Production of shea butter and female

regards

¹Kouamé Hyacinthe KONAN, ²Kouadio Joseph KRA, ³Yéboué Stéphane Koissy KOFFI

Abstract :


This contribution analyses, through the production of shea butter, the socio-economic role of women in the village of Natio-Kobadara in the context of the peri-urbanization of the town of Korhogo. The objective of this study is to show how women producers of shea butter participate in the socio-economic and spatial transformation of Natio-Kobadara. The methodology used was based on the observation of tools, materials and production units and a focus group survey of almond suppliers and butter producers. The results of this study show that the production of shea butter has favoured the establishment of a new model of economic reconversion of the locality, a model in which women are the main family production force. However, the shortage of the shea kernel essential for production is becoming a concern, a shortage maintained by European speculators whose demand for the cosmetics industry is on the rise. In this context where the fight against poverty and the empowerment of women are concerns for the State and development partners, local authorities and national shea development structures must combine their efforts to come to the rescue of these women who are distinguished by their economic dynamism.

Keywords: Natio-Kobadara, Côte d'Ivoire, shea butter, woman, economic empowerment

 

Introduction

Le nord de la Côte d’Ivoire est stigmatisé comme une zone d’émigration, la ville de Korhogo paradoxalement ne cesse de grandir. Elle est marquée par une forte dynamique démographique. Sa population est passée de 47 657 habitants en 1975 à 109 655 en 1988, puis à 142 039 en 1998. Elle atteint 245 000 en 2014 avec un taux d’accroissement moyen annuel de 7,7 % entre 1988 et 1998, et près de 9% entre 1998 et 2014. La population a augmenté de 62% entre 1998 et 2014. Cette croissance démographique a induit une dynamique spatiale. Sa superficie est passée de 2500 ha en 1985 à 3300 ha en 2000, puis à 4500 ha à ce jour et compte vingt-six quartiers né du bourgeonnement permanent de nouveaux quartiers à la périphérie de la ville (K. D. Brenoum et al., 2015, p119). Par conséquent, cette croissance urbaine comme celle des autres villes africaines se traduit par une densification de l’habitat existant dans les quartiers populaires, par remplissage progressif des zones-tampons par un habitat spontané et enfin par l’extension aux périphéries, la ville s’imbriquant dans le milieu rural (S. Brunel, 2004, p.20). C’est ainsi qu’auréolée par le boom pétrolier, Libreville, la capitale gabonaise, dans sa dynamique de croissance, déborde rapidement son site initial pour conquérir les espaces ruraux environnants (R-M. NGuema, 2006, p.55). Cette annexion de l’espace rural par la ville est une réalité à Korhogo. En effet, dans sa dynamique spatiale, la ville de Korhogo a phagocyté les localités rurales périphériques. Ces établissements humains considérés auparavant comme ruraux ont été reclassés comme quartiers de la ville de Korhogo annihilant toute possibilité de renouveler un modèle de vie axé sur l’agriculture. Cependant, les populations et surtout les femmes vont chercher à tirer profit d’un savoir-faire ancestral tel que la production. Autrefois considérée comme une activité domestique et ayant une faible implication économique, la production du beurre de karité est devenue une activité majeure faisant de la femme le pilier économique de la famille dans une société senoufo marquée par la suprématie des hommes. Le problème inhérent à cette mutation est la réorganisation socio-économique et spatiale impulsée par la femme à travers la production du beurre de karité.

L’objectif de cet article est de montrer comment la femme à travers la production du beurre de karité participe à la transformation socio-économique et spatiale de Natio-Kobadara. Notre hypothèse est que la production du beurre de karité est aujourd’hui l’activité principale qui construit un nouveau modèle d’organisation socio-économique et spatiale de ce nouvel espace urbain.

 

1 Méthodologie

Pour collecter les données, l’étude a eu recours à l’observation et aux enquêtes de terrain. Ainsi, les outils, techniques et unités de production ont été observées pour apprécier le niveau de modernisation de la production. L’examen visuel a été nécessaire pour analyser l’état du matériel de production et la pénibilité des activités. Les enquêtés ont été choisis pour couvrir toute la diversité socio-économique des productrices. Les données collectées sont relatives aux caractéristiques socio-économiques, aux quantités de production, aux revenus et types d’investissement et les difficultés de la filière.

