Les acteurs de la renaissance de l’ananas

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Les acteurs de la renaissance de l’ananas culture dans le Sud-Comoé : une étude de cas du village d’Ono-Salci dans la sous-préfecture de Bonoua

Sidiki Youssouf COULIBALY, Eby Joseph BOSSON, Kouadio Raphaël OURA

Résumé :


L’objectif visé par ce présent article est d’identifier les acteurs de la renaissance de l’ananas culture à Ono-Salci, un village du Sud-est de la Côte d’Ivoire dans la sous-préfecture de Bonoua. Cette étude trouve son intérêt dans le fait que Bonoua est au nombre des circonscriptions administratives marquées par une importante reconversion agricole liée à des acteurs variés. La méthodologie déployée pour répondre à cet objectif s’est essentiellement appuyée sur une observation directe du site, la recherche documentaire, l’entretien et l’enquête par questionnaire. La recherche conduite à Ono-Salci a révélé que 70% des planteurs d’ananas sont des instituteurs et 30% des paysans. Leur âge oscille entre 25 et 60 ans. Ils sont à 72% Akan. La majorité 68% a entre 0 et 3 enfants. Ils réussissent à s’impliquer dans l’ananas culture grâce au mode d’accès à la terre par la marchandisation et le ‘’planter-partager ‘’.

Mots clés : Ono-Salci, Bonoua, Renaissance, Ananas culture,

Introduction

L’économie de la Côte d’Ivoire est marquée par son agriculture. Cette activité génère 47% des recettes étatiques et emploie les 2/3 de la population active (S.Y. Coulibaly, 2015, p. 186). L’activité agricole en Côte d’Ivoire a longtemps été dominée par la culture du café et du cacao. Elles ont permis aux paysans des zones de prédilection à leur développement d’améliorer leur cadre de vie à travers les retombées économiques glanées de leurs productivités.

La sous-préfecture de Bonoua à laquelle le village d’Ono-Salci appartient (figure 1), a connu les périodes fastes de la culture du binôme café-cacao de 1960 à 1980. Mais avec la détérioration des prix de vente des produits au début des années 1980 et l’abandon des plantations par les cultivateurs autochtones, la sous-préfecture de Bonoua connaîtra une reconversion agricole. Les paysans adoptent désormais la culture de l’ananas qui avait pourtant vu son développement refusé dans cette région par le ministère de l’agriculture (J-P Colin, 1987, p.210), à cause des conditions climatiques peu favorables à une production de fruits répondant aux normes de qualité pour l’exportation (K. R. Oura, 2010, p.136). L’essor de cette culture dans la sous-préfecture de Bonoua a été dû à l’unité industrielle de la Société Alsacienne de Côte d’Ivoire (SALCI) implantée à Ono-Salci. Elle a permis la vulgarisation de l’ananas culture auprès des paysans. Ainsi, la réussite de cette diffusion a conduit la sous- préfecture de Bonoua à faire de l’ananas culture sa spécialité et à être la principale zone de production soit 75% de la production nationale (K. R. Oura, 2010, p.138). Mais, au début des années 2000, l’ananas de Bonoua connait à son tour la détérioration de son prix de vente sur le marché international au profit des produits de l’Amérique Latine. Cette nouvelle donne dans l’agriculture ivoirienne entraine une autre mutation au sein des espaces arables de la sous-préfecture de Bonoua. Désormais, la culture de l’ananas est remplacée par les pieds d’hévéas qui font la fierté des paysans à cause des revenus mensuels qu’ils leur procurent. Cependant, au début de l’année 2015, l’on assiste à la baisse des cours de l’hévéa sur le marché national et à la reconversion des espaces agricoles de la sous-préfecture de Bonoua de nouveau à l’ananas culture. Vu l’avènement d’une nouvelle reconversion dans le finage agricole de la sous-préfecture de Bonoua, la présente étude s’est donnée comme objectif d’identifier les acteurs de la renaissance de l’ananas culture et leur mode d’accès aux moyens de production à Ono-Salci. Qui sont donc ces paysans qui sont impliqués dans la renaissance de l’ananas culture à Ono-Salci ? Quel est leur mode d’accès aux moyens de productions ?

