Impacts spatiaux des salles de cinéma

regards

Impacts spatiaux de la mutation fonctionnelle des salles de cinéma dans la ville d’Abidjan (côte d’ivoire)

David Kouakou BRENOUM

Résumé :


La fonction et le poids culturels de la ville d’Abidjan ont été soutenus depuis l’indépendance par la mise en place d’infrastructures cinématographiques. En 1972, la capitale économique de la Côte d’Ivoire disposait d’environ 43% des salles de cinéma du pays. Ces salles de cinémas, implantées dans presque chaque quartier d’Abidjan, étaient tout aussi diversifiées et donnaient la possibilité aux Abidjanais de varier leurs loisirs. Cependant, suite à un défavorable concours de circonstances, ces salles ont été détournées de leur fonction originelle, si bien qu’aujourd’hui, trouver une salle de cinéma en fonction à Abidjan est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Cet article apporte un éclairage relatif à l’impact de cette mutation fonctionnelle des cinémas sur l’espace et le paysage de la capitale économique ivoirienne. Pour y parvenir, une recherche documentaire, une observation de terrain, un inventaire des salles de cinéma à Abidjan et des entretiens ont été menés. Les résultats montrent que la quasi-totalité des salles ne projettent plus de films. Elles sont soit fermées, soit transformées en lieux de culte ou en lieux de commerce. Ce changement ne se déroule pas sans conséquences nouvelles sur l’espace et le paysage urbain.

Mots clés : Abidjan, Espace, Impact, Mutation fonctionnelle, Salle de cinéma.

Introduction

Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire, disposait en 1972 de 26 salles de cinémas sur les 60 que comptait le pays (V. Bachy, 1983, p.35). On y trouvait même des salles d’exclusivité comme le cinéma les Studios, le Paris et l’Ivoire. Des salles de moyen standing, avec une programmation analogue, étaient implantées dans certains quartiers de la ville : Vox à Treichville, Krindjabo à Adjamé, Magic à Marcory, La Paix à Abobo, Kabadougou à Yopougon, Ouezzin à Koumassi, etc. Chaque quartier d’Abidjan disposait au moins d’une salle de cinéma avec notamment quatre respectivement à Abobo et Yopougon, et huit à Adjamé (DIEC, 2001). Ces nombreuses salles donnaient la possibilité aux citadins de diversifier leurs loisirs, et partant une animation particulière aux quartiers où elles sont implantées et permettaient ainsi un essor de l’industrie cinématographique. Aujourd'hui, toutes ces salles ou presque ne projettent plus de films. Trouver une salle de cinéma en fonction, dans cette ville qui a été le point de départ de la distribution des films de la Compagnie Africaine Cinématographique Industrielle et Commerciale (COMACICO) (P. Pommier, 1974, p.16), c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Les salles de cinéma, autrefois fréquentées par des férus du septième art, n’existent aujourd’hui que de nom. Quand on parcourt la ville, on constate que les salles de cinéma sont affectées à d’autres fonctions que celles de projeter des films. Cette reconversion des cinémas à Abidjan, grande métropole ivoirienne considérée comme le carrefour culturel ouest-africain, amène à s’interroger, surtout qu’elle n’a pas fait, à notre connaissance l’objet d’étude. Quels sont les impacts de cette reconversion fonctionnelle sur l’espace et le paysage de la ville d’Abidjan ? Il s’agit, dans cette étude, de montrer les différents impacts de la mutation fonctionnelle des salles de cinéma sur l’espace et le paysage abidjanais.

1- Matériel et Méthodes

Le champ d’investigation est la ville d’Abidjan dont les coordonnées géographiques sont 5°18′34″ de Latitude Nord et 4°00′45″ de Longitude Ouest. Cette ville est située au Sud de la Côte d’Ivoire, en zone forestière. Vaste d’environ 2 119 hectares, Abidjan est subdivisée en dix communes (Figure 1).