Ces données ont été obtenues à partir de 3 focus group de 25 construit autour de 75 femmes sur les 135 qui composent la coopérative de production de beurre de Karité dénommée « groupement Chigata » soit 55 ,55% d’enquêtés et des entretiens semi-structurés auprès des 21 autres productrices qui ne sont pas membres du groupement. D’autres informations ont été collectées en dehors des sites de production du beurre de karité particulièrement auprès du responsable du Cantonnement des Eaux et Forêts. Cette structure, en vertu des lois n° 65-255 du 4 août 1965, relative à la protection de la faune et à l’exercice de la chasse et la loi n° 65- 425 du 20 décembre 1965, portant code forestier, renforcée par la loi n°2014-427 du 14 juillet 2014 portant code forestier, classe le karité parmi les espèces protégées et collecte des données relatives à cette espèce végétale. Elle a permis de collecter des données utiles sur le volume de noix de karité commercialisé dans le circuit formel en destination des pays étrangers.

 

2- Résultats

2.1 Un espace socio-économique marqué par la production du beurre de karité

2.1.1 Contexte de la production du beurre de karité

Naguère localisé à quelques kilomètres de la ville de Korhogo, Natio-kobadara est un village aujourd’hui reclassé comme quartier de la ville de Korhogo. Le nouveau quartier a perdu la quasi-totalité du foncier agricole. Par conséquent, sa population ne peut plus vivre de l’agriculture du fait de l’extension de la ville. Cette précarité foncière tire une large part de son explication dans l’histoire des populations senoufo de cette localité. En effet, parties de la zone de Sinématiali pour venir à la rescousse de leurs confrères senoufo confrontés à une guerre, il aurait été installé par le premier chef de Korhogo sur un site non loin de l’emplacement actuel de Natio-Kobadara1 . C’est donc une communauté « étrangère » qui ne dispose en conséquence que d’une propriété foncière limitée comparativement aux villages voisins dont les peuplements sont plus anciens. En revanche, les populations de cette localité possèdent encore des terres sur leur site originel situé à 35 km où elles exercent encore des droits. En raison de l’éloignement géographique qui ne leur permet pas de mettre en valeur ces terres disent-elles, elles ont cédé à d’autres populations. Cependant, elles ont encore un droit de regard sur la gestion de ce patrimoine. La population masculine a ainsi tourné le dos aux activités agricoles faute de terres cultivables. Elle s’est reconvertie dans les petits métiers urbains pour faire face aux besoins des familles. Les mieux lotis travaillent comme ouvriers dans les usines de coton situées au Sud-est de Natio-Kobadara.

Ces emplois pouvaient assurer les charges familiales si certaines entreprises n’avaient pas fermé les portes et licencié de nombreux ouvriers du fait de la crise militaro-politique de 2002- 2010. Le manque de terres agricoles et le souci de subvenir aux besoins alimentaires des ménages ont conduit ces populations à chercher des réponses dans l’espace villageois. La perte des terres agricoles à Natio-Kobadara se traduit dans l’espace par la mise en valeur de toutes les parcelles intra-villageoises capables de porter quelques cultures comme l’indique les photos 1 et 2.

Plus que des cultures de case, cette agriculture intra villageoise est le symbole de la précarité économique de cette localité mais exprime la nécessite d’une reconversion économique. Il s’agit pour ces senoufo de trouver les réponses économiques face au recul voire la disparition des anciennes options agricoles. Une diversité de cultures vivrières est pratiquée sur les terrains non encore bâtis et même dans les cours. On y trouve les légumes cultivées pour leurs feuilles telles que l’épinard, le persil, l’échalote, etc. Et d’autres cultivées pour leurs fruits en l’occurrence l’aubergine, le piment, la tomate, l’oignon, le gombo qui entrent dans la préparation des mets quotidiens des ménages.

