Production de l’espace et violence criminelle à Abobo, Bouaké, Duékoué (Côte d’Ivoire)

Production de l’espace et violence criminelle à Abobo, Bouaké, Duékoué (Côte d’Ivoire)

Porna Idriss TRAORE

Résumé

Les différentes militaro-socio-politique de 1990 à 2002 en Côte d’Ivoire ont déstructuré les structures sociales, qui ont longtemps permis le vivre-ensemble, aggravé par la partition du pays en deux entre le Nord et le Sud. Le contexte post-électoral de 2011 nourri par des d’affrontements armés a créé une rupture de confiance entre les communautés. Cette situation a pris plus d’ampleur dans certaines communes comme Abobo, Bouaké et Duékoué, caractérisée par une violence extrême : viols, destruction et incendie des villages et quartiers, enlèvements, etc.) et, a entrainé une fracture sociale extrême. A Duékoué, la défense des intérêts fonciers se fait sur une base communautaire et ethnique. Les conflits fonciers ont été transposés à la ville, notamment avec l’avènement des crises militaro-politiques successives qui traversent le pays. A Bouaké et Abobo, la situation se caractérise par le rôle de ses villes dans la conquête du pouvoir d’Etat, avec une violence politique extrême, comme étant le symbole des revendications politico-sociales et ethniques. Si les moteurs politiques et socio-économiques de cette violence sont le plus souvent mis en avant, l’objectif de cette étude est de souligner aussi l’importance de l’aspect urbanistique, qui, plus encore, offre un cadre d’expression à ces violences. Les politiques urbaines défaillantes et la fabrique d’une forme urbaine favorable au développement de la violence, constituent entre autres, deux déterminants urbanistiques de la violence à Abobo, Bouaké et Duékoué. Pour atteindre ces objectifs, la méthodologie utilisée repose sur la recherche bibliographique et sur des enquêtes de terrain ponctuée d’observations, d’entretiens et d’un questionnaire administré à la population de la commune d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué. La technique du choix raisonné a été utilisée pour l’identification des personnes interrogées et des quartiers d’enquête. En effet, à Abobo, Bouaké et Duékoué, la violence est au quotidien des habitants, mais certains quartiers sont plus criminogènes que d’autres. Le parcours commenté1a été utilisé pour comprendre les représentations de l’espace urbain en rapport avec les vécus de la violence criminelle dans les communes d’Abobo Les résultats montrent que la manière dont les trois communes se sont construites dans l’espace et le temps, et fonctionnent aujourd’hui, génèrent des formes de violences de nature criminelle. Les déterminismes urbanistiques, socio-économiques, la pauvrété,un paysage urbain chaotique sont les causes profondes de cette violence.

Mots-clés : Côte d’Ivoire, violence criminelle, densité urbaine, paysage urbain, réappropriation de l’espace, pauvreté, inégalité socio-économique et éducative.

Abstract

Urbanization is a controlled or sustained process of expansion of cities due to strong population growth in urban areas. The Communes of Abobo, Bouaké and Duékoué are undergoing strong demographic and spatial dynamics. This dynamic is not correlated with sustainable urban and socio-economic development. Failure to master the phenomenon of urbanization generates poverty, socio-economic and educational inequalities. It also participates in an urban dysfunction, which manifests itself in an unstructured urban landscape and a reappropriation of urban space by the inhabitants and the carriers of violence. This urban dysfunction generates forms of criminal violence. The objective of this study is to highlight the importance of urban planning, socio-economic and educational aspects, which even more, provide a framework for the expression of violence. To achieve these objectives, the methodology used is based on bibliographic research and field surveys, punctuated by observations, interviews and a questionnaire administered to the population of the commune of Abobo, Bouaké and Duékoué. The reasoned choice technique was used to identify interviewees and survey areas. In fact, in Abobo, Bouaké and Duékoué, violence is a daily occurrence for residents, but some neighborhoods are more criminogenic than others. The commented tour was used to understand the representations of urban space in relation to the experiences of criminal violence in the communes of Abobo, Bouaké and Duékoué. The results show that the way the three municipalities are built over time, and operate today, generates forms of criminal violence. The urban, socio-economic and educational determinisms, poverty, a chaotic urban landscape, are the root causes of this violence.