Figure 1: Localisation et présentation de la ville d’Abidjan

Cette étude s’appuie à la fois sur des données provenant des techniques de la documentation, de l’observation sur le terrain, de l’inventaire et de l’entretien. La littérature scientifique n’a pas encore abordé la mutation des cinémas d’Abidjan. Ce faisant, la documentation est rare aussi bien dans les bibliothèques que sur internet. Pour la plupart, la documentation est constituée d’articles de presse, qui relatent la période de gloire du cinéma ivoirien, mais qui présentent aussi les signes avant-coureurs de sa décadence. Les données recueillies ont été complétées avec celles collectées sur le terrain par l’observation directe, l’inventaire et les entretiens.

L’inventaire des sites abritant les salles de cinéma s’est effectué avec une tablette comportant le logiciel ARC PARD 7.0, dans lequel est intégré un GPS paramétré selon le système de coordonnées WGS-1984-UTM zone 30° Nord. Les tables attributaires créées ont permis d’avoir des informations relatives aux coordonnées géographiques des salles de cinéma, leur quartier d’implantation et leur usage actuel.

L’observation directe a, quant à elle, permis d’apprécier l’état présent des bâtiments qui ont servi au cinéma, afin d’évaluer les incidences des mutations de ces salles sur l’espace et le paysage de la ville d’Abidjan.

En plus, des entretiens dirigés ont été effectués d’une part avec les propriétaires ou occupants des salles utilisées. Ils ont permis d’appréhender les facteurs explicatifs de l’intérêt pour ces salles. Ces entretiens se sont déroulés dans toutes les communes d’Abidjan où ces salles sont en exploitation. Pour renforcer la représentativité de l’échantillon, afin que les différentes contributions touchent tous les sept (07) types d’exploitation, dans chacune des communes enquêtées, chaque catégorie de salle exploitée a été représentée par un propriétaire ; soit au total 18 propriétaires ou occupants interrogés. D’autre part, des entrevues avec les populations vivant aux abords de ces cinémas lors de leur temps de gloire ont aussi permis d’expliquer la dynamique des fonctions des salles. Dans chacune des communes d’Abidjan, à l’exception d’Attécoubé qui ne dispose pas de cinéma, cette entrevue a concerné un habitant, soit neuf (09) individus dans l’ensemble.

Le logiciel ArcGis en sa version 10.2.2 a permis le traitement cartographique. Les données traitées avec ce logiciel ont été transportées sur Adobe Illustrator CS 11 pour être restituées sous forme de cartes.

2- Résultats et discussion

Cette partie est structurée autour de deux axes. En plus des fermetures et réouvertures de certaines salles, le premier axe présente les nouveaux types de fonctions attribuées aujourd’hui aux salles de cinéma et en analyse les facteurs à l’origine. Le second axe, lui, montre leurs impacts spatiaux et paysagers.

2-1- Les mutations fonctionnelles des salles de cinéma dans la ville d’Abidjan et leurs causes

34 salles de cinéma sont disséminées dans la ville d’Abidjan. Nombre d’entre-elles ont changé de fonction (Tableau 1).

Tableau 1: Evolution du statut des salles de cinéma d’Abidjan entre 2011 et 2018
Commune Nom de la salle Statut en 2011 Statut en 2018
 

Adjamé

1 Liberté Eglise Universelle du Royaume de Dieu Supermarché Cash ivoire
2 Vog Dépôt et vente de riz Idem (2011)
 

3

 

El Hadj

 

Magasin de vente de produits divers

Vente de produits

cosmétiques

4 Royal Magasin de vente de riz Fermé
5 Roxy Magasin de stockage de médicaments Idem (2011)
6 Lux Magasin de vente de produits divers Banque
 

7

 

Krindjabo

 