 

2.1.2 La production du beurre de karité, une alternative économique crédible

Face à l’indisponibilité de terres agricoles, les femmes trouvent dans la fabrication du beurre de karité une alternative économique crédible. Une situation différente de celle du Burkina Faso où la promotion de ce travail spécifiquement féminin s’insère dans les nouvelles politiques de lutte contre la pauvreté. Dans ce pays, elle se traduit par la mise en œuvre de programmes de développement nationaux et internationaux ayant pour objectif de valoriser un produit local issu d'un travail, le beurre de karité (M. Saussey, 2009). La fabrication de beurre de karité n’est pas une activité nouvelle dans la région. Elle a toujours été pratiquée par les femmes. Il s’agit de tirer profit, dans un contexte de perte de revenus agricoles, d’un savoirfaire ancestral et reconstruire le modèle économique. Dans l’espace villageois, elle se traduit par la multiplication des unités familiales de production. A Natio-Kobadara, un espace est réservé à la torréfaction des noix de karité. L’existence de cette place donne la possibilité aux familles qui ont une cour restreinte de pouvoir exercer cette activité et en tirer profit. Cette place exprime le souci de l’ensemble des villageois à donner aux femmes les conditions favorables d’exercice.

Sur le plan spatial, les unités se concentrent dans le centre du village et n’existent pas dans les périphéries du village. Cette inégale répartition se calque sur la répartition de la population. En effet, le centre du village représente le foyer de peuplement le plus ancien. C’est le lieu de résidence des populations qui ont perdu leurs terres agricoles du fait de l’urbanisation. Elles ressentent donc plus le besoin de redynamiser leur espace en y incluant des activités nouvelles.

La faible représentation des sites de production dans la périphérie du village s’explique par le fait qu’elles représentent les zones phagocytées par l’extension de la ville où se concentrent des populations au mode de vie relativement plus urbain. Ces nouveaux quartiers de NatioKobadara sont les quartiers dortoirs des employés des industries situées à l’Est de cette localité et surtout des zones périphériques (carte 1)

A Natio-Kobadara, certaines unités de production familiales ont fusionné pour donner naissance à la coopérative « CHIGATA » donnant lieu à deux échelles de production

 

2.2 Les conditions et le niveau de production du beurre de karité

Les conditions de production sont celles d’une activité qui est en proie à une concurrence dans l’accès à la matière première car les pays industrialisés découvrent et estiment de plus en plus la valeur du beurre dans les produits pharmacologiques et pharmaceutiques (V. Brondex, 1999, p.28). Les productrices ont du mal à accéder aux amandes de karité en raison de la concurrence des exportateurs européens qui passent par des intermédiaires locaux que les femmes appellent les « garçons ». Cette appellation est raillerie voilée de la couardise et le manque d’ambition de ces hommes qui collaborent en toute irresponsabilité avec les concurrents étrangers. Ces intermédiaires sillonnent les villages et proposent des prix plus élevés allant jusqu’à 35 000 F le sac de 100 Kg soit plus de 50% du prix proposé par les femmes. En réalité, les productrices de beurre de karité de Natio-Kobadara soupçonnent les spéculateurs burkinabés d’être les acteurs de cette flambée de prix de la noix. Les volumes d’amande destinés à l’exportation au cours des quatre dernières années sont consignés dans le tableau n o 1.

Cette sortie d’amandes de karité vers l’extérieur du pays engendre la flambée des prix du sac de noix de karité. La production irrégulière est due aux caractéristiques génétiques du karité qui donne à l’état naturel une production irrégulière. Malgré ces conditions traditionnelles de travail, les productions sont importantes s’élevant à 2 tonnes par jour. Plus de 70 % de cette production provient de la coopérative qui regroupe 135 femmes et 30% des autres femmes qui ont refusé d’adhérer à ce groupement.

 

2.2.1 La production et la commercialisation du beurre de karité, une activité aux mains des femmes

La commercialisation du karité est une activité essentiellement féminine. Le karité est un des rares biens détenant une valeur économique qui demeure sous le contrôle des femmes (M. Elias et J. Carney, 2004, p.78). Cette réalité s’observe à Natio-Kobadara (photo 3). En effet, après l’abandon des activités agricoles, la plupart des hommes se sont reconvertis dans les activités informelles notamment les petits métiers urbains (conducteurs de motos-taxis, maçons, mécaniciens, plombiers, électriciens, etc.). Quant aux femmes, elles se sont organisées en coopératives de fabrication du beurre de karité dont la demande devient de plus en plus importante dans les industries européennes.