Key words:Côte d’Ivoire, criminal violence, urban density, re-appropriation of space, socio-economic andeducational inequality

1La méthode du parcours commenté trouve ses origines en France. Imaginée et mise au point au laboratoire de recherche CRESSON (Ecole d’Architecture de Grenoble). « Elle s’appuie sur la technique du « penser tout haut » imaginée par Alan Newell et Herbert Simon aux Etats- Unis et se donne pour ambition d’analyser l’acte de traverser l’espace urbain tel qu’il est en train de se faire afin de recueillir le point de vue du voyageur en marche ». Elle a pour objectif « d’obtenir les comptes-rendus de perception en mouvement. Trois activités sont donc sollicitées simultanément : marcher, percevoir et décrire. Cette méthode s’inscrit dans le cadre d’une démarche interdisciplinaire plus large qui fait appel à la fois aux sciences de l’ingénieur, aux sciences de la conception et aux sciences sociales (microsociologie).

Introduction

La violence criminelle est devenue aujourd’hui un phénomène qui s’observe aussi bien dans les pays du Nord que dans le Sud (Banque Mondiale, 2011, pp.15). Cette dynamique de la violence est due à la « mondialisation qui entraine une individualisation et une individuation des comportements » (Faucoult, 2007, pp.20).

Ce phénomène de violence criminelle et le sentiment d’insécurité qui en découle sont non seulement au cœur des dynamiques urbaines contemporaines (Boisteau, 2012, p. 171), mais sont devenus un défi majeur pour notre époque en termes de développement (Rapport sur le développement humain, 2011, p.1). Face à ce fait mondial, chaque Etat tente d’apporter une réponse publique en termes d’offres de politiques publiques de sécurité pour ses citoyens.

En Côte d’Ivoire où on assiste particulièrement à l’enracinement de la violence dans le quotidien de l’Ivoirien et à sa transgression (Akindès, 2012, pp. 50). La situation sécuritaire demeure dans l’ensemble fragile. Estimé en effet à 3,8 en 2012, l’indice de sécurité est passé à 1,3 en fin 2014, puis à 1,18 au début de janvier 2015 (Rapport ONUCI, 2015). Aujourd’hui, le taux de criminalité est en légère hausse, selon le Rapport Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité (2014). L’Expert indépendant des nations Unies sur le renforcement de capacités et de la coopération technique avec la Côte d’Ivoire estime quant à lui « que cette criminalité est, entre autres, due aux séquelles de la guerre, et qu’une partie des crimes sont perpétrés par des enfants en situation précaire, et en conflit avec la loi, communément appelés « microbes ». Même si cette violence se manifeste sur tous les territoires urbains, elle prend plus d’ampleur dans la commune comme Abobo, de Duékoué et Bouaké (Pasu, 2018, pp.30)

En dehors de ces particularités, les trois communes connaissent une forte croissance démographique et spatiale. Cette croissance inédite est accompagnée d’un développement urbain chaotique accentuant ainsi la fracture sociale, spatiale, les inégalités et la pauvreté Ce développement urbain chaotique déstructure la configuration urbaine en favorisant de nouvelles formes de violence avec de nouveaux acteurs porteurs de cette violence (Pasu, 2018, pp.40) Partant de ces constats, quels sont les défis qu’imposent le phénomène de la violence criminelle pour une politique urbaine de sécurité inclusive et durable ? L’objectif de cette étude est de comprendre les nouvelles configurations spatiales et socio-économique en liens avec les vécus de la violence criminelle dans les communes d’Abobo, de Bouaké et Duékoué. De façon spécifique, il s’agit d’analyser les dynamiques de densité urbaine, du paysage urbain et du processus de réappropriation des espaces par les habitants et les porteurs de violence. En partant du constat d’Henri Lefebvre (2000), selon lequel l’espace est à la fois un produit et un producteur de la vie en société (Lefebvre, les formes des villes produites influent sur le comportement des habitants. La fabrication du milieu physique par les habitants et les acteurs qui le parcourent et le perçoivent de manière sensible en se réappropriant les lieux est au cœur de la dynamique de la violence criminelle (Chelkoff, 2001, p.101). Elle sera couplée de l’analyse de la structure socio-économique de trois communes.


