Le numérique, une alternative pour les commerçants détaillants alimentaires et d’habillements de Daloa face à l’isolement du Grand Abidjan suite au COVID-19

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Sahoti OUATTARA

Université Jean Lorougnon GUEDE ouattara_sahoti@hotmail.fr

Résumé :

En Côte d’Ivoire, l’isolement du grand Abidjan fait partie des mesures édictées par les autorités ivoiriennes au regard de la progression de la maladie à coronavirus (COVID-19). Ceci pose le problème de l’approvisionnement de la majorité des commerçants détaillants qui s’y rendent en transport en commun. Afin de faire face à cette difficulté, ceux de la ville de Daloa ont opté pour l’utilisation des TIC. Cet article se propose d’analyser les stratégies mises en place par les commerçants détaillants de Daloa pour commander, payer et convoyer les marchandises et les denrées alimentaires. Au moyen d’une approche méthodologique combinant la recherche documentaire et l’enquête de terrain, l’étude s’appuie sur la méthode de la boule de neige au regard des caractéristiques particulières de la population cible de l’étude. Cette approche a mis en évidence l’utilisation des médias sociaux à travers les téléphones androïdes, l’ordinateur et l’internet par les commerçants de détail alimentaire et d’habillements de Daloa comme canal de commandes de marchandises. Il ressort des différentes analyses croisées des variables retenues que le mobile banking et le dépôt bancaire sont les moyens de paiement et le transport de leurs marchandises par des convois de gros camions.

Mots-clés : Grand Abidjan, Daloa, numérique, stratégie, COVID-19, isolement

Digital technology, an alternative for food and clothing retailers in Daloa faced with the isolation of Greater Abidjan following COVID-19

Abstract

In Côte d’Ivoire, the insulation of the greater Abidjan is one of the measures enacted by the Ivorian authorities in response to the spread of coronavirus disease (COVID-19) in the district of Abidjan. This fact raises the problem of the provisioning of the majority of retail traders who physically travel there by public transport companies. In order to face this difficulty, those living in the town of Daloa, in particular, have found as a solution the use of ICTs. This article analyzes the strategies implemented by retail merchants in Daloa to order, pay, and convey commodities and foodstuffs. Using a methodological approach combining documentary research and field investigation, the study is based on the snowball method with respect to the specific characteristics of the targeted population under review. This analysis has highlighted the use of social media through android phones, computers and the internet by Daloa’s food and clothing retailers as a channel for ordering goods. From the various crossanalyses of the variables selected, it emerged that mobile banking and bank deposits are the means of payment ; large trucks organized in convoys are the logistics that ensure the delivery of goods.

Keywords : Grand Abidjan, Daloa, digital, strategy, COVID-19, isolation

Introduction

La maladie à coronavirus ou COVID-19 envahit les écrans de télévisions, les pages de journaux, les panneaux publicitaires, les médias sociaux, les discours, les causeries et les factures. Elle semble, désormais, être partout. Dans le monde, tout devient COVID-19. La politique, l’économie, la vie sociale, les religions, les relations humaines, tout semble se plier à ce virus minuscule invisible à l’œil nu. Celui-ci a créé un nouveau contexte où les maîtres-mots sont mesures barrières, distanciation sociale, confinement et isolement. Tout est fait pour rompre la