Elles sont les principales actrices de l’activité de production et d’organisation de la commercialisation. Le beurre de karité est devenu « l’or des femmes » de Natio-Kobadara. Cependant, la filière rencontre des difficultés auxquelles les femmes font face par plusieurs strategies.

 

2.2.2 Une difficulté d’écoulement de la production compensée par des activités économiques annexes

- Un circuit de distribution moins favorable à une forte rentabilité économique

La difficulté majeure ressentie par les femmes à l’incapacité de la filière karité de NatioKobadara à accéder directement au marché international plus porteur. Elles sont victimes de la fluctuation des prix avec le prix au kilogramme pouvant varier de 1000 f et chuter de moitié. Dans ces conditions, la tendance est au stockage de la production en attendant de meilleurs prix ou en espérant que des industries européennes aient un intérêt pour le beurre ivoirien. Cependant, toute la production n’est pas stockée, une partie est exportée vers la Guinée, le Mali et le Burkina-Faso. Ce dernier pays est étroitement lié au marché international tirant sa renommée de grand exportateur par l’importation d’une partie de la production ivoirienne. La distribution du karité reste tributaire du marché local qui n’offre pas de grandes opportunités d’écoulement de la production. Dans l’ensemble, les productrices individuelles écoulent leur produit sur le marché local et ne parviennent pas dans ces conditions à tirer pleinement profit d’un produit qui fait pourtant l’objet d’une forte demande sur le marché international. Du point de vue de la coopérative, la vente d’une partie de sa production aux pays voisins, constitue un manque à gagner qu’elle aurait pu engranger si elle était directement connectée au marché international. Les femmes produisent du beurre de meilleure qualité que celui du Burkina. Mais, celles-ci ne parviennent pas à le valoriser et tirer le maximum de profit en vue d’améliorer leurs conditions de vie socio-économique.

 

2.3 Des stratégies complémentaires de renforcement par la mise en place d’activités annexes

Les femmes de Natio-Kobadara ne veulent pas compter seulement sur les revenus tirés directement de la vente du beurre de karité. Elles veulent renforcer davantage leur autonomie financière par l’élaboration de stratégies telles que le stockage de la production, la mise en location de leur matériel de production et la création d’une tontine.

 

2.3.1 Le stockage de la production, une stratégie pour tirer profit du marché

En vue de tirer une meilleure part des cours du beurre de karité qui connaissent une tendance baissière allant de 1000 à 550 CFA, les productrices de Natio-Kobadara ont mis en place des mesures de stockage qui prennent en compte les deux nouveaux marchés auxquels elles ont accès comme on voit sur la photo no 4.

Les femmes de Natio-Kobadara n’ont pas encore accès au marché des pays occidentaux très demandeurs en beurre. Une situation dont profite la filière burkinabè qui parvient à répondre à cette demande grâce à la production ivoirienne. En attendant de maitriser les rouages de ce commerce international, les femmes ont décidé de créer de façon artificielle la pénurie pour contraindre la filière burkinabè à offrir un prix rémunérateur. Il s’agit de ne pas laisser la seule filière du Burkina Faso profiter de ce marché juteux encouragé par le besoin du beurre de karité dans la fabrication des produits cosmétiques et du chocolat. Cette stratégie se nourrit de l’idée qu’elle produirait du beurre de karité de bonne qualité que celle produite au Burkina. Selon ces femmes, le beurre produit par leurs concurrentes Burkinabès provient d’amandes de karité pressées directement à la machine sans torréfaction. Cette technique laisse un arrière parfum désagréable au beurre. C’est pour cette raison que malgré les stages effectués dans ce pays au titre de la coopération entre les deux filières, les techniques locales n’ont pas évolué. Ces techniques consistent en la torréfaction des amandes, la réalisation de la pâte, l’extraction de l’écume après la cuisson et le conditionnement du beurre. Ce processus traditionnel laisse au beurre une odeur discrète et agréablement sobre affirment-elles.