1.  Matériel & Méthode

1.1.1. Matériel

Pour atteindre ces objectifs, la méthodologie utilisée repose sur la recherche bibliographique et sur des enquêtes de terrain ponctuée d’observations, d’entretiens et d’un questionnaire administré à la population de la commune d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué. La taille de l’échantillon a été calculée selon la méthode probabiliste. Cela a donné 420 personnes à Abobo, 220 à Bouaké et 220 à Duékoué. La carte a été utilisée pour l’analyse de l’espace urbain (bâtis et non-bâtis), et pour identifier des quartiers d’enquête. L’appareil photographique numérique a été utilisé pour prendre des vues instantanées sur les temps forts du parcours des différents éléments évocateurs de la relation des habitants/organisation et fonctionnement de l’espace urbain. Le dictaphone numérique a permis de mémoriser les discours des enquêtés et des habitants des quartiers.

1.2.  Méthode

1.1.2. Le choix des techniques d’enquête

La technique du choix raisonné a été utilisée pour l’identification des personnes interrogées et des quartiers d’enquête. En effet, à Abobo, Bouaké et Duékoué, la violence est au quotidien des habitants, mais certains

Le parcours commenté2a été utilisé pour comprendre les représentations de l’espace urbain en rapport avec les vécus de la violence criminelle dans les communes d’Aboboquartiers sont plus criminogènes que d’autres.

2La méthode du parcours commenté trouve ses origines en France. Imaginée et mise au point au laboratoire de recherche CRESSON (Ecole d’Architecture de Grenoble). « Elle s’appuie sur la technique du « penser tout haut » imaginée par Alan Newell et Herbert Simon aux Etats- Unis et se donne pour ambition d’analyser l’acte de traverser l’espace urbain tel qu’il est en train de se faire afin de recueillir le point de vue du voyageur en marche ». Elle a pour objectif « d’obtenir les comptes-rendus de perception en mouvement. Trois activités sont donc sollicitées simultanément : marcher, percevoir et décrire. Cette méthode s’inscrit dans le cadre d’une démarche interdisciplinaire plus large qui fait appel à la fois aux sciences de l’ingénieur, aux sciences de la conception et aux sciences sociales (microsociologie).

1.2.2. Techniques de traitement des données

Les enregistrements ont été retranscrits avec le logiciel word, puis importés sur le logiciel NVIVO 2; les données du questionnaire ont été saisies sur Excel puis transférées sur le logiciel SPSS pour la production des tableaux; les données du parcours commenté ont été traitées et transférées sur la carte.

2.  Résultats

2.1.  Des violences criminelles à Abobo, Bouaké et Duékoué déterminées par une densité urbaine forte des quartiers populaires.

Les communes d’Abobo, de Bouaké et Duékoué subissent une pression en termes de croissance démographie. La commune d’Abobo est passée d’une population de 638237 habitants en 1988, à 1030658 habitants en 2014, soit un taux d’accroissement annuel de 3.2%, celle de Bouaké est passée de 806197 habitants en 1988 à 1010849 habitants en 2014, soit un taux d’accroissement annuel de 1.49%. Celle de Duékoué de 477409 habitants en 1988 à 919392 habitants en 2014, soit un taux d’accroissement annuel 4.39%. Les résultats de nos enquêtes montrent une densité très élevée dans les quartiers d’enquête par rapport aux autres quartiers et la moyenne nationale (cf. Tableau 1).

Tableau 1 : Les densités dans les communes d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué

Nombre de ménages par cour3AboboBouakéDuékoué
Moins 2.04704045
 16,7%18.2%20.4%
2.04à 4.081266055
 30%27.3%25%
Plus de 4.08224120120
 53,33%54.5%54.5%
Total420220220
 100%100%100%

Source : Nos enquêtes, 2015, réactualisées 2019

3Qui désigne une unité d’habitation groupée habitée par plusieurs ménages.