chaîne de transmission où l’homme est le vecteur. Et pourtant, la vie doit continuer, le monde doit bouger. C’est dans ce contexte de lutte contre sa propagation que le Conseil National de Sécurité de Côte d’Ivoire décide de l’isolement du Grand Abidjan, épicentre de la maladie avec 98 % des cas confirmés (MSHP, 2020, p. 1). Cette décision isole la ville d’Abidjan, poumon de l’économie et centre des affaires, du reste du pays. En conséquence, les transports en commun vont suspendre leurs activités en direction du Grand Abidjan. Or, plusieurs commerçants détaillants de la ville de Daloa s’y rendaient en transport en commun pour s’approvisionner en marchandises. Dans une telle situation, comment pérenniser ces activités commerciales dans un contexte où le ressenti et le toucher ont une répercussion sociale majeure dans le choix des marchandises ? Plusieurs possibilités s’offrent à eux : s’approvisionner ailleurs ou sur place, ou encore, passer les commandes à distance. La deuxième option semble retenir leur attention par le biais des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC).  L’UNESCO (2020, p. 1) définit les NTIC comme un « ensemble d’outils et de ressources technologiques permettant de transmettre, enregistrer, créer, partager ou échanger des informations ». Il s’agit, notamment, des ordinateurs, de l’internet avec ses sites Web, blogs et messageries électroniques, des technologies et appareils de diffusion en direct comme la radio, la télévision et aussi de la téléphonie fixe ou mobile. Introduites en Côte d’Ivoire dans les années 1990, l’usage des technologies numériques est ancré dans la vie quotidienne (J. J. M. Bogui et al., 2016, p. 1). De 0,24 % en 1997, le taux de pénétration de la téléphonie mobile est passé à 70,58 % en 2010, à 83,5 % en 2014, à 100 % en 2015 et à 143 % en 2019 (ARTCI, 2019, p. 1) avec un taux de pénétration du mobile money de 67 %. De par leur performance, leur efficacité et leur efficience, tous les secteurs d’activités économiques sont affectés. Cet engouement s’explique par la facilitation de l’exécution des tâches et l’amélioration dans la gestion des activités (A. F. Loukou, 2011-2012, p. 60). Cette évolution de la téléphonie mobile s’est accompagnée de la prolifération du Mobile Banking. Dès lors, quelles sont les stratégies mises en place par les commerçants détaillants de Daloa pour pérenniser leurs activités commerciales face à l’isolement du Grand Abidjan dû aux mesures barrières du COVID-19 ? 

Cet article se propose d’analyser les stratégies mises en place par les commerçants de détaillants de Daloa pour s’approvisionner face à l’isolement du Grand Abidjan (point d’approvisionnement) suite au COVID-19. Dès lors ils sont contraints à utiliser les TIC pour passer la commande de leurs marchandises à Abidjan. Aussi, s’interroge -t-il sur les moyens de paiement. Enfin, l’article met en exergue la logistique utilisée par les commerçants de détail alimentaires et d’habillements pour la livraison de leurs marchandises.

1.    Méthodologie

1.1.      Présentation de l’espace d’étude et des marchés enquêtés

Le champ géographique de l’étude est l’ensemble des sept marchés quotidiens dans la ville de Daloa (figure 1).

Figure 1: Localisation des marchés quotidiens de la ville de Daloa

La figure 1 ci-après présente la localisation des marchés quotidiensde la ville de Daloa. Ils sont inégalement répartis sur l’espace urbain. Daloa est une ville ivoirienne située dans la région du Haut Sassandra dont elle est le chef-lieu de région. Elle est située à 161 km de la capitale politique (Yamoussoukro) et à 387 km d’Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire avec pour coordonnées géographiques 6°27′00″ N et 5°56′00″ O. Sept marchés ont été dénombrés dans la ville de Daloa donnant lieu aux unités d’observation. Les coordonnées géographiques de ces marchés retenus sont représentées dans le tableau suivant. 

Tableau 1 : Les coordonnées géographiques des marchés retenus pour les entretiens et enquêtes

Nom de marchéLongitudeLatitude
‘’Marché de Tazibouo’’6°26’17″O6°53’36″N
Petit marché d’Orly6°27’15″O6°52’12″N
‘’Grand marché’’6°27’35″O6°52’49″N
Marché d’Abattoir 16°26’28″O6°52’10″N
Marché d’Abattoir 26°26’00″O6°51’32″N
Marché de Garage6°26’22″O6°51’12″N
Marché de Lobia6°27’12″O6°53’56″N

                              Source : Enquêtes personnelles de terrain, 2020

Ils sont implantés dans les plus importants quartiers de par la taille de leurs populations. Aussi, ont-ils permis de réaliser la carte ci-dessus.