1. Methodologie

Pour atteindre l’objectif fixé par cette étude, la collecte des données s’est appuyée sur les techniques suivantes : la recherche documentaire et l’enquête de terrain. La recherche documentaire nous a permis de rassembler et consulter des travaux scientifiques relatifs à la renaissance d’une culture agricole. L’enquête de terrain s’est déroulée sur une période d’un mois (mi-avril et mi-mai 2018). Elle a permis d’administrer un questionnaire auprès de 50 agriculteurs et de mener des entretiens auprès des autorités villageoises. Le questionnaire a porté sur le profil socio-démographique des acteurs et leurs modes d’accès aux moyens de production. Les 50 agriculteurs désignés pour cette recherche ont été choisis selon un recensement effectué par l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER) de la sous-préfecture de Bonoua en décembre 2017. Sur les 127 cultivateurs d’ananas recensés dans la sous-préfecture par cette structure, seulement une cinquantaine exerce leur activité sur le finage d’Ono-Salci. C’est donc à ces 50 cultivateurs que le questionnaire a été administré.

Les données recueillies lors de l’enquête ont été traitées à l’aide du logiciel Excel de Microsoft en sa version 2010. Après le dépouillement des questionnaires, une matrice a été saisie et d’elle un tableau croisé dynamique a été conçu, il a permis d’opérer une série de croisements entre la variable statut professionnel du cultivateur d’ananas (prise comme variable dépendante) et les paramètres socioéconomiques et démographiques (pris comme les variables indépendantes). Cette option a permis de concevoir les tableaux statistiques contenus dans cet article.

Figure N°1 : Présentation de la localité étudiée

2. Résultats

La population agricole d’Ono-Salci est constituée de plusieurs couches socioprofessionnelles.

Au sein de cette multifonctionnalité dans le milieu agricole d’Ono-Salci, les pratiquants de l’ananas culture ont été la cible de notre étude. Il a donc été intéressant de connaître le profil sociodémographique de ces néo-agriculteurs et leur mode d’accès aux moyens de productions afin de comprendre leur implication dans la renaissance de l’ananas culture dans la localité d’Ono-Salci.

2.1. Profil sociodémographique des agriculteurs de l’ananas à Ono-Salci

Les caractéristiques sociodémographiques des acteurs de l’ananas culture à Ono-Salci ont mobilisé les variables relatives à l’âge, au statut matrimonial, au nombre d’enfants, à l’origine géographique et à l’ethnie.

2.1.1. L’âge des agriculteurs pratiquant l’ananas culture

L’enquête révèle que 70% des cultivateurs d’ananas sont des instituteurs et 30% des paysans. L’âge des cultivateurs oscille entre 25 et 60 ans. L’âge moyen de l’ensemble des cultivateurs d’ananas se situe à 41,2 ans. On note que les instituteurs ont un âge moyen de 39,4 ans, celui des paysans se chiffre à 45,5 ans. On observe que 66% des agriculteurs ont un âge compris entre 25 et 45 ans. Parmi ces agriculteurs, les instituteurs sont majoritairement représentés avec 81,82%. La population paysanne constitue la proportion la plus importante (52,94%) à partir de 45 ans (Tableau 1).

Tableau n°1 : Répartition des agriculteurs par tranche d’âge suivant le statut professionnel
Tranche d’âge
Statut professionnel 25-35 35-45 45-55 55 et plus Total général
Instituteur 14 13 3 5 35
Paysan 3 3 6 3 15
Total général 17 16 9 8 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

A l’analyse du tableau 1, on observe que les instituteurs constituent les principaux acteurs de la renaissance de l’ananas culture et la principale force de travail au vue de leur jeunesse. Cette force de travail instruite est un atout pour l’amélioration des méthodes et techniques agricoles.