Le tableau 1 présente le nombre de ménages par cour dans les trois communes. L’analyse du tableau 1 montre un nombre élevé de ménages dans les cours. Plus de 53.3% des cours sont habités par plus de 4.08 ménages dans la commune d’Abobo, 52.3% à Bouaké et 54,5% à Duékoué (cf. tableau 1). Or selon les chiffres du RGPH (2014), la taille moyenne des ménages dans la commune d’Abobo est de 4.9, elle est de 5.8 à Bouaké et 5.8 à Duékoué (RGPH, 2014). Si l’on rapporte ces chiffres à la taille moyenne des ménages, on peut estimer à 19.9 personnes/cour à Abobo, 23. 6 personnes/cour à Bouaké et 23.6 personnes/cour à Duékoué. L’explication de cette densité forte dans les cours provient du fait que ces communes fournissent moins d’un cinquième des emplois pour une population qui représente près de 50% du total urbain. Ce déséquilibre spatial se poursuit encore aujourd’hui et explique en partie le développement de la violence criminelle dans les quartiers centraux et périphériques populaires denses, constitués principalement d’habitats populaires et précaires, et d’emplois informels. A Abobo, Bouaké et Duékoué, cette spécificité spatiale, ce zonage fonctionnel est à l’origine du

« zoning » de la criminalité et de la délinquance. La forte croissance de la population et la forte densité dans les communes d’Abobo, de Bouaké et Duékoué participent à la déstructuration du paysage urbain et au désordre urbain (Pasu, 2019, pp. 50).

Sources : Traoré, 2015

Planche cartographique 1 : Cartes des densités (du haut vers le bas, commune d’Abobo, la commune de Bouaké, en-dessous celle de Duékoué), source : l’auteur

2.2.   Des violences criminelles à Abobo, Bouaké et Duékoué déterminées par le paysage urbain.

Les résultats de nos enquêtes dans le cadre du parcours commenté4 dans les quartiers populaires montrent un paysage urbain avec un déficit urbanistique (cf. planche photo. 1). Dans les communes d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué, le manque de planification et l’absence de l’autorité publique dans les quartiers populaires démontrent la possibilité de repenser l’urbain. Cette mauvaise et/ou cette absence de planification et de gestion des espaces publics (habitats, places, rues…) génère dans cette zone un profond sentiment d’insécurité.

Source : Nos enquêtes, 2015, réactualisées 2019

Planche Photo 1 : Paysage urbain d’Abobo, Bouaké, et Duékoué

4La méthode du parcours commenté trouve ses origines en France. Imaginée et mise au point au laboratoire de recherche CRESSON (Ecole d’Architecture de Grenoble). « elle s’appuie sur la technique du « penser tout haut » imaginée par Alan Newell et Herbert Simon aux Etats-Unis et se donne pour ambition d’analyser l’acte de traverser l’espace urbain tel qu’il est en train de se faire afin de recueillir le point de vue du voyageur en marche ». Elle a pour objectif « d’obtenir les comptes-rendus de perception en mouvement. Trois activités sont donc sollicitées simultanément : marcher, percevoir et décrire. Cette méthode s’inscrit dans le cadre d’une démarche interdisciplinaire plus large qui fait appel à la fois aux sciences de l’ingénieur, aux sciences de la conception et aux sciences sociales (microsociologie).

Tableau 2 : Niveau d’éducation et revenus des ménages dans les communes d’Abobo, Bouaké et Duékoué.

Revenus inférieur à 100 000fcfaNon scolariséPrimaireSecondaireSupérieurTotal
Abobo2401204020420
 57.1%28.6%9.5%4.8%100%
Bouaké130503010220
 59.1%22.7%13.6%4.5%100%
Duékoué10892155220
 49.1%41.8%6.8%2.27%100%

Nos enquêtes, 2015, réactualisées 2019

2.3.  Une violence criminelle marquée par les inégalités socio-économiques, la pauvreté, un faible niveau d’éducation

Il existe une corrélation entre le niveau de revenu et d’éducation et la violence. L’analyse du tableau 2 montre que les trois communes présente un faible niveau de revenus et d’éducation.