 

2.3.2 La location du matériel de production, une ressource additionnelle

La production du beurre de karité est certes une activité lucrative mais elle connait des fluctuations des prix sur le marché. Pour pallier ces incertitudes et rechercher des gains additionnels les femmes mettent en location leur matériel de production. Ce matériel de production est composé d’ustensiles qui ont été acquises par les femmes elles-mêmes. On peut compter des bassines, des futs, des marmites, des brouettes, des torréfacteurs… Tout ce matériel est stocké dans un magasin spécialement réservé à ces outils de production (voir photos 5 et 6).

A côté de ce petit matériel, les productrices disposent d’engins de production acquis à travers des dons qu’elles mettent en location pour diversifier leurs revenus. Il s’agit de 02 moulins offerts par la FAO en 2012 et un autre provenant d’un don du ministère de l’agriculture en 2016. Cet appui s’ajoute à celui reçu de ce ministère en 2014 à savoir 02 moteurs pour les moulins et 01 mortier pour le concassage des noix de karité. Elles disposent par ailleurs de véhicules pour le transport de leurs produits en l’occurrence de 02 tricycles offerts par la mairie de la ville de Korhogo et 02 autres donnés par le ministère de l’agriculture. Pour une utilisation rationnelle et un meilleur entretien de ces équipements, elles les font louer. Il s’agit de pourvoir à la maintenance de ces outils sans faire recours aux donateurs qu’elles ont mis en place ce système locatif dont les clauses varient en fonction de l’appartenance ou non à la coopérative CHIGATA. Par exemple la location journalière d’une brouette, d’une marmite ou d’un fût s’élève à 500 FCFA pour les femmes qui ne sont pas membres de la coopérative contre 100 FCFA pour les adhérents. La location de ce matériel n’est pas seulement orientée vers la production du beurre de karité mais sert également à couvrir les besoins d’ustensiles éprouvées par d’autres femmes lors de grandes cérémonies telles que les mariages, les fêtes et les funérailles.

 

2.3.3 La mise en place de tontine, une solidarité financière pour la relance des économies familiales

La tontine est une cotisation qui engage les participants à verser une somme prédéterminée à une fréquence donnée. Les montants sont attribués de façon à chacune des membres selon un ordre défini par l’association. La tontine des femmes rassemble non seulement les femmes de la coopérative Chigata mais aussi les productrices non adhérentes à cette organisation.

Pour chaque tour de versement, un des participants est désigné pour être le bénéficiaire des fonds des autres participants. Deux modes de désignation du bénéficiaire existent : soit il y a tirage au sort avant chaque versement, soit le tirage au sort est fait une seule fois au début de l’opération. Les participants bénéficient des versements en fonction du numéro tiré au sort. Lorsque tous les participants ont été bénéficiaires des fonds une fois, le cycle de la tontine est terminée. À la fin du cycle, une nouvelle opération est entamée. Pour le premier bénéficiaire, la tontine s'apparente à un crédit tandis que pour le dernier participant, la tontine s’assimile à une épargne. Le nombre des participants à une tontine est en principe connu au début du cycle. Cependant, d'autres membres peuvent rejoindre la tontine avant que tous les anciens participants aient bénéficié des fonds. Dans ce cas, chaque nouvel arrivant donne son épargne à chacun des anciens participants qui ont déjà perçu les versements. C’est ce système d’épargne qui utilisé par les productrices de beurre de karité de Natio-Kobadara pour financer les unités de production familiale qui subsistent à côté de la coopérative.

Cette opération financière leur permet de constituer une épargne soit de relancer leur activité de production individuelle. Elle permet dans ce cas de faire face aux charges de production en termes de fourniture en noix de karité et de bois de chauffe dans la mesure où elles vivent une dépendance totale vis à vis des villages voisins en ces consommables. Les fonds perçus de cette tontine rotative permettent de faire face aux charges alimentaires. A côté de ces stratégies qui permettent aux femmes pour acquérir des ressources financières additionnelles, les revenus tirés directement de la vente du beurre sont à la base d’importantes mutations socioéconomiques et spatiales.

2.4 L’impact socio-économique et spatial de la production du beurre de karité

L’amélioration des finances des femmes par la production du beurre de karité se traduit dans l’espace par des réalisations socio-économiques et par une participation active aux dépenses réservées aux hommes. Si la femme a acquis une force économique, il n’en demeure pas moins que sa participation aux dépenses familiales et communautaires se fait dans le respect de l’autorité des hommes qui reste un principe fondamental de l’équilibre de la société senoufo.