Magasin de vente de produits divers

Banque et activités

diverses

8 Egalité Fermé Fermé
9 Aboussouan Non dénombré Fermé
 

Treichville

10 Vox Magasin de vente de pièces Supermarché CDCI
11 Plazza Non déterminé Dépôt et vente de riz
12 Entente Non dénombré Vente de pièces auto
13 El Mansour Non dénombré Vente de pièces auto
14 Rio Non dénombré Pâtisserie
Yopougon 15 Saguidiba Eglise évangélique Supermarché Bon Prix
16 Kabadougou Eglise Universelle du Royaume de Dieu Idem (2011)
17 La Paix Eglise Universelle du Royaume de Dieu Idem (2011)
18 Boissy Mission mondiale Evangélique Idem (2011)
19 Dialogue Non dénombré Fermé
 

Abobo

20 Amakebou Dépôt et vente de riz Idem (2011)
21 Etoile Supermarché Bon Prix Supermarché Bon Prix
22 La Paix Eglise Universelle du Royaume de Dieu Idem (2011)
23 Ciné cool Station essence Laverie d’automobile
 

Plateau

24 Les Studios Fermées Fermé
25 Le Cinoche Agence Moov Agence Moov
26 Le Paris Fermée Fermé
27 Le Festival Fermée Fermé
 

Cocody

28 La Fontaine Salle de cinéma ouverte Salle de cinéma ouverte
29 Ivoire Fermée pour travaux Salle de cinéma ouverte
 

Marcory

30 Le Magic Eglise Universelle du Royaume de Dieu Idem (2011)
31 Primavera Salle de cinéma ouverte Salle de cinéma ouverte
 

Koumassi

32 Fraternité Non dénombré Fermé
33 Ouézzin Non dénombré Fermé
Port-Bouët 34 Aboké Non dénombré Eglise Universelle
Total 25 34
Sources : Direction des Infrastructures et Equipements Culturels (DIEC), 2011 et Nos enquêtes, 2018

Par ailleurs, l’approche diachronique exploitée par le tableau 1 révèle que presque toutes les salles de cinéma inventoriées ne sont plus affectées à cette fonction originelle. Seules trois salles, soit 8,82% sont réhabilitées et projettent encore des films. Les 22 autres, soit les deux tiers des salles, sont transformées en des lieux d’exercice d’un éventail d’activités (Tableau 2).

Tableau 2 : Etat des lieux des salles de cinéma d’Abidjan en 2018
Classe Statut Nombre Pourcentage
1 Salles fermées et inutilisées 9 26,47%
2 Salles transformées en dépôts de vente de riz 3 8,82%
3 Salles transformées en établissements financiers 2 5,88%
4 Salles transformées en églises 6 17,65%
5 Salles transformées en lieux de vente de pièces détachées 2 5,88%
6 Salles servant à des activités diverses 5 14,71%
7 Salles transformées en supermarché 4 11,77%
8 Salles réhabilitées et rouvertes, 3 8,82%
Total 34 100%
Source : K. Brenoum, 2018

Il ressort du tableau 2 que la propension est à la fermeture et à l’inutilisation des salles, soit plus du quart (26,47%)des salles de cinéma enregistrées. Quand elles ne sont pas abandonnées, elles sont transformées en églises (17,65%), supermarché (11,77%), établissement financiers (5,88%), lieux de vente de pièces détachées (5,88%) ou exploitées pour des activités diverses (14,71%).

C’est uniquement dans la commune de Cocody que toutes les salles de cinéma ont rouverte après une période de fermeture, pour exercer leur fonction première, celle de projeter des films. A l’opposé, toutes les salles de Koumassi et trois quarts de celles du Plateau sont fermées. A Port-Bouët et Yopougon, les salles ont été reconverties respectivement à 100% et à 60%en église (Figure 2).

Figure 2 : Importance des types de reconversion fonctionnelle des salles de cinémas selon les quartiers d’Abidjan en 2018

Après cette approche généraliste des mutations, il importe de les appréhender de manière spécifique.

2-1-1- Les types de mutations fonctionnelles des salles de cinéma
2-1-1-1- Les salles transformées en magasins de commerce

Des salles de cinéma de la ville d’Abidjan ont été transformées en magasins de commerce. Les salles de cinéma Plazza et Vog situées à Treichville et Amakebou implantée à Abobo, servent de magasins de dépôt et de vente de riz.

