation des parcelles de jachère avec des herbicides totaux. Après cette tâche, c’est le brûlis suivi de l'ensemencement des grains soit de riz, soit de maïs dès les premières pluies. La phase d'entretien intervient par la suite et se fait manuellement avec la daba au niveau du riz ou avec des herbicides sélectifs. Par ailleurs, certains paysans interrogés affirment associer le riz avec le haricot niébé et le soja sur leurs parcelles de culture du fait de la réputation de ces deux légumineuses à augmenter les rendements du riz par la restauration de la fertilité du sol (CNRA, 2003, p.29). Toutes ces techniques modernes adoptées dans les différentes exploitations permettent de dire que les paysans de la zone d'étude utilisent de plus en plus des procédés de production débouchant sur l’amélioration des rendements agricoles sans toutefois augmenter les superficies cultivées. Une telle évolution des systèmes agricoles contribue à la stabilisation des cultures et à la réduction de l’emprise humaine sur les massifs forestiers restants.

4. Discussion

Dans le département de Man, les pratiques paysannes de protection de l’environnement constituent un facteur déterminant dans une agriculture en pleine mutation. Ainsi, des pratiques de préservation des îlots forestiers naturels aux techniques améliorées dans les systèmes culturaux de base, les paysans de Man contribuent au maintien de l’équilibre entre les activités agricoles et les ressources naturelles. Dans les faits, les pratiques agroenvironnementales anciennes sont mises en œuvre par les paysans autochtones. Tandis que les techniques modernes prenant en compte l’amélioration de la productivité des sols et des cultures sont majoritairement utilisées par les paysans migrants. Ces résultats sont similaires à ceux obtenus dans les départements de Daloa, Bouaké, Dabakala et Mankono par T.Y. Brou (2005, pp.192) et P. Dugué et al. (2003, p.7-11). Selon ces auteurs, bien que les paysans migrants connaissent les pratiques de jachères, d’îlots forestiers et autres dans leur zone d'origine, ils ne les mettent pas en valeur dans les zones d'accueil parce qu’ils ne détiennent pas la propriété des terres agricoles. Leur statut et leur logique économique les prédisposent plus à pratiquer des techniques de fertilisation du sol permettant de cultiver sur la même parcelle pour une longue durée. Les paysans autochtones quant à eux, préfèrent leurs anciennes pratiques agroenvironnementales ou même migrer vers d’autres zones disposant des réserves forestières que de recourir à l'utilisation d'intrants comme alternative. Dans la zone d’étude, les pratiques traditionnelles se rapportant à la protection des ressources naturelles reposent essentiellement sur les connaissances empiriques des autochtones Dan, c’est-àdire sur un corpus de savoirs socialement construits et transmis de générations en générations. Les techniques nouvelles utilisées par les migrants pour améliorer la productivité des sols et stabiliser les cultures se fondent sur l’apport d’intrants. Ces résultats corroborent les conclusions de C. Sadia et de la FAO. Pour C. Sadia (2014, p.11), les savoirs des paysans Dan qu’il qualifie de prémisses au processus REDD+, doivent être valorisés dans la préservation de l’environnement. La FAO (2011, p.23) avance que les techniques modernes basées sur l’apport d’intrants sont utilisées par les paysans pour augmenter leurs revenus et stabiliser leurs systèmes de production.

Conclusion

L’utilisation et la gestion des ressources naturelles sont depuis longtemps prises en compte par les paysans du département de Man dans leurs systèmes agricoles. Elles relèvent des savoirs endogènes des autochtones, alors que chez paysans migrants, elles reposent des nouvelles techniques utilisées pour l’amélioration de la productivité des sols et des cultures. Avec le développement rapide de l’agriculture qui s’est accompagné d’une dégradation des ressources forestières, ces pratiques anciennes se révèlent aujourd’hui de plus en plus insuffisantes. Ce sont donc les techniques semiintensives adoptées par les migrants et compatibles avec la gestion durable des ressources naturelles, qui constituent une bonne alternative susceptible de fixer les paysans sur les parcelles agricoles pour une longue durée. Ces techniques peu consommatrices d’espace doivent pouvoir permettre une régénération des forêts dégradées de Man si tous les paysans s’y mettent. Ce qui n’est pas le cas pour l’heure car l'utilisation d'intrants sur les parcelles est plus du ressort des allochtones et des allogènes que des autochtones. Dans l’ensemble, toutes ces pratiques paysannes en vigueur contribuent dans une certaine mesure à atténuer les contraintes des modifications environnementales dans le département de Man. Toutefois, ces mesures de réponses, d’un point de vue pragmatique et réaliste présentent des limites. Elles semblent donc inefficaces sans un renforcement des capacités des paysans par les pouvoirs publics qui disposent de plus de moyens pour vulgariser des pratiques agricoles novatrices et de gestion durable des ressources naturelles.

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Auteur(s)


¹Doctorant, nstitut de Géographie Tropicale, alla.jonas@yahoo.fr

²Professeur Titulaire, Université Félix Houphouët-Boigny, bikpoceline@yahoo.fr

Droit d'auteur


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