 

2.4.1 L’amélioration substantielle des revenus économiques des femmes

La fabrication du beurre de karité est une activité lucrative pour les productrices de NatioKobadara. Cette activité leur permis de renforcer considérablement leurs ressources monétaires. Avec une production de 2 tonnes par jour soit près 730 tonnes par an et un prix moyen de 550 F CFA le kg, l’association peut avoir un chiffre d’affaires de plus de 400 millions. Le revenu moyen mensuel d’une femme dans l’association est d’environ 50 000 FCFA. En dehors de l’association, les femmes ont des unités de production familiales qui peuvent rapporter près de 30 000 FCFA par mois. En tenant compte des revenus du karité, dans l’association et hors association, on a près de 80 000 FCFA par mois.

 

2.4.2 L’autonomisation économique des femmes et l’affaiblissement du rôle social des hommes

A Natio-Kobadara, la quasi-totalité des femmes travaillent pour la production et la vente du beurre de karité. La prise de conscience de l’importance économique de l’activité s’est traduite par la création d’une association en 2005. L’activité de production et de commercialisation du beurre de karité a permis de libérer le potentiel productif des femmes de Natio-Kobadara. L’espace de plus de 2400 m2 mis à la disposition de l’association, au cœur du quartier, montre leur détermination et leur engagement à devenir une source de développement. Cet espace abrite le siège de l’association (voir photo 8).

Photo 8 : Siège de l’association des femmes productrices de beurre de karité (Cliché Kra, 2017) Les femmes ont l’ambition de créer un marché local de vente en construisant des magasins de stockage capables d’immobiliser 20 tonnes de beurre qu’elles produisent en moyenne par jour. Cette stratégie permettra de faire de Natio-Kobadara, non seulement le pôle de production mais aussi et surtout le pôle majeur de commercialisation du produit. La production est vendue en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali et en Guinée. Ce qui donne un caractère international à l’activité. Néanmoins, cette production est contrariée par les acheteurs Burkinabés de graines de karité qui les écoulent vers le Burkina Faso privant les femmes d’une partie de la matière première indispensable à la production du beurre. A cet effet, les femmes essaient de s’organiser pour être plus présent sur le marché d’achat des graines de karité. En s’inspirant du marché ‘’Gouro’’ d’Adjamé à Abidjan, l’association des femmes productrices de beurre ont l’ambition de créer des marchés de beurre de Karité dans les grandes villes du pays, en particulier à Abidjan la capitale économique. C’est donc un réseau de marchés qu’elles veulent organiser dans l’espace national. L’association a même l’ambition d’améliorer l’outil de production et d’avoir une usine moderne si elle a le soutien des pouvoirs publics. En tout état de cause, il s’agit de maitriser les prix soumis à une variation souvent défavorable. Les ressources financières tirées de la vente du beurre de karité sont consacrées aux besoins sociofamiliaux (santé, scolarité, électricité, eau potable, etc.). L’esprit d’entreprise des femmes de l’association se traduit par la location de matériels de travail pour augmenter les revenus. Ainsi, 63% d’entre elles ont acheté des terrains pour construire (photo 9) tandis que 37% ont presqu’achevé la construction de leur maison.