1.2 Collecte des informations

En l’absence de bases de données sur les commerçants de détail alimentaires et d’habillements à Daloa, une base a été constituée par leur identification, du 17 mai au 30 juin 2020, à l’aide de la méthode boule de neige. Elle s’est achevée par le remplissage du questionnaire et du déroulement des entretiens. Quatre techniques ont été utilisées pour la collecte de données sur le terrain : l’observation directe des faits, le dénombrement des commerçants de détail alimentaires et d’habillements, l’enquête par questionnaire et les entretiens.

La présente étude a pour population cible l’ensemble des commerçants détaillants d’habillements et alimentaires de Daloa qui s’approvisionnent à Abidjan. Vu le caractère informel de leur activité, ceux-ci affichent une méfiance de toute personne étrangère à leur milieu. Pour ce faire, la méthode de boule de neige est choisie pour la collecte des données. C’est un procédé itératif d’interrogation consistant à interroger un premier commerçant identifié sur le marché par le biais d’un proche ou grâce à la connaissance du terrain. Celui-ci présente d’autres commerçants, lesquels interrogés à leur tour, désignent d’autres et ainsi de suite, jusqu’à atteindre le seuil de saturation. Cette technique a pour avantage d’établir une confiance entre l’enquêteur et les enquêtés, assurer qu’ils ne prennent aucun risque compromettant leur activité.

Elle a, cependant, permis d’identifier les commerçants détaillants des sept marchés de Daloa s’approvisionnant à Abidjan. Sont consignés dans ce tableau 2, les effectifs des commerçants détaillants d’habillements et alimentaires dénombrés dans les sept marchés de Daloa s’approvisionnant à Abidjan en fonction de la méthode de boule de neige. Ils constituent la population enquêtée.

Tableau 2 : Commerçants détaillants d’habillements et d’alimentaires dénombrés et enquêtés dans les sept marchés dans la ville de Daloa

  Marchés d’enquêteNombre de commerçants détaillants d’habillements enquêtésNombre de commerçants détaillants alimentaires enquêtésTotal des enquêtés
‘’Grand marché’’5448102
Petit marché d’Orly291544
Marché d’Abattoir 1090615
Marché d’Abattoir 2211132
Marché de Lobia110920
Marché de ‘’Garage’’060511
Marché de Tazibouo040307
Total13497231

    Source : Enquêtes personnelles de terrain, 2020

1.3. Analyse des données

L’enquête, qui se veut exhaustive, a porté sur les outils numériques utilisés, sur leurs modes de paiement et, enfin, sur la logistique pour convoyer leurs marchandises dans le cadre des commandes en ligne. L’outil KoBoCollect, qui inclut le questionnaire, la collecte des coordonnées géographiques et le guide d’entretien, a été utilisé. Le questionnaire a été adressé aux commerçants de détail alimentaires et d’habillements. Par contre le guide d’entretien aux responsables des associations de ceux-ci. L’observation directe a permis d’identifier les entrepôts. Pour des questions de fidélité aux discours, les différents enregistrements de l’entretien ont été retranscrits sur une page Word à l’aide d’un ordinateur afin de dégager les grandes tendances. Les traitements des données quantitatives recueillies ont été réalisés à l’aide de KoBoCollect. 

Les données collectées via le questionnaire ont été importées depuis KoBoCollect et analysées à l’aide du logiciel IBM SPSS Statistics version 25. Des statistiques descriptives ont été réalisées sur l’ensemble des variables quantitatives et catégorielles. Les variables continues sont décrites à l’aide de la moyenne, de l’écart-type, du minimum et du maximum. Les variables catégorielles sont présentées sous forme d’effectifs et de pourcentages. L’ensemble des résultats statistiques sont présentés sous forme de tableaux puis de graphiques. Les sorties SPSS sont commentées et interprétées au regard de l’hypothèse et de la littérature existante.

Le tableur logiciel Excel 2019 et le logiciel Qgis ont servi respectivement à réaliser les graphiques et les cartes. L’organisation de ces données et le traitement par l’observation c’està-dire une approche descriptive ont conduit aux résultats de l’étude.