Nos enquêtes à Abobo, Bouaké et Duékoué prenant en compte les seuls actifs (18 ans et plus), dévoilent que 57.1% des ménages non scolarisés ont des revenus mensuels très inférieurs à 100 000fcfa, à Abobo, 59,1% à Bouaké et 49.1% à Duékoué. En effet, dans les trois communes, le faible niveau d’éducation couplé des revenus très bas crée des inégalités, de la pauvreté (Pasu, 2019, pp. 40). Ces résultats sont confirmés lors de nos enquêtes du parcours commentés où l’on observe également un faible niveau de revenus et d’éducation. Chez les populations non scolarisées ayant des revenus très inférieurs à 100 000 fcfa, En effet, le faible niveau d’éducation couplé à des revenus très bas crée des inégalités et de la pauvreté, comme le confirme les chefs des quartiers à Abobo Duékoué et Bouaké « les parents vivent dans des situations très difficiles. Ils n’ont qu’un repas par jour, les enfants doivent se débrouiller pour manger. On peut résumer que oui, c’est dû à la situation économique des parents ».

Tableau 3 : Répartition des espaces de perpétration de la violence criminelle dans les communes d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué

Revenus inférieur à 100 000fcfaNon scolariséPrimaireSecondaireSupérieurTotal
Abobo240 57.1%120 28.6%40 9.5%20 4.8%420 100%
Bouaké130 59.1%50 22.7%30 13.6%10 4.5%220 100%
Duékoué108 49.1%92 41.8%15 6.8%5 2.27%220 100%

Nos enquêtes, 2015, réactualisées 2019

2.3. La violence des rues et dans les rues de plus en plus préoccupantes

Les résultats de nos enquêtes montrent une réappropriation de la rue par les habitants et les porteurs de violence.

Tableau 3 : Répartition des espaces de perpétration de la violence criminelle dans les communes d’Abobo, de Bouaké et de Duékoué

Espaces de perpétration des violences criminellesCourRueMarchéTotal
Abobo92 21,9%301 71,6%27 6,4%420 100%
Bouaké30 13.6%180 42.8%10 4.5%220 100%
Duékoué100 45.4%80 36.3%40 18.2%220 11,67%

Nos enquêtes, 2015, réactualisées 2019

L’inaccessibilité des quartiers associée à l’état de dégradation, et d’impraticabilité des rues par les forces de l’ordre favorisent une réappropriation de la rue et des espaces publics par les habitants et les porteurs de violence. Cette réalité est concentrée dans les propos ci-après émanant du colonel épervier, responsable anti-microbe interrogé pendant l’enquête : «Vous voyez, il y n’y a pas de rues, donc ça fait que le passage est difficile…les microbes5 peuvent se cacher un peu partout, il n’y a pas aussi la lumière, la rue El Arafar qui mène à l’hôpital, le quartier est dangereux, très dangereux.», puis de continuer, « Nous sommes là, à côté de la forêt de Banco, le lieu privilégié des fumeurs de drogue, donc c’est ici qu’ils s’organisent pour pouvoir rentrer dans le quartier » Le mot “appropriation” est ambivalent et revient souvent dans le discours des habitants, “nous, on vit ici, c’est notre quartier, la police ne vient jamais, car, nous on connait nos rues, nos glôglô6 “D’ailleurs, on l’emploie aussi bien négativement que positivement. Négativement pour dire, par exemple, que certains jeunes occupent la rue, et les espaces publics et se le sont appropriés. Certains discours sur les pratiques de l’espace dans le quartier mettent à jour de véritables conflits d’appropriation. Le sentiment d’insécurité vécu sur certains sites provient justement du fait que certains habitants, surtout les femmes et les personnes âgées sont privées de l’usage des espaces communs et des espaces extérieurs. Par exemple, l’occupation “stratégique” de certains terrains de jeux par de jeunes délinquants empêche le libre usage des espaces communs. Dans la commune d’Abobo (quartier Sagbé- Derrière rail), les jeunes microbes7 ont fait irruption lors d’une rencontre de football pour semer la violence. On dénombre plusieurs blessés dont un grave. Ainsi l’appropriation négative ou “délictueuse” l’emporte sur l’appropriation positive. Cette appropriation de la rue et des espaces publics a amené les habitants comme nous le fait remarquer un habitant interrogé: “Suivant une occupation permanente de quelques jeunes, tous les voisins se sont mis d’accord pour renforcer le dispositif de sécurité, pour plus de sécurité, on a tous cotisé pour acheter une nouvelle porte en fer, des antivols, et des patrouille la nuit”.