2.1.2. Le statut matrimonial des cultivateurs d’ananas

La répartition des cultivateurs d’ananas selon la situation matrimoniale (tableau 2) révèle que 62% des cultivateurs sont mariés. Dans ce groupe, on note que 34% dont 58,82% de paysans et 41,18% d’instituteurs sont mariés coutumièrement ; 28% dont 92,86% d’instituteurs et 7,14% de paysans ont contracté un mariage légal. Concernant les autres statuts matrimoniaux, le célibat et l’union libre caractérisent respectivement 26% et 12% des planteurs d’ananas.

Tableau n°2 : Le statut matrimonial des cultivateurs d’ananas selon le statut professionnel
Statut matrimonial
Statut professionnel célibataire mariage coutumier mariage légal union libre Total général
Instituteur 9 7 13 6 35
Paysan 4 10 1 15
Total général 13 17 14 6 50
Source :Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

En milieu rural, le mariage coutumier est le type de mariage qui est considéré par la tradition. C’est ce qui explique que les paysans imprégnés de cette tradition, sont majoritaires (58,82%). Quant au mariage légal, il concerne généralement les populations instruites dans la société africaine, cela atteste du taux élevé d’instituteurs (92,85%) concernés par cette mention matrimoniale.

2.1.3. Le nombre d’enfants des cultivateurs d’ananas

L’enquête révèle que 68% des cultivateurs d’ananas ont entre 0 et 3 enfants. Cet effectif d’enfant concerne 71,42% d’instituteurs et 60% de paysans (tableau 3). On note que 18% des enquêtés ont entre 3 et 5 enfants. Parmi ceux-ci, on enregistre 22,86% d’instituteurs et 6,67% de paysans. On observe que 14% des enquêtés dont 5,71% d’instituteurs et 3,33% de paysans ont plus de 5 enfants.

Tableau n°3 : Le nombre d’enfants des cultivateurs d’ananas selon le statut professionnel
Nombre d’enfants
Statut professionnel 0 à 3 3 à 5 5 et + Total général
Instituteur 25 8 2 35
Paysan 9 1 5 15
Total général 34 9 7 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

Le pourcentage important (68%) des cultivateurs d’ananas ayant moins de 3 enfants à Ono- Salci est un signe qui traduit une reconversion de mentalité au sein des ménages agricoles. Autrefois, dans le milieu villageois le nombre pléthorique (10 enfants en moyenne pour un ménage) d’enfants était considéré comme étant une source de richesse pour l’agriculteur (J.M. Gastellu, 1989, p. 82), il s’en servait pour construire une main-d’œuvre familiale. Or, cette tendance est revue à la baisse dans nos milieux villageois aujourd’hui. Elle est de 2,43 enfants en moyenne par ménage dans le cadre de cette étude.

2.1.4. Le lieu de naissance des cultivateurs d’ananas

La majorité des cultivateurs d’ananas (44%) ont pour lieu de naissance la région du sud-est de la Côte d’Ivoire, à laquelle appartient le village d’Ono-Salci dans la sous-préfecture de Bonoua. Parmi ces cultivateurs d’ananas issus de la région, on enregistre 73,33% de paysans et 31,43 % d’instituteurs. On note que la majorité des instituteurs cultivateurs (68,57%) ont migré dans la région en provenance du centre (20%), du nord (22,85%) du sud et du sud-ouest (25,71 %) comme le montre tableau 4 ci-dessous.

Tableau n°4 : Le lieu de naissance des cultivateurs d’ananas selon le statut professionnel
Lieu de naissance
Statut professionnel Centre Nord Ouest sud-est sud-ouest Total général
Instituteur 7 8 5 11 4 35
Paysan 1 1 11 2 15
Total général 8 9 5 22 6 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

Le lieu de naissance est un indicateur important pour déterminer le phénomène migratoire et de comprendre la composition ethnique des cultivateurs d’ananas.