2.  Résultats

2.2. L’utilité des TIC dans les commandes de marchandises pendant l’isolement du Grand Abidjan

2.2.1. Les outils numériques utilisés et leur usage par les commerçants

Quatre types d’outils numériques sont utilisés avant et pendant l’isolement de la ville d’Abidjan par les commerçants détaillants alimentaires et d’habillements de Daloa pour leurs commandes de marchandises. Il s’agit des smartphones avec un système Androïde, des téléphones simples, de l’ordinateur et de l’internet. Les figures 2 et 3 suivantes illustrent leurs taux d’utilisation pendant ces périodes. pour les commandes des produits alimentaires les commandes d’habillements avant et pendant avant et pendant l’isolement du grand Abidjan l’isolement du grand Abidjan

Source : Enquête de terrain, 2020

Les taux d’utilisation des smartphones avec un système Androïde sont les plus élevés par cette catégorie de commerçants avec 84,62 % pour l’alimentaire et 97 % pour l’habillement pendant l’isolement. Ils sont suivis des téléphones mobiles simples où l’on observe respectivement 47,08 % et 76,19 %. Quant à l’internet, le taux d’utilisation est de 34,62 % pour l’alimentaire et 38,10 % pour l’habillement. L’usage de l’ordinateur est resté très faible en dépit des besoins énormes. En effet, le téléphone simple sert à passer simplement des appels et à envoyer des messages aux fournisseurs afin de passer des commandes. Aussi, sert-il non seulement à contacter les transporteurs pour le convoyage des marchandises de la ville d’Abidjan vers Daloa, mais aussi à suivre leurs trajectoires. Pour le choix des articles en ligne avec des vues vidéos et d’images, le téléphone Androïde et l’ordinateur sont utilisés. Leur utilisation est conditionnée par l’internet. Comparativement à la période avant l’isolement, l’usage des outils numériques est resté très faible en dépit de leur présence dans la vie quotidienne des commerçants détaillants alimentaires et d’habillements. La période, avant isolement, est plutôt marquée par le déplacement des commerçants sur les marchés d’Abidjan.

2.2.2. La percée des médias sociaux dans le milieu des commerçantes daloasiennes

L’utilisation des médias sociaux que sont Facebook, WhatsApp, Skype et Instagram est une pratique très répandue dans le milieu des commerçants. Par ailleurs, l’usage de ces médias sociaux diffère aussi bien chez les commerçants détaillants de produits alimentaires que chez ceux d’habillements comme l’indiquentles figures 4 et 5 ci-dessous.

Figure 4 : Utilisation des médias sociaux pour les

 commandes l’isolement                                                alimentaires         avant    et         pendant             Figure commandes d’habillements avant et pendant 5 : Utilisation des médias sociaux pour les l’isolement

                                               Source : Enquête de terrain, 2020

L’analyse de la figure 4 révèle que 16,15 % de commerçants détaillants de produits alimentaires utilisent le réseau social WhatsApp ; 13,77 % ont recours à Facebook et 3,85 % pour les autres médias sociaux tels que Skype et Instagram avant l’isolement du grand Abidjan. 

Ceux de l’habillement à Daloa avaient également peu recouru aux médias sociaux dans le cadre des commandes en ligne avant l’isolement du grand Abidjan. Seulement, 9,52 % des commerçants détaillants d’habillements ont utilisé le média social WhatsApp et 4,76 % pour Facebook.

Ces différents pourcentages ont connu une hausse importante tant pour les produits alimentaires que pour l’habillement pendant l’isolement du grand Abidjan. Ainsi, pour les produits alimentaires, le taux d’utilisation des médias sociaux passe à 92,31 % pour WhatsApp, 61,54% pour Facebook et 11,54 % pour Skype et Instagram. Concernant l’habillement, il est de  95,24 % pour WhatsApp et 85,71 % pour Facebook. Cette fluctuation s’explique par la volonté exprimée par les commerçants détaillants alimentaires et d’habillements de passer des commandes dans le Grand Abidjan en dépit de l’existence de magasins de gros à Daloa dont la justification est la recherche du profit à réaliser sur chaque article acheté sur les marchés abidjanais. En effet, une marge bénéficiaire de 500 à 1 000 francs CFA peut être réalisée sur chaque article acheté dans le Grand Abidjan contrairement dans la ville de Daloa. Il s’inscrit non seulement dans une logique de suppression de la distance et choisir au mieux les articles mais aussi de garder les relations avec les fournisseurs.