La conversion des cinémas en lieu de commerce est assertée par P. Ndiltah (2010, non paginé). Selon l’auteur, au Tchad, Le ciné Normandie, Le cinéma Rio et Le ciné Shérazade servent aujourd’hui de magasin de commerce. De même en Tunisie, Le Studio 38et le Palmarium ont été métamorphosés en des centres commerciaux modernes abritant des boutiques et des magasins d'un standing relativement élevé (B. Ben, 2008, non paginé).

2-1-1-2- Les salles transformées en église

Cinq salles ont été transformées en lieux de culte. De lieux profanes et culturels, les cinémas La Paix, Kabadougou et Boissy implantés à Yopougon, La Paix situé à Abobo, Le Magic à Marcory et Abokéà Port-Bouët sont occupés par des églises. Avec 83,33% des implantations, l’église universelle occupe au moins un cinéma dans toutes les communes de la ville d’Abidjan. Aux dires de l’un des pasteurs de cette église :

«Les salles de cinéma et les vidéo-clubs étaient devenus des lieux de dépravation des mœurs. Et il était vraiment temps que ces endroits soient occupés par les églises pour les délivrer. C’est certainement cette raison qui a dû amener les propriétaires à ne pas hésiter à céder leurs maisons aux chrétiens pour en faire des églises».

En outre, la grande capacité d’accueil des salles de cinémas leur permet d’être adaptées aux activités d’évangélisation. Il en est de même pour leur bonne situation géographique, qui les rend accessibles. Dès lors, les salles de cinéma deviennent des lieux convoités par les églises. Une telle observation a été faite au Bénin par B. Leha (2009, non paginé). Selon l’auteur, les salles traditionnelles fermées servent désormais de temples. Il note que:

« Le ciné Concorde, ciné Le Bénin et le ciné Vog très fréquentés par les Cotonois ne sont que l’ombre d’eux-mêmes aujourd’hui. A l’intérieur du pays, le constat reste le même. Ciné Le Borgou, ciné IréAkara et autres centres d’attraction pour la cause cinématographique ont fermé leurs portes. A défaut du cinéma, ces salles sont devenues aujourd’hui d’excellents lieux de culte, de spectacles ou encore des « éléphants blancs ».

Au Cameroun, atteste P. Ndiltah (2013, p.56), il ne reste aucune salle depuis janvier 2009. La plupart d’entre elles se sont muées en des lieux de culte. Il observe également qu’au Congo Brazzaville, le cinéma congolais n’existe plus car toutes les salles de projection ont été

vendues aux groupements religieux, dits "fous de Dieu", qui les utilisent comme un lieu de culte permanent.

L’invasion des salles de cinéma par les églises a amené le cinéaste ivoirien Gnoan M’Balla, interviewé par A. Sanou en 2011, à dire que « La religion nous a vidés des salles. Et nous sommes sortis par la fenêtre ».

2-1-1-3- Les salles de cinéma transformées en lieux de vente de pièces détachées

Les cinémas Entente et El Mansour, situés à Treichville, ont été transformés en des lieux de vente de pièces détachées d’automobiles et autres engins roulants. Ce type de mutation est aussi constaté au Burkina-Faso. Le ciné Sya, par exemple, est utilisé pour le stockage d’engins à deux roues.

Au Sénégal, asserte P. Ndiltah (2013, p.63-64), la salle de ciné El Mansour, située dans le quartier populaire de Grand-Dakar est devenue un entrepôt de pièces automobiles et d’objets divers. Ce même auteur constate également qu’au Tchad, Le Ciné Chachatine fonctionne plus, la salle a été transformée en magasins de vente de pièces détachées.

2-1-1-4- Les salles transformées en supermarché

Converties d’abord en lieu de culte chrétien, quatre salles de cinéma accueillent aujourd’hui des supermarchés. Le cinéma Etoile situé dans la commune d’Abobo est devenu Bon Prix et Vox implanté dans la commune de Treichville est occupé par CDCI. Le supermarché à l’enseigne Cash Ivoire exploite les cinémas Liberté à Adjamé et Saguidiba à Yopougon.