2.1.5. L’ethnie des cultivateurs d’ananas

Les ethnies des agriculteurs d’ananas à Ono-Salci recensées lors de l’enquête ont été regroupées en trois grands groupes à savoir les Akan, les Gur et les Wê. Ces différents groupes ethniques occupent les espaces du centre, de l’est et du Sud-est pour les Akan, le nord pour les Gur et enfin la partie ouest pour les Wê. L’enquête révèle que 72% des cultivateurs d’ananas sont des Akan ; 22% des Gur et 6% des Wê. La répartition des cultivateurs par groupe ethnique suivant le statut professionnel indique que les paysans sont à 100% du groupe ethnique Akan. Quant aux instituteurs, on observe la représentation des trois groupes ethniques susmentionnés (Akan, Gur et Wê). Le groupe ethnique Akan est dominant avec 60% des instituteurs, suivit des Gur avec 31,42% et enfin des Wê comptant pour 08,58%. (Tableau 5).

Tableau n°5 : L’ethnie des cultivateurs d’ananas selon le statut professionnel
Ethnie
Statut professionnel Akan Gur Total général
Instituteur 21 11 3 35
Paysan 15 15
Total général 36 11 3 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

La plupart des cultivateurs étant étrangers à l’espace d’étude, il importe d’examiner leur mode d’accès à la terre, les superficies cultivées et les tonnages de production afin de percevoir leur contribution à la renaissance de l’ananas culture dans le village d’Ono-Salci.

2.2. Analyse de l’accès aux moyens de production des cultivateurs d’ananas à Ono-Salci

Cette section met en exergue les modes d’accès aux espaces arables, les superficies cultivées, les tonnages de production et les conflits liés à la renaissance de l’ananas culture à Ono-Salci.

2.2.1. La marchandisation foncière : un mode d’accès favorable à la régéneration de la culture de l’ananas

On observe que 48% des terres cultivables en ananas à Ono-Salci sont des espaces acquis par le phénomène de la marchandisation foncière. Ce mode d’accès à la terre concerne l’achat et la location. On note que ces deux modes d’accès à la terre sont l’apanage des instituteurs. Ceux-ci représentent 100% des cultivateurs ayant accédé à la terre par achat. Ils représentent aussi 80% des cultivateurs ayant obtenu la terre pas location contre 20% pour les paysans. En plus des modalités d’accès aux espaces arables liées à la commercialisation, il existe deux autres modes d’accès à la terre chez les cultivateurs d’ananas à Ono-Salci que sont l’héritage et le planter-partager. L’accès à la terre par l’héritage concerne 30% des cultivateurs d’ananas. Les paysans sont majoritairement représentés (80%) dans ce type d’accès à la terre par rapport aux instituteurs qui ne sont que 20%. Concernant le planter-partager, il est le troisième mode d’accès à la terre avec 22%. Ce type d’accès à l’espace cultivable ne concerne que les instituteurs. Il est le mode d’accès de 33,33% d’instituteurs. (Tableau 6).

Tableau n°6 : Mode d’accès à la terre en fonction du statut professionnel du cultivateur
Mode d’accès à la terre
Statut professionnel Achat Héritage Location planter-partager Total général
Instituteur 9 3 12 11 35
Paysan 12 3 15
Total général 9 15 15 11 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

La forte représentativité des instituteurs dans les différentes modalités d’accès à la terre par marchandisation et le planter-partager est due au fait que les populations de la zone d’étude sont désormais tournées vers une adoption de la rente foncière, qui étaient auparavant interdite par les autorités coutumières (S.Y. Coulibaly, 2015, p. 104). Quant au mode d’accès à la terre par l’héritage, il est dominé par les paysans. Les paysans sont à 100% des Akan, groupe ethnique de l’espace d’étude. Ceux-ci héritent généralement d’un défunt oncle maternel comme l’exige la coutume.

2.2.2. Une renaissance de l’ananas culture favorisée par une recente accessibilité foncière chez les cultivateurs

L’analyse des données contenues dans le tableau 7 ci-dessous indiquent le caractère récent de l’acquisition des espaces de cultures quel que soit le statut professionnel du cultivateur d’ananas à Ono-Salci. il ressort des données du tableau que 34% des enquêtés ont acquis les parcelles il y a moins de 5 ans. Ces espaces appartiennent à 100% aux instituteurs. Les cultivateurs ayant une période d’acquisition des espaces arables compris entre 5 et 10 ans comptent pour 42% des enquêtés. Là encore les instituteurs dominent à hauteur de 62%.