2.2.3. Différentes périodes d’introduction des TIC dans le commerce de détail alimentaire et d’habillements à Daloa

L’évolution spatio-temporelle de l’usage des TIC dans les commandes de marchandises par les commerçants détaillants de produits alimentaires et d’habillements de Daloa s’est faite de manière progressive. Les enquêtes de terrain ont montré que les commandes à distance via les TIC commencent en 2011 pour les produits alimentaires et 2015 pour l’habillement comme  l’indique la figure 6.

Figure 6 : Évolution de l’usage des outils numériques par les commerçants à Daloa

                Source : Enquête de terrain, 2020

L’observation des deux (02) courbes de cette figure montre une phase de décroissance et une phase de croissance. En effet, pour les produits alimentaires, la phase de décroissance concerne la période de 2014 à 2018 alors que celles de croissance se situent entre 2011 et 2014 puis entre 2019 et 2020. Il en est de même pour l’habillement. Cependant, la période de décroissance va de 2016 à 2019. Celles de croissance de 2015 à 2016 puis de 2019 à 2020. La faible allure de la courbe s’explique, non seulement, par l’implémentation des téléphones avec système androïde et le mobile money, mais aussi le phénomène d’arnaque. L’évolution rapide de la courbe à partir de 2019 s’explique par l’immobilité des commerçants due à la suspension des activités des compagnies de transport en commun en direction du Grand Abidjan. Les commerçants enquêtés révèlent que l’appropriation et l’utilisation des médias sociaux répondent mieux à leurs attentes.

2.3.  Mode de règlement des achats des marchandises aux fournisseurs

Deux modes de paiement de marchandises ont été développés pour faire face aux conséquences de l’isolement du grand Abidjan. Il s’agit du mobile banking et des dépôts bancaires. 

2.3.1.  Le mobile banking en remplacement du mode main à main

Le mobile banking ou encore le M-banking est un service financier accessible depuis un téléphone portable ou un appareil relié à internet. L’utilisateur peut transférer ou recevoir de l’argent, payer des factures, consulter ses comptes sans se rendre dans une agence mobile money. Les figures 7 et 8 présentent les taux des modes de paiement de marchandises.

Figure 7 : Mode de paiement des commerçants Figure 8 : Mode de paiement des alimentaires avant et pendant l’isolement du Grand             commerçants d’habillements avant et

     Abidjan                                                                    pendant l’isolement du Grand Abidjan

                                  Source : Enquête de terrain, 2020

De façon générale, le mode de paiement main à main est le plus utilisé avant l’isolement du Grand Abidjan tandis que celui du mobile banking l’est pendant l’isolement. Ainsi, sur l’ensemble des 97 commerçants détaillants alimentaires interrogés, plus d’un commerçant sur quatre, soit 65,38 %, a utilisé le mobile banking avant l’isolement. Par contre, 76,92 % ont utilisé le mode de paiement main-à-main. La tendance est inversée lors de la période de l’isolement du Grand Abidjan. Ainsi, 96,15 % des commerçants détaillants d’habillements interrogés ont utilisé le mobile banking contre 23,08 % pour le mode de paiement main à main.

S’agissant du mode de paiement des commerçants d’habillements, la quasi-totalité, soit 94,24 %, a répondu avoir recouru au paiement de main-à-main tandis que 16 % ont répondu avoir utilisé le mobile banking. Dans l’impossibilité de se rendre à Abidjan physiquement, le mobile banking s’impose à presque tous les commerçants détaillants d’habillements, soit 97,24 % pendant l’isolement pour le règlement des commandes. En dépit de cette situation, le mode de paiement main à main persiste avec 7,50 % des personnes interrogées.

2.3.2.Le dépôt bancaire

Le dépôt bancaire, bien que représentant le mode de paiement le plus sécurisé et moins coûteux, se classe au 2ème rang des sous-groupes des modes de règlement des commandes de marchandises. La figure 9 exprime le taux d’utilisation de ce mode de règlement par les commerçants détaillants interrogés.