En ce qui concerne les raisons de ce mode de mutation fonctionnelle, F. Coulon, (2011, non paginé) reconnaît, en effet, que certains exploitants des cinémas ont été contraints de vendre des salles pour en faire des supermarchés, l’activité n’étant plus rentable et souvent déficitaire. Ce type de reconversion n’est pas signalé seulement qu’à Abidjan. P.Ndiltah (2013, p.64) atteste, qu’au Sénégal, des salles de cinéma ont été fermées et ont fait place à des supermarchés ou à des immeubles de bureaux.

2-1-1-5- Les salles servant à des activités diverses

Cinq de ces édifices sont utilisés pour des activités diverses. Dans la commune d’Adjamé, les cinémas El Hadj et Roxy servent respectivement de lieux de vente de produits cosmétiques et d’articles divers. Le cinéma Rio situé dans la commune de Treichville abrite une boulangerie. Celui de Ciné Cool installé dans la commune d’Abobo est devenu une laverie de voitures. Le Cinoche, implanté dans la commune du Plateau a été transformé en immeuble compartimenté en appartements.

La métamorphose des salles de cinéma à d’autres fins n’est pas l’apanage des cinémas de la ville d’Abidjan. Selon P. Ndiltah (2013, p.53), au Bénin, la salle de cinéma Le Bénin a été mise à la disposition de la Fondation ZINSOU pour en faire un musée d’exposition des arts contemporains. Au Cameroun, si la plupart des salles se sont muées en des lieux de culte, poursuit P.Ndiltah (2013, p.56), quelques-unes ont été transformées en salles de jeux ou en débit de boisson.

2-1-1-6- Les salles transformées en établissements financiers

Des établissements financiers élisent domicile dans des anciennes salles de cinéma. Cette autre vocation de certains édifices de cinéma est un fait nouveau à Abidjan. Selon nos enquêtes, elle remonte à 2013. Dans la commune d’Adjamé, les cinémas Krindjabo et Lux fermés, ont été réhabilités et hébergent désormais respectivement les microfinances Microcred et Advans.

2-1-1-7- Les salles réhabilitées et rouvertes

Dans la ville d’Abidjan, si jusqu’en 2015 aucun grand écran ne brillait (C. Manciaux, 2018, non paginé), l’inventaire mené en 2018 dans le cadre de la présente étude nous a permis de constater que quelques salles de cinéma renaissent, sous l’impulsion du groupe « Majestic Cinéma», fondé par Jean-Marc Bejani, jeune entrepreneur ivoirien. En effet, ce groupe a ouvert Majectic Prima dans la galerie Prima à Marcory-Zone 4, Majestic Cinéma Ivoire dans l’enceinte de l’Hôtel Ivoire à Cocody et Majestic Sococé, ex-La Fontaine au centre commercial Sococé, dans le quartier des Deux-Plateaux à Cocody.

C.Manciaux, (2018, non paginé) observe aussi que des salles de cinéma rouvrent leurs portes l’Afrique francophone, où. A cet effet, l’auteur précise que le groupe Vivendi (Bolloré) à travers le réseau Canal Olympia a rouvert neuf1 salles dans sept pays depuis janvier 2017. Cette réouverture se fait avec un nouveau modèle économique. En effet, avant « L’entrée ne coûtait rien et tout le monde pouvait y aller », comme explique un vieux cinéphile vivant à proximité d’un cinéma d’Adjamé. Le public du cinéma « se réunit dans une salle, en ville, toutes structures sociales abolies, pour rêver devant des ombres nées de l’électricité » (J.Binet, 1981, p.1091). Mais à présent, la réouverture de ces salles répond aux besoins d’une jeunesse et surtout d’une classe moyenne de ces quartiers huppés, dont les attentes en matière de culture et de loisirs sont fortes. Dans tous les cas, aujourd’hui, ces salles sont élitistes en regard au prix du ticket d’entrée qui varie entre 4000 et 5000 francs CFA (de 6,10 à 7,60 euros).