Les acteurs ayant acquis les espaces cultivables il y a de cela 10 ans représentent 24% des enquêtés. Ici, les paysans sont majoritaires, ils représentent 58,33%.

Tableau n°7 : Période d’accès à l’espace arable en fonction du statut professionnel du cultivateur
Période d’accès à l’espace arable
Statut professionnel 0 à 5 ans 5 à 10 ans 10 ans et + Total général
Instituteur 17 13 5 35
Paysan 8 7 15
Total général 17 21 12 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018
2.2.3. Une ananas culture redéveloppée sur de petites superficies cultivables

On constate que les espaces cultivables en ananas ont une taille moyenne de 4,90 ha pour l’ensemble des cultivateurs. On observe que 62% des cultivateurs d’ananas ont au moins une superficie comprise entre 0 et 5 ha. Parmi ces derniers, on enregistre 80,65% d’instituteurs et 19,35% de paysans. On remarque que 38% des cultivateurs disposent d’une superficie supérieure ou égale à 5 ha. Parmi ces cultivateurs, les paysans ont en moyenne une superficie de 6,16 ha contre 4,35 ha pour les instituteurs (Tableau 8).

Tableau n°8 : Superficie des espaces cultivables en ananas selon le statut professionnel du cultivateur
Taille des exploitations en ha
Statut professionnel 0 à 5 5 à10 10 et + Total général
Instituteur 25 7 3 35
Paysan 6 7 2 15
Total général 31 14 5 50
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

Malgré l’étroitesse des aires arables en ananas culture, le volume de productions obtenus par les instituteurs en termes de pieds plantés est satisfaisant à celui des paysans (Tableau 9).

Tableau N°9 : Production moyenne d’ananas selon le statut professionnel du cultivateur
Production de l’ananas
Statut professionnel Superficies moyenne en (ha) Nombre moyen de pieds d’ananas plantés Production moyenne en  (Tonne)
Instituteur 4,35 261000 130,50
Paysan 6,16 369600 143,68
Total général 10,51 630600 274,18
Source : Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

A travers les résultats ci-dessus, on se rend compte que les productions glanées à l’hectare par les instituteurs sont nettement meilleures à celles des paysans. Cette situation est due au fait que les instituteurs ont un niveau d’instruction beaucoup élevé. Ce qui facilite la mise en place des méthodes et techniques adéquates pour l’obtention d’un meilleur rendement.

2.2.4. Un redéveloppement de l’ananas culture fondé sur le manque d’attestation foncière

84% des cultivateurs d’ananas enquêtés ne possèdent pas de titre foncier. Les modalités aucun document et bout de papier sont les deux éléments qui attestent de la non présence d’un titre de propriété chez les cultivateurs d’ananas d’Ono-Salci. Les instituteurs sont majoritaires (73,80%) dans le manque d’acquisition de documents attestant le titre de propriété foncière. Seulement 16% des agriculteurs d’ananas enquêtés possèdent un titre de propriété. Parmi ceux-ci, on enregistre 11,43 % d’instituteurs et 26,67 % de paysans (Tableau 10).

Tableau n°10 : Document attestant le titre de propriété en fonction du statut professionnel
Document attestant le titre de propriété
Statut professionnel aucun document bout de papier titre foncier Total général
Instituteur 15 16 4 35
Paysan 7 4 4 15
Total général 22 20 8 50
Source Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

La forte représentativité des instituteurs dans le manque de possession de documents affirmant la présence d’un titre foncier est due à une relation de confiance qui s’installe entre la population villageoise et ces fonctionnaires. Cette relation est favorisée par le fait que les instituteurs encadrent les enfants de cette localité. Elle développe un rapprochement entre les instituteurs et les parents des élèves. Ce qui favorise un lien de familiarité entre les deux parties et permet de faciliter une acquisition de terre cultivable sans contrat formel sur une base de confiance au profit des instituteurs pour le développement de l’ananas culture à Ono- Salci. La remarque fondamentale qu’il convient de faire est que malgré la présence des conflits dans les espaces agricoles ivoiriens, les cultivateurs d’ananas à Ono-Salci ne se procurent pas d’attestation foncière pour la sécurisation de leurs plantations. Toute chose qui conduit malheureusement à des conflits sur les espaces cultivables dans la localité d’étude.