Figure 9 : Taux de dépôt bancaire selon le type de produits avant et pendant l’isolement du Grand Abidjan Source : Enquête de terrain, 2020

Il ressort de l’observation de la figure 9 que les services bancaires n’intéressent pas la majorité des commerçants détaillants interrogés. En effet, aucun commerçant détaillant alimentaire ou d’habillements n’a fait de dépôt bancaire avant l’isolement du Grand Abidjan. Ce manque d’intérêt s’explique par la distance géographique et les coûts de conversion des détentions bancaires en liquidité. Cependant, on constate des cas de dépôts bancaires dans la période d’isolement ; soit 15,38 % pour les détaillants alimentaires et 4,76 % pour l’habillement.

2.4.        Une logistique adaptée à l’organisation du convoyage de marchandises d’Abidjan à Daloa

2.4.1.  La logistique pour le convoyage des marchandises d’Abidjan à Daloa

Les poids lourds ou gros camions, les véhicules de transport en commun (cars et mini cars) et les véhicules particuliers (voitures personnelles) constituent la logistique pour le transport de marchandises des commerçants enquêtés avant l’isolement du Grand Abidjan. 86 % d’entre eux ont déclaré avoir recours aux poids lourds pour le convoyage de leurs marchandises de la ville d’Abidjan vers Daloa. 14,29 % ont fait appel aux transports en commun et 4,76 % aux véhicules personnels comme le montre la figure 10.

Figure 10 : Moyens de transport utilisés pour le convoyage des marchandises d’Abidjan à Daloa

             Source : Enquête de terrain, 2020

Pendant l’isolement du Grand Abidjan, les camions poids lourds étaient les seuls autorisés à desservir les villes de l’intérieur. Ils représentent 98 % de la logistique convoyant les marchandises de la ville d’Abidjan à Daloa. La photo 1 suivante présente un déchargement de marchandises dans un entrepôt à Daloa.

Photo 1 : Une remorque déchargeant des marchandises à Daloa pendant l’isolement du Grand Abidjan

L’isolement de la ville d’Abidjan a favorisé le développement d’un autre mode de convoyage à défaut de gros camions. Il s’agit du ‘’brou-brou’’ ou du ‘’mougou-mougou’’ (NDL : en dioula. Signifie les colis non pris en compte dans le chargement dont la somme encaissée revient au conducteur). C’est une pratique qui consiste, pour les conducteurs en provenance d’Abidjan, de profiter pour transporter quelques colis de commerçants détaillants de Daloa moyennant un forfait. La figure 11 ci-dessous illustre le taux d’utilisation de ce mode.

Figure 11 : Usage du ‘’brou-brou’’ par les commerçants avant et pendant l’isolement

                Source : Enquête de terrain, 2020

La figure 11 montre que ce mode de convoyage est absent des modes de convoyage des marchandises avant l’isolement de la ville d’Abidjan (0 %). Il représente 9 % des moyens utilisés par les commerçants alimentaires et 14,29 % pour ceux de l’habillement. Celui-ci est apparu du fait des difficultés éprouvées par les commerçants pour acheminer leurs marchandises d’Abidjan vers Daloa du fait de la suspension des activités des compagnies de transport en commun. Ces difficultés résident essentiellement dans l’indisponibilité de convoi de gros camions dans le cadre de l’ouverture du couloir humanitaire en direction des villes de l’intérieur. Aussi, certains produits alimentaires étant périssables, tous les moyens sont bons pour les évacuer le plus rapidement possible. En somme, c’est un convoyage informel de marchandises qui présente des risques. Aucun contrat écrit ne lie le conducteur aux propriétaires de marchandises. Le contrat n’est que verbal.

2.4.2.  L’organisation du convoyage de marchandises d’Abidjan à Daloa

Le numérique joue un rôle indéniable dans l’activité de convoyage des marchandises. De leur commande à Abidjan à leur livraison à Daloa en passant par leur convoyage, les appels téléphoniques sont au centre de ces différentes étapes. La carte ci-après schématise le circuit des marchandises des lieux d’achat jusqu’aux différents marchés de Daloa.