Quelles sont les forces qui ont poussé à de tels réaménagements des fonctions spatiales cinématographiques ?

2-1-2- Les causes du déclin du cinéma à Abidjan

La chute du cinéma abidjanais est le fait de diverses contingences aussi bien internes qu’externes.

2-1-2-1- Les causes internes de l’agonie du cinéma abidjanais

Les problèmes internes de la fermeture des salles de cinéma relèvent de facteurs financiers, juridiques et organisationnels.

D’abord, les causes financières du mutisme des salles du cinéma ivoirien tiennent à la flambée des prix, l’absence de soutien financier au cinéma et au dysfonctionnement de l’aide. Les 1Kaloumà Conakry, Teranga à Dakar, Hippodrome à Niamey, Yennenga et Pissy à Ouagadougou, Godopé à Lomé, au Togo, Wologuédé à Cotonou, Bessengué à Douala et un cinéma à Yaoundé (sur le campus de l’université de Yaoundé-1).

différents problèmes sont survenus dans les années 1990, notamment suite à la flambée des prix de location des films. A. Sanou (2011, non paginé) asserte, en effet que le cinéma coûte cher. Les autorités ivoiriennes ont toujours montré, sous les différents régimes qui se sont succédé, leur incapacité à soutenir financièrement cet art.

Ensuite, la quasi-inexistence de textes juridiques régissant le cinéma est aussi indiquée comme cause du déclin du cinéma en Côte d’Ivoire. A. Sanou (2011, non paginé) reconnaît qu’en 2011, aucune disposition institutionnelle ne réglementait ni ne protégeait efficacement la profession de cinéaste. Les quelques lois2 dispersées existantes laissent encore la place à l’anarchie. En effet, selon la littérature, celles-ci ne sont pas appuyées par des décrets ou arrêtés pour favoriser leur application. B. Timité (2009, p.30), bien que généralisant le problème aux pays africains, note aussi l’absence de loi réglementant la circulation et la diffusion des cassettes dans la plupart des pays africains. Ce vide juridique encourage ainsi le piratage des images au détriment des salles de cinéma patentées dont les propriétaires se voient dans l’obligation de fermer ou de le transformer en une salle de prière ou en un magasin d’entrepôt. D’où une faible rentabilité des films ivoiriens. V. Bachy (1983, p.23) ajoute, à cet effet, qu’aucune disposition légale ne réglemente la profession, de l’exploitation à la production en passant par l’importation et la distribution, ou l’exportation des films nationaux.

Enfin, les experts et professionnels sont unanimes que la mort du cinéma ivoirien est imputable à l’inorganisation du secteur. Laquelle inorganisation englobe aussi bien le volet production-diffusion que celui du marché de vente des films. Aussi, même quand ils sont produits avec plusieurs tracasseries, les films sont confrontés à l’exiguïté du marché national : la plupart des films ivoiriens sont mal vendus ou ne sont exploités que sur le continent africain et à quelques rares festivals à travers le monde note (A. Sanou, 2011, non paginé).

2-1-2-2- Les causes externes de la meurtrissure du cinéma abidjanais

La crise économique de 1980 et l’avènement du numérique sont les facteurs externes qui ont précipité la chute du cinéma ivoirien.

D’une part, la fermeture des salles de cinéma est suscitée par la crise économique mondiale qui a frappé de plein fouet les économies des pays africains. En effet, cette crise a imposé des politiques d’austérité non favorables, allusion faite aux programmes d’ajustement structurel. P. Ndiltah (2013, p.62) précise que sous l’effet des projecteurs des "ajusteurs", tous les pays africains qui ont ajusté leur économie ont fermé et vendu presqu’au même moment, leurs salles de cinéma.