2.2.5. Un redéveloppement de l’ananas culture suscitant des conflits fonciers

L’enquête révèle que 50% des enquêtés ont connus des conflits fonciers liés à l’exercice de leur activité. Parmi ceux-ci, on note 76% d’instituteurs soit 54,28% de l’ensemble des instituteurs. Ce taux concerne 24% de paysans soit 40% de l’effectif des paysans (Tableau 11).

Tableau n°11 : Existence ou non de conflits fonciers en fonction du statut professionnel
Présence ou non de conflits fonciers
Statut professionnel Non Oui Total général
Instituteur 16 19 35
Paysan 9 6 15
Total général 25 25 50
Source Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

La présence de conflits dans les espaces cultivables en ananas permet de s’interroger sur les différentes formes de leurs règlements dans la localité d’Ono-Salci.

2.2.6. Une reprise de l’ananas culture basée sur une résolution coutumière des conflits

On remarque que l’ensemble des conflits observés dans les espaces cultivables en ananas sont résolus à 100% par les autorités coutumières de la localité d’Ono-Salci. Ce mode de règlement de conflits concerne 76% des instituteurs contre 24% des paysans (Tableau 12). Cette situation est due au faite que les terres acquises par les instituteurs sont sans documents pour justifier le titre de propriété de ces derniers. Ils sont généralement obligés de passer par le règlement traditionnel et non administratif pour résoudre leurs différends avec les propriétaires terriens afin de ne pas se voir rejeter par la population autochtone de la localité d’Ono-Salci.

Tableau n°12 : Mode de règlement de conflits selon le statut professionnel du cultivateur d’ananas
Mode de règlement
Statut professionnel autorité coutumière Néant Total général
Instituteur 19 16 35
Paysan 6 9 15
Total général 25 25 50
Source Coulibaly Sidiki Y., Bosson Eby J., Oura Kouadio R., 2018

3. Discussion et conclusion

La problématique de la double fonctionnalité dans le milieu agricole ivoirien est un fait d’actualité. Ce phénomène permet à certains acteurs d’autres corps de métiers d’améliorer leurs conditions de vie à travers un investissement dans l’activité agricole. A ce sujet, Y.S. Affou (1987, p.80), indiquait déjà que la présence des fonctionnaires et agents de services administratifs dans la pratique de l’activité agricole était un fait socioéconomique. Pour cet auteur, les produits de rente (cacao, café, hévéa, palmier à huile, ananas, anacarde, etc.) du milieu agricole ivoirien procurent d’énormes devises à l’Etat et aux paysans. A ce titre, ils attirent de plus en plus de fonctionnaires des secteurs public et privé à la recherche des gains mensuels supplémentaires et conséquents pour subvenir à leurs problèmes quotidiens. C. Laurent et al. (2006, p.33-34), soutenaient cette affirmation. Ces auteurs expliquaient auparavant que l’investissement des personnes exerçant d’autres métiers dans l’activité agricole entrainait des avantages particuliers à ces néo-agriculteurs. Dans l’approfondissement de leurs démonstrations, C. Laurent et al. (2006, p.37), attestent que ces néo-agriculteurs arrivent généralement à bonifier leur rentabilité mensuelle et à modifier leurs qualités de vie. Cette remarque a été soulignée par A. Luxereau (2015, p.4), sur les fonctionnaires Nigériens moins nantis attirés par la production de certains potagers rentables. S. Angles et al. (2018, p.14), pensent que la pratique d’une culture agricole par une tierce personne ne repose pas uniquement sur des considérations économiques. Elle peut être due à la découverte d’un certains nombres de qualités que possède la plante cultivée. Ainsi, A. Luxereau (2015, p.4), allant dans le même sens, révèle que les fonctionnaires qui ne pratiquent pas l’agriculture pour des aspects économiques, le font pour améliorer la qualité des aliments qu’ils consomment. Quel que soit la passion qui attire d’autres travailleurs à s’adonner à la pratique agricole, ils conduisent au développement de nouvelles plantations.