 Carte 12  : Circuit des marchandises du Grand Abidjan aux sept marchés de Daloa

Une fois les commandes passées, les marchandises suivent le circuit suivant : dépôt au lieu de groupage dans la commune d’Adjamé, convoyage d’Abidjan vers la ville de Daloa, dépôt au point relais et distribution dans les marchés de la ville. Cette organisation ne prend pas en compte le ‘’dernier kilomètre’’. Les gestionnaires du lieu de groupage se servent de la téléphonie mobile pour, non seulement, coordonner le convoyage des marchandises mais pour le paiement des frais de transport. Une fois déchargés dans l’entrepôt principal à Daloa, les commerçants sont informés par voix téléphonique. Dès lors, commence leur distribution dans les sept marchés de ladite ville. Dans une crise de pandémie, les commerçants de détail de Daloa ont, pour pérenniser leurs activités,  fait appel au numérique.

3.  Discussion

Au terme de ce travail dont l’objectif est d’analyser les stratégies mises en place par les commerçants de détaillants de Daloa pour commander, payer et convoyer les marchandises face à l’isolement du Grand Abidjan (point d’approvisionnement) suite au COVID-19, les résultats révèlent l’utilisation d’une diversité d’outils numériques. De plus, ces outils numériques restent majoritairement dominés par la téléphonie mobile équipée d’un système Android et cela à des périodes et rythmes différents. Deux raisons justifient cette situation. L’une relative à la spécificité nationale avec un taux de pénétration de la téléphonie mobile de 140 % selon l’ARTCI (2020, p. 8) mais aussi d’une singularité régionale où l’on observe un taux de couverture de la téléphonie mobile de 100 %. L’autre raison est liée à une relative maîtrise de

l’usage des téléphones mobiles par les commerçants de détail. Les résultats confirment donc ceux de J. J. M. Bogui et al. (2016, p.7) lorsqu’ils affirment que les TIC font partie intégrante de notre vie quotidienne. L. Chaix et D. Torre (2015, p. 703-727) abondent dans le même sens en affirmant que la diffusion du téléphone mobile a été plus rapide en Afrique que celle de toute autre innovation technologique sur ce continent. Ainsi, avec l’isolement du point d’approvisionnement, les téléphones mobiles à connexion internet deviennent les supports privilégiés pour passer les commandes à distance, soit par appel téléphonique, soit par sms ou par appel vidéo. En Chine, dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus, le numérique est utilisé comme alternative par les ménages pour passer les commandes de nourriture en ligne (X. Gao et al., 2020, p. 6). En Taïwan, bien que le commerce d’alimentation existât avant le COVID-19, le domaine soutenu par le numérique s’est vu booster avec l’avènement de la pandémie à coronavirus selon H. H. Chang et al. (2020, p. 2-3). Les études de Farrell et al. (2020, p. 1) menées dans 16 villes américaines entre octobre 2019 et mars 2020 ont également montré en quoi le numérique pouvait être une alternative en situation de pandémies. Le numérique a donc été une stratégie au cœur des activités économiques en période de COVID-19 quel que soit l’espace géographique étudié. Cependant, pour ces mêmes commerçants, les commandes en ligne à l’aide des outils numériques ne constituent pas une alternative durable. Par ailleurs, à la question de savoir ‘‘Opterez-vous pour l’utilisation du numérique pour la passation de vos commandes après la levée de la mesure de l’isolement ?’’, seulement 11,2 % des commerçants interrogés souhaiteraient pérenniser cette pratique contre 88,8 % qui la jugent inopportune. Cela pose la question de confiance électronique aux fournisseurs donc de vulnérabilité des commerçants. Pour évoquer cette vulnérabilité en ligne, I. Chouk (2005, p. 6) écrit : « Sur internet, le consommateur est plus que jamais vulnérable. Les effets inhérents au contexte (notamment le risque perçu) exposent l’internaute à plus de fraudes et posent en corollaire, la question de la confiance avec plus d’acuité ». Cette assertion confirme ainsi nos résultats. 