Aussi, ces femmes sont-elles tournées vers la bancarisation de leurs avoirs. Cette situation s’exprime par une proportion de 54% qui détient un compte bancaire contre 46% qui s’y opposent du fait des prélèvements qu’elles estiment abusifs. Pendant la crise de 2002 à 2011, les femmes assuraient presqu’entièrement les charges familiales. Ce leadership socioéconomique des femmes n’a pas pour autant perturber l’équilibre mieux l’écosystème culturel des sénoufo de ce village. Ici le leadership se fait, pour le moment, dans le respect des hommes. C’est donc un leadership actif encadré par l’ordre culturel. Et ce d’autant plus que dans la tradition sénoufo, le mariage place l’homme au-dessus de la femme. La prééminence de la femme est anti-culturelle et est mal perçue par la société. Mais, les hommes assurent moins leur rôle régalien car les dépenses socio-familiales sont essentiellement assurées par les femmes. Les activités informelles des hommes sont moins rémunératrices que celles des femmes productrices du beurre de karité. L’activité de production du beurre de karité a mis au grand jour le pouvoir de décision de la femme jusque-là considérée comme celle qui subit la domination de l’homme. Désormais, elles sont au premier plan dans le soutien aux familles éplorées. Aussi, leur soutien financier est-il sollicité pour l’organisation des manifestations récréatives des jeunes. Une situation qui contribue à éclipser le pouvoir de l’homme en tant principaux piliers économiques du village. Le pouvoir économique des femmes est donc devenu une réalité. L’importance économique et sociale de l’activité a mobilisé les organismes internationaux notamment le FAO (Fonds Mondial pour l’Agriculture) et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) à soutenir l’association des femmes productrices de beurre de karité (voir photo 10). Elles ont ainsi bénéficié de formation à la gestion de leurs activités, du matériel de production (2 moulins, 2 moteurs, pompes hydraulique, etc.) et des magasins de stockage des produits.

Photo 10 : Inscription montrant l’intervention d’organismes des Nations Unies d’appui à l’association (Cliché Kra, 2017)

Avec ces appuis des institutions internationales, on peut retenir que pour le moment, contrairement à certains pays limitrophes, en Côte d’Ivoire, le soutien international à la filière karité est plus important que l’appui national. Un pays comme le Burkina Faso qui a vite compris que le beurre de karité est une ressource stratégique avec l’intérêt croissant de l’industrie cosmétique occidentale a mis en place des structures d’appui à la formation des productrices, à la professionnalisation et à la commercialisation mieux à la pénétration des marchés extérieurs attachés aux produits cosmétiques naturels (M. Saussey et al., 2015, p.583). Au Mali, l’union Si Yiriwa qui fonctionne comme une société coopérative de production de karité est soutenue par la mairie de Dioïla, la Banque Nationale de Développement Agricole (BNDA) et bénéficie du financement du gouvernement malien et de ses partenaires (M.Yattara, 2017, p.78). En Côte d’Ivoire où le soutien national est moins décisif, les femmes bénéficient de l’encadrement de l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER). Forte de ses 135 membres, l’association est courtisée par des hommes politiques de la région pendant les campagnes électorales. Cela se traduit par des dons de moulins et de motos-tricycles. Tout cela renforce la crédibilité et l’influence de l’association. Cependant, le conseil régional et le conseil municipal, principaux acteurs du développement local, n’ont pas encore apporté un soutien décisif aux femmes pour qu’elles renforcent leurs activités de production et de commercialisation. Ces institutions de développement doivent donc compléter le rôle qu’ont joué le PNUD et le FAO.

3 Discussion

Cette étude montre que la production et la commercialisation du beurre de karité permet aux femmes de Natio-Kobadara d’avoir une autonomie économique. Les divers investissements qu’elles mènent pour diversifier les sources de revenus afin de faire face aux fluctuations ont fait de ces femmes les détentrices du pouvoir économique face aux hommes qui exercent des activités peu rentables. Les résultats de ce travail sont similaires à ceux de L. Lizarzaburu (2014, p.2), pour qui l’autonomisation économique est définie comme un processus constitué de deux volets principaux : les ressources et les possibilités. Les ressources de production sont les dotations dont les femmes ont besoin pour évoluer économiquement.

Celles-ci comprennent les ressources financières (revenu, épargne, crédit), les actifs corporels (terres, logements, technologies) et incorporels (compétences, savoir-faire technique et reconnaissance sociale). Néanmoins, pour cet auteur, le fait de disposer de ces ressources n’implique pas pour autant que les femmes bénéficient d’une autonomie économique. Elles doivent être à même de décider de l’allocation de ces actifs et de les utiliser lorsqu’elles entreprennent des activités économiques rentables. Or dans la plupart des pays, les femmes ont un accès limité aux ressources et à leur contrôle par rapport aux hommes. Ainsi, elle conclut que l’autonomisation économique renvoie donc au « pouvoir d’agence » des femmes, défini comme leur capacité à prendre des décisions et être en mesure d’agir en fonction de celles-ci. L'autonomisation économique renvoie à la capacité à prendre des décisions et être en mesure d'agir