Ces néo-agriculteurs à double fonction appelés ‘’planteurs du dimanche‘’ par S.Y. Coulibaly et al. (2015, p.35), sont des instituteurs dans le cadre de cette étude. Ils représentent 70% des paysans enquêtés dans la reprise de l’ananas à Ono-Salci. L’avènement de ces néo- agriculteurs dans la renaissance de l’ananas culture amodifié les rapports qui lient l’homme à la terre. K.R. Oura (2010, p.149) et S.Y. Coulibaly (2012, p.166), confirmaient cette idée. Ils étalaient à travers leurs travaux que la politique foncière observée dans la sous-préfecture de Bonoua était rigide sous la protection des autorités coutumières. Elles interdisaient la vente des espaces arables. Mais, à travers cette recherche, on remarque que l’introduction de ces instituteurs dans le redéveloppement de l’ananas a accentué la marchandisation des espaces agricoles et a même permis le développement d’un nouveau mode d’accès à la terre, appelé le ‘‘planter-partager’’ au niveau des cultures qui n’immobilisent pas les espaces agricoles. Avec ces deux modes d’accès à la terre, l’ananas culture se redéveloppe sur de petites parcelles. Ce phénomène n’est réellement pas un fait nouveau dans cet espace agricole. S. Y. Coulibaly, (2015, p.194), corrobore cette allégation. Cet auteur précisait dans son étude que la forte présence de migrants dans le développement de l’hévéaculture à Anga a entrainé le développement de ces deux modes d’accès dans la région du Sud-Comoé, à laquelle appartient le village d’Ono-Salci. Parmi les cultivateurs d’ananas enquêtés, nous distinguons également des migrants. Ces migrants qui sont tous des instituteurs, utilisent l’agriculture comme étant une seconde activité. La diversité du lieu de naissance et l’origine variée de ces néo-planteurs sont aussi un facteur explicatif de la présence des modes d’accès à la terre par le ‘’planter-partager‘’ et par la commercialisation dans cette zone d’étude. Ces deux modes d’accès à la terre ne favorisent pas l’obtention de vastes espaces cultivables par ces néo- planteurs, qui sont généralement des allochtones, ne possédant pas de terre au préalable pour le développement d’une activité agricole. Nos résultats confirment ceux de S. Angles et al. (2018, p.9). Ils montrent que les oléiculteurs non agriculteurs à la base occupent des espaces de culture réduits et émiettés en olivette, à cause d’une difficulté à obtenir des espaces encore libres sur les terres dont ils ne sont pas originaires. Djibo (2013) cité par A. Luxereau (2015, p.4), affirme également que les parcelles agricoles achetées par les fonctionnaires et destinées à une activité de jardinage rentière, ne sont pas bien grandes. Elles sont généralement de 0,2 à 0,38 hectares. L’auteur justifie cette situation par le fait que ces derniers n’ont aucune racine locale avec le lieu où ils pratiquent l’activité agricole.