Les médias sociaux constituent un autre groupe d’outils utilisés par les commerçants de détail pour pérenniser leur activité commerciale mais leur utilisation est conditionnée par l’internet. Grâce à leur dynamisme, les commandes à distance trouvent leur sens. Elles se sont accrues avec les appels vidéo, surtout celles par voix vocale et d’images sur WhatsApp, Facebook et

Instagram avec l’isolement du Grand Abidjan. Cette idée corrobore celle de ARTCI (2018, p. 10) en rapportant qu’en Côte d’Ivoire, les services financiers numériques et les médias sociaux sont les services qui enregistrent une dynamique remarquable depuis leur lancement.  En outre, le Mobile Money s’est imposé comme une alternative aux commerçants de détail pour le règlement des achats pendant la période de crise sanitaire. En facilitant la dématérialisation des moyens d’échange, les commerçants ont ainsi, à partir de leur domicile et dans le respect des mesures barrières, réglé leurs commandes via un simple clic faisant preuve d’une relative capacité d’innovation et d’adaptation. Si ce mode de paiement a convaincu les commerçants, c’est avant tout dû à sa souplesse, à sa simplicité, à sa possibilité d’une ouverture gratuite de comptes et à son faible coût des technologies (P. T. Massanga et al., 2020, p. 6). C’est aussi grâce à sa proximité et sa facilité de convertibilité en liquidité. Ce mode de paiement est un élément important dans la stabilité des commandes en ligne. Le mobile banking a largement dominé la période de l’isolement car constituant la seule alternative dont la faisabilité était

élevée. Une autre expérience dans un contexte différent mené par L. Chaix et al. (2015, p. 703) révèle que dans les régions rurales de pays d’Afrique de l’Est, les services de paiement mobile se sont développés rapidement. Dans l’espace CEDEAO, le constat est le même selon un rapport de la BCEAO (2018, p. 7) où la principale transformation demeure le développement des offres de services financiers via la téléphonie mobile adossée à la monnaie électronique.

C’est aussi un moyen de paiement pour les commerces en ligne au Congo-Brazzaville (P. T. Massanga et al., 2020, p. 6) Mais, au-delà du développement rapide du mobile banking, les acteurs soulèvent quelques inquiétudes qui pourraient freiner la continuité des paiements à distance : le problème de confiance électronique. Il n’est pas l’apanage des commerçants de détail de Daloa. Chez des internautes français, anglais et américains, le constat est le même selon D. Bounie et M. Bourreau (2004, p. 689-690) lorsqu’ils indiquent « chez des internautes français interrogés sur les obstacles à la décision d’achat sur internet, 67 % évoquent la sécurité des modes de paiement ». Ils précisent que les mêmes craintes sont aussi valables pour les internautes anglais et américains. 

Conclusion

Les TIC ont constitué l’épine dorsale dans la commande des marchandises des commerçants détaillants alimentaires et d’habillements de la ville de Daloa pendant l’isolement du Grand Abidjan du fait de la pandémie du COVID-19. Malgré la connaissance des outils numériques par cette catégorie de commerçants, leur usage dans le cadre des commandes en ligne à Daloa

reste faible avant l’isolement du Grand Abidjan. Par ailleurs, les mesures d’isolement du Grand Abidjan, point d’approvisionnement des commerçants, rendent les outils numériques incontournables. Le mode de paiement en ligne par le biais du mobile banking et des dépôts bancaires a été l’une des stratégies utilisées par les commerçants détaillants. Malgré l’existence de nombreuses agences bancaires et de mobiles money (Orange, MTN, Moov), la pratique se fait avec appréhension. Certains commerçants préfèrent le mode de paiement main à main. Après la commande avec les outils numériques et le transfert des fonds, des convois de gros camions assurent le convoyage des marchandises de la ville d’Abidjan vers Daloa. À défaut de ceux-ci, une autre stratégie de convoyage reste le ‘’brou-brou’’ ou le ‘’mougou-mougou’’ pour combler le temps vide laissé par l’organisation du convoi. 

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