3.  Discussions

3.1.     Des violences criminelles à Abobo, Bouaké et Duékoué déterminées par la configuration urbaine.

La densité urbaine, l’une des composantes du phénomène d’urbanisation entretient un rapport intime avec le niveau de violence criminelle dans une ville (Boisteau, 2012, pp.127).

Abobo, Bouaké, Duékoué ont connu une croissance spontanée autour d’un noyau existant majoritairement habité par les autochtones. Ces noyaux historiques villageois sont restés en marge du développement urbain. Les lotissements illégaux réalisés par la paysannerie locale a vite fait de développer les quartiers naissant où se sont établis les nouveaux arrivants à la ville en quête d’emploi. Avec un faible pouvoir d’achat, ces nouveaux arrivants y trouvèrent refuge tout comme les ouvriers dont les salaires ne permettaient pas un logement ailleurs. Le faible coût des terrains, lié à la faiblesse du niveau de viabilisation, a permis cette croissance accélérée

5 Expression microbe est née d’un conflit de territoire autour du racket, où les plus jeunes ont été qualifiés de microbes par les ainés dans le quartier Clouetha (dans la commune d’Abobo). Source : groupe d’autodéfense du quartier Clouetha (Abobo)….. Les « Microbes » sont des jeunes de 10 à 25 ans, opérant par groupe de 2 à 4 voire plus, qui agressent et dépouillent leurs victimes le plus souvent à l’aide d’armes blanches. Certains utilisent des Kalachnikovs

6 Expression qui signifie dans le langage populaire, coins et recoins.

7 Expression microbe est née d’un conflit de territoire autour du racket, où les plus jeunes ont été qualifiés de microbes par les ainés dans le quartier Clouetha (dans la commune d’Abobo). Source : groupe d’autodéfense du quartier Clouetha (Abobo).

qui contraint les pouvoirs publics quelques années plus tard à y accorder un minimum de restructuration. L’intervention de l’Etat a contribué à freiner quelque peu cette urbanisation spontanée, sans résoudre pour autant le problème du développement urbain. Aujourd’hui, la réalisation des infrastructures et des équipements dans ces communes, n’a pas été suivie d’une politique urbaine adéquate en matière d’emplois, d’éducation, de transport public pour permettre à ces quartiers d’être intégré à la ville. On constate une mutation de l’espace urbain par leur appropriation par les habitants pour être relégué aux marges des espaces de non-droit… et devenir des non-lieux de la modernité (Agier., 1999, pp.12).

Les violences criminelles ont changé de formes avec les territoires des villes, et les espaces publics exclusifs sont toujours des territoires de violence (Body-Gendrot, 2008). Dans les trois communes, on observe une course à la recherche de la richesse et à la facilité de leur obtention par des jeunes en manque de repères sociaux, dans des territoires socialement fragmentés et ségrégués. Les violences criminelles sont les conséquences « déterministes » des formes urbaines : la fragmentation engendre plutôt la délinquance tandis que la ségrégation encourage la criminalité (Boisteau, pp.127, 2012). A Duékoué, Bouaké, Abobo, une des communes périphériques nord d’Abidjan, la périphérie spatialement ségréguée est plus violente que les autres territoires de la ville. A Abobo, les quartiers centraux denses et périphériques sous- équipés sont plus violents. Le paysage urbain de ces communes participe au désordre urbain, que certains qualifient de chao (kaplan, 1994).

3.2.   Des violences criminelles liées à la pauvreté, aux inégalités socio-économiques et éducatives à Abobo, Bouaké et Duékoué.