D’autre part, l’avènement de l’antenne parabolique, des technologies nouvelles et la vulgarisation des chaînes satellitaires ont éloigné le public des salles de cinéma (A. Koné, 2005, non paginé). Cette thèse est confirmée par B. Timité (2009, p.29), qui avance, en effet, que l’avènement du magnétique et du numérique ont beaucoup fait changer le visage de l’audiovisuel en Côte d’Ivoire. Même si ce phénomène a un avantage qui se signale par le coût peu élevé des productions à partir des supports et du matériel facile à manier, à la portée du plus grand nombre, l’auteur interpelle que la forte piraterie des supports (Cassette et CD-2Le décret n°2008-357 du 20 novembre portant réforme du Burida et la loi 96 - 564 du 25 juillet 1996 portant protection des œuvres de l’esprit ROM) et la naissance des vidéoclubs ont précipité la mort des salles de cinéma. En effet, la mythique salle de l’Ivoire faisait partie de la centaine de grands écrans du pays qui ont mis la clé sous la porte au début des années 2000, au moment de l’arrivée du numérique et du début de la crise ivoirienne. Sur la question P. Ndiltah (2013, p.58) est on ne peut plus clair:

« Fort de cinquante salles en 1972, le cinéma ivoirien se meurt aujourd’hui. Comme au Congo Brazzaville, la guerre civile est venue s’ajouter à la crise économique, à l’évolution des technologies nouvelles, à la piraterie à l’éclosion des ciné-clubs et à l’arrivée des chaînes câblées. En conséquence, les cinéastes ne peuvent plus montrer leurs œuvres parce qu’ils n’ont pas de salles ».

Somme toute, de nombreuses salles de cinéma ont fermé à Abidjan à la suite de plusieurs facteurs. Les réouvertures, peu importantes, se sont limitées aux quartiers huppés, Cocody et Marcory, du fait du nouveau modèle économique mis en place qui induit des tickets d’entrée plus dispendieux. Les changements opérés dans la fonction des salles de cinéma, quant à eux, se sont faits à l’avantage de plusieurs autres activités urbaines, surtout religieuses, puis commerciales.

Toutes ces formes complexes de mutations fonctionnelles ne sont pas sans impacter l’espace et l’image de la ville-capitale abidjanaise. Quels sont alors ces impacts ? Et comment se manifestent-ils ?

2-2- Les impacts spatiaux et paysagers de la mutation fonctionnelle des salles de cinéma

La première catégorie d’impact, qui est de l’ordre de l’espace, est relative aux repères géographiques. La seconde, quant à elle, touche au paysage.

2-2-1-Desnoms de cinéma utilisés à jamais comme des repères géographiques

Quoiqu’ayant fermé ou ayant une nouvelle vocation, les ex-salles de cinéma continuent d’être des repères géographiques dans la ville d’Abidjan. Elles ont laissé à jamais leur non aux lieux et espaces qui les abritaient. Cet impact reste de manière définitive et tout le temps à venir. Notre enquête a montré que ces salles ont conservé leur nom en dépit des écriteaux indiquant leur nouvelle utilisation se faisant, elles servent encore de lieux de rendez-vous, de repère ou d’indicateur de lieux pour les populations. En effet, les quartiers sont désignés par le nom du cinéma qui y était implanté.

Le cinéma Liberté bien qu’abritant le supermarché Bon Prix, a laissé son nom au rond-point dit Adjamé Liberté et le quartier qui l’environne. Ce constat est le même pour presque tous les autres cinémas d’Abidjan. Ils ont laissé leur empreinte dans l’espace abidjanais. En effet, comme Adjamé Liberté, les apprentis de minicars, communément appelés Gbaka, à la recherche de passagers, évoquent à la criée, Boissy, Sandiguiba, etc. pour indiquer leur itinéraire et leur destination.

2-2-2-Une reconversion fonctionnelle des salles de cinéma aux impacts paysagers contrastés

Les fonctions assignées aujourd’hui aux salles de cinéma ne sont pas sans incidence sur le paysage de la ville d’Abidjan ; chaque type de fonction ayant un impact particulier. De manière générale, nos observations montrent que les salles qui sont restées fermées et inutilisées, par conséquent non-réhabilitées, ont tendance à dégrader l’image de la capitale économique. En effet, les bâtiments abandonnés se délabrent et tombent en ruine, et leurs alentours sont occupés de façon anarchique (Photo 1).