Le statut de migrant assigné aux instituteurs exerçant dans l’activité agricole favorise généralement l’existence de conflits fonciers dans l’occupation de superficies cultivables. A. Mfewou (2010, p.12), atteste cette affirmation. Cet auteur explique que dans le nord- Cameroun, il existe des litiges pour l’attribution des parcelles agricoles qui oppose les migrants fonctionnaires et les autochtones. Ces fonctionnaires migrants étant installés avant 1980 dans le périmètre irrigué de Lagbo dans le nord-Cameroun développent des activités agricoles et piscicoles sur des terres octroyées par des chefs traditionnels. Cette situation a obligé certains paysans autochtones à rechercher de nouvelles terres arables. Elle a entrainé également de véritables mésententes d’une part entre les autochtones et les chefs traditionnels, d’autre part entre les autochtones et les fonctionnaires migrants. La présence de conflits entre les différents acteurs de ce monde agricole conduit à s’interroger sur le mode de gestion utilisé pour arbitrer les heurts. Dans le cas de notre recherche, les autorités coutumières sont la seule source consultée pour le règlement des conflits. Pour mieux raffermir les relations et ne pas perdre les avantages liés à leur statut dans le mode d’accession à un espace cultivable dans le village, les instituteurs impliqués dans la renaissance de l’ananas à Ono-Salci préfèrent résoudre les différends à l’amiable auprès de l’autorité coutumière. Contrairement aux résultats de notre étude, ceux d’A. Mfewou (2010, p.13), effectuée dans le nord- Cameroun, indiquent que les paysans et en particulier les fonctionnaires exerçant dans le domaine agricole se méfient des autorités coutumières pour le règlement des conflits. Dans son analyse, l’auteur nous fait comprendre que les autorités coutumières de cette région du Cameroun sont présentées comme des suspects dans leurs prises de décisions par les parties en conflits. Ils pensent généralement que l’acteur qui répond favorablement aux attentes de la chefferie gagne le procès sans aucune véritable investigation (A. Mfewou, 2010, p.12). Or, dans le sud-ouest du Burkina Faso, Q. Gausset (2008, p.56-57) révèle que les conflits présentés devant une autorité administrative (le préfet) sont arbitrés à l’avantage de l’emprunteur d’un espace agricole. Le manque de confiance qui s’est installé dans l’arbitrage des conflits au sein des espaces agricoles en Afrique, devrait permettre aux planteurs de détenir des documents de propriétés pour la sécurisation de leurs terres. Pourtant, dans le cas de la renaissance de l’ananas culture à Ono-Salci, la majorité (84%) des planteurs et particulièrement les néo-planteurs que sont les instituteurs (73,80%) ne possèdent pas de titre foncier pour la sécurisation de leurs parcelles. Or l’obtention d’un document attestant la fiabilité du contrat entre l’acquéreur et le cédant conduira à l’obtention d’une productivité nettement rentable à celle observée lors de l’enquête sur le terrain. S.Y. Coulibaly (2015, p.197) confirme cette idée. Il montre que l’établissement du titre foncier par les agriculteurs migrants à Anga dans le département d’Adiaké, a permis à ces derniers de faire de bonnes récoltes dans le domaine de l’hévéaculture. En plus, l’auteur affirme que la situation matrimoniale et le nombre d’enfants du migrant ont été un atout indéniable dans le développement de l’hévéa. Ces deux éléments ont contribué à la formation d’une main- d’œuvre familiale. Cette pratique qui n’est plus d’actualité dans cette région, commence à renaître avec la présence des migrants dans le développement de certaines cultures de rente.

Les instituteurs sont les acteurs majeurs (70%) de la renaissance de l’ananas culture à Ono- Salci. De par leur statut de fonctionnaire et de migrant pour la plupart, ils se focalisent sur le mode d’accès à la terre par la marchandisation et le ‘’planter-partager‘’ pour redévelopper l’ananas culture dans son ancienne zone de prédilection. Malgré la possibilité de l’accès à la terre par la vente et le ‘’planter-partager‘’, les parcelles arables disponibles pour le redéveloppement de l’ananas culture à Ono-Salci sont de petites tailles. L’étroitesse de ces espaces arables ne constitue pas un véritable frein aux meilleurs résultats que glanent les instituteurs dans la production de l’ananas. Cependant, il serait intéressant pour ces derniers d’établir des documents pour la sécurisation des espaces acquis afin de les préserver d’une arrivée quelconque de problèmes fonciers dans un contexte d’espaces qui s’amenuisent aux alentours de la sous-préfecture de Bonoua.

Références biblographiques

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