La modélisation statistique soutient l’hypothèse selon laquelle les inégalités en matière de revenu et la répartition inégale des débouchés économiques entre les différents groupes de la société encouragent la violence criminelle (Muggah, R., 2012a). La pauvreté est un phénomène complexe, dont le terme recouvre plusieurs significations. Elle caractérise la situation d’un individu ne disposant pas des ressources nécessaires pour une vie décente. Cette définition prend en compte la dimension matérielle, liée aux conditions de vie, en général, notamment l’accès à la nourriture, à l’eau potable, à l’habillement, au logement, au transport et à l’énergie. Elle recouvre également l’aspect immatériel, relatif à l’accès à l’éducation, à une couverture sanitaire de qualité et à une activité valorisante. Ces deux dimensions de la pauvreté renvoient aux termes de « pauvreté humaine » et de pauvreté monétaire », développés par le PNUD et la Banque Mondiale (Rapport sur la situation de la pauvreté dans l’UEMOA BCEAO, 2012). Certains travaux de recherche ne vont pas dans le sens de mes résultats, pour ces travaux, aucun facteur n’explique à lui seul pourquoi telle personne et non telle autre a un comportement violent. Dans son analyse, le Rapport mondial sur la violence et la santé (2013), se sert d’un modèle écologique tenant compte de l’ensemble des facteurs biologiques, sociaux, culturels, économiques et politiques qui influencent la violence. Ce modèle comprend quatre niveaux : ceux de l’individu, des relations, de la communauté et de la société. Parmi les exemples de facteurs qui peuvent être mesurés figurent les caractéristiques démographiques (âge, niveau d’éducation, revenu), les troubles psychologiques ou les troubles de la personnalité, la toxicomanie et les antécédents de comportement agressif ou de maltraitance subis. Le modèle

envisage comment les relations avec la famille, les amis, les partenaires et les pairs influencent le comportement violent en tenant compte de facteurs comme les châtiments corporels infligés aux enfants, le manque d’affection, les dysfonctionnements familiaux, la fréquentation de camarades délinquants et les conflits avec le conjoint ou avec les parents. Le contexte de la communauté dans laquelle s’insèrent les relations sociales, par exemple école, lieu de travail ou quartier, et s’efforce de repérer les caractéristiques qui accroissent le risque de violence – par exemple la pauvreté, la densité de population, le changement fréquent de domicile, le capital social limité ou l’existence d’un trafic de drogue local. L’offre insuffisante des politiques sanitaires, économiques, éducatives et sociales qui font perdurer les inégalités économiques ou sociales entre groupes sociaux.

3.3.    Réappropriation de l’espace urbain et dynamique de la violence criminelle à Abobo,Bouaké et Duékoué

La violence criminelle dans ces quartiers est liée à une urbanisation chaotique, la densification ou la privatisation et/ou réappropriation des espaces publics par le « bas », la ségrégation sociale, la précarité sont des indicateurs d’une transformation urbaine criminogène (Beghdoud, 2011, pp.10). La réappropriation par le « bas » et l’nformalisation des espaces publics par les habitants est une réponse des populations précarisées à la politique d’exclusion dont ils sont victimes (Pedrazzini, 2005, pp.31).

Dans les communes d’Abobo, de Bouaké et Duékoué, les quartiers populaires et/ou précaires se caractérisent un isolement urbain, un manque d’architecture et d’urbanité rapport au reste de la ville, ne peut que susciter la colère et la révolte des habitants. Dans cette perspective, la”violence urbaine” est perçue comme une réaction logique et compréhensible, sinon légitime, à la violence à la fois matérielle, visuelle et symbolique d’un cadre de vie jugé contraignant, humiliant et stigmatisant pour les couches populaires qui s’y trouvaient confinées. À la fois dégradant et dégradé (dégradé par ses habitants parce que dégradant pour eux), l’habitat est présenté comme le facteur principal de dégradation de la vie sociale. La solution, dès lors, va de soi : il suffisait d’échanger la ville pour changer la vie” (Castells M, 19731). Dans ces quartiers, les porteurs de violence construisent jour après jour la violence de la ville, ils s’y enferment pour vivre et mourir (Pedrazzini, 2005, pp. 22).

Conclusion

La manière dont les communes d’Abobo, Duékoué et Bouaké se sont construites dans l’espace et le temps, et fonctionnent aujourd’hui, génèrent des formes de violences de nature criminelle. Les déterminismes urbanistiques, les inégalités socio-économiques et éducatives, la pauvreté, l’exclusion, un paysage urbain en dehors de toutes normes urbanistiques et architecturales, une réappropriation des espaces urbains par « le bas », sont les causes profondes de cette violence criminelle.