Photo 1: Le cinéma Aboussouan (Adjamé) fermé aux façades défraichies

Source : K. Brenoum, 2018

En revanche, les reconversions sous forme de supermarché et d’église embellissent le paysage, surtout par la combinaison de couleurs chatoyantes, design et le style architectural imposant. En effet, pour les adapter à leur nouvel usage, ces salles ont été rénovées (Photo 2).

Photo2: L’Ex-cinéma Magic de Marcory rénovée après sa reconversion en église

Source : K. Brenoum, 2018

Les salles réhabilitées et rouvertes offrent, tout comme les précédentes, un paysage enchanteur à la population abidjanaise, et en font sa fierté. Ces points de rencontre et de divertissement entretiennent par ailleurs l’attrait et le charme de la ville d’Abidjan (Photo 3).

Photo 3: Belle vue offerte par le cinéma Majestic Sococé, ex-cinéma la Fontaine rouverte à Cocody

Source : K. Brenoum, 2018

Toujours en guise d’impact paysager, les ex-salles de cinéma continuent d’être animées. Leurs nouvelles fonctions attirent aussi des foules. Durant leurs heures d’ouvertures, les supermarchés, les établissements financiers, les boulangeries, les églises évangéliques, etc., sont envahis par les clients et fidèles.

Somme toute, les impacts orchestrés par la fermeture, la réouverture ou la transformation des salles de cinémas d’Abidjan sont pluriels. Ils touchent différentes facettes de la capitale économique : son espace physique et son aspect. Chacune des formes de mutation produit à une empreinte spatio-paysagère plus ou moins particulière.

Conclusion

Abidjan, la plus grande métropole de la Côte d’Ivoire et capitale économique du pays, a servi de cadre d’analyse des mutations de la fonction des salles de cinémas. Du fait de plusieurs problèmes, les cinémas abidjanais se sont effacés, peu à peu, du paysage urbain. Les salles connaissent des sorts différents. Quand elles ne sont pas inutilisées, elles ont changé de fonction. Elles sont converties, pour certaines en églises, en lieu de commerce ; et pour d’autres, en supermarchés, en établissements financiers ou en lieux d’habitation. Toutefois si ces salles avaient toutes fermé et arrêté de projeter des films, au début des années 2000, elles opèrent un retour timide avec l’ouverture de trois d’entre-elles dans deux quartiers huppés (Cocody et Marcory-Zone 4), depuis 2015. Mais, la tendance générale actuelle est à la fermeture. Pour celles qui sont exploitées, les reconversions se font au profit des églises. Alors, ces bâtiments continuent d’être des lieux de rencontre animés, assurément parce qu’imposants, spacieux et d’accès facile.

Fermées ou affectées à une autre activité, les salles de cinémas sont encore des lieux de repère. Egalement, ces reconversions fonctionnelles, dans leur relation avec le paysage, sont évocatrices, selon le cas, du mythe ou des réalités de la ville d’Abidjan.

De telles mutations amènent à s’interroger sur le statut et le poids culturel de la ville d’Abidjan par rapport à la Côte d’Ivoire, à la sous-région Ouest-africaine, et à toute l’Afrique.

Références bibliographiques

BACHY Victor, 1983, Le cinéma en Côte d’Ivoire, Coll. Cinéma, Bruxelles, Cinémédia, 86 p. BEN HENDA Badreddine, 2008, « Que sont devenues nos salles de cinéma ? », Le Temps, 16 octobre 2008, [en ligne], inhttps://www.turess.com/fr/letemps/21323, consulté le 03 octobre 2018

BINET Jacques, 1981, Modernisme du cinéma africain ?, ORSTOM, Fonds documentaire, N° 81-79- 00682, pp1091-1096

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