A travers la re-construction de la mémoire des espaces urbains vécus et réappropriés par les habitants et les porteurs de violence, nous constatons une ségrégation/homogénéisation ethnique dans l’espace et dans le temps par la constitution des quartiers communautaires. Les noyaux historiques constituent des espaces de relégation urbaine renforçant ainsi le sentiment de frustration des communautés autochtones. Il se dégage à travers cette étude, une tendance forte à travers le souhait des communautés ethniques de partager les mêmes espaces urbains et de vivre-ensemble. Or les politiques urbaines mises en œuvre et le développement actuel de la ville (« lotissements ethniques », nouvelles migrations dans les quartiers ethniques) ne permettent pas de corriger la trajectoire historique qui a généré des violences criminelles actuelles. Les enjeux fonciers urbains, ruraux et le contexte urbain actuel (accueil des nouveaux arrivants dans les nouveaux « lotissements ethniques ») renforce davantage le communautarisme territorial, et demeurent encore des facteurs criminogènes majeurs.

Références bibliographiques

AKINDES Francis,2003, Le lien social en question dans une Afrique en mutation », in BOULAD-AYOUB Josiane et BONNEVILLE Luc, Souverainetés en crise, L’Harmattan et Les Presses de l’Université Laval, p. 379-403.

BABO Alfred, 2005, Citoyenneté et jeu politique en Côte d’Ivoire, Kasa bya Kasa, n° 8, p. 23-37.

BABO Alfred ; DROZ Yvan. (2008), Conflits fonciers, de l’ethnie à la nation : rapports interethniques et « ivoirité » dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire, Cahiers d’études africaines, n° 192, p. 741-764.

BANO Amadou Bano, 2000, Les violences collectives en Afrique, L’Harmattan, 223p. Banque Mondiale, 2011, Rapport sur le développement dans le Monde : Conflits, sécurité et Développement, Nouveaux Horizon, Washington DC, 352p.

BODY-GENDROT Sophie, 2008, La peur détruira-t-elle la ville ? Paris, Bourin, 172p. BOISTEAU Charlotte, 2012, Violences, Sécurités et territoires, Paris, L’Harmattan, 172p.

CHELKOFF Gregoire, 2001, formes, formants et formalités : catégories d’analyse de

l’envoronnement », in : Grosjean Michèle, Thibaud Jean-Paul, éds. (2001), L’espace urbain en méthodes, Marseille, Parenthèses, pp. 101-126.

LEFEBVRE Henri, 2000, La Production de l’espace, Paris, Anthropos, 4eéd. 2000, 485 p. (première édition en 1974).

Morelle M., Laumonier L., (2006), « Introduction au dossier : Marges au cœur de la ville », Tiers Monde, 2006, pp.9-13

Morelle M., (2006), Les enfants des rues, l’Etat et les ONG : Qui produit l’espace urbain ? Les exemples de Yaoundé (Cameroun) et d’Antananarivo (Madagascar), Afrique Contemporaine, La Documentation Française, 2006, pp.217-229[http://hal-paris1.archives-ouvertes.fr/hal- 01025229/fr/]

MUGGAH Robert, 2012a, Researching the Urban Dilemma:Urbanization, Poverty and Violence, Ottawa, Centre de recherches pour le développement international, 20p.

Organisation mondiale de la santé (OMS), 2002), Rapport mondial sur la violence et la Santé,

Genève, OMS, 404p.

PEDRAZZINi Yves, 2005, La violence des villes, Paris, Enjeux Planète, 252p.

THUAL F, 1998, Les conflits identitaires », L’identité : l’individu, le groupe, la société,

Auxerre, Sciences humaines, p. 329-336.

Krug E. G., Dahlberg L. L., Mercy J. A., Zwi A. et Lozano-Ascencio, R. (Eds., 2002). Rapport mondial sur la violence et la santé. Genève : Organisation mondiale de la Santé. http://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/world_report/fr/

Organisation mondiale de la santé, 2013, Prévention de la violence : les faits. Genève Organisation mondiale de la santé. http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/92490

Auteur(s)


Porna Idriss TRAORE

Maître-Assistant

Université Félix HOUPHOUET-BOIGNY

traore.pornaidriss@yahoo.fr

Droit d’auteur


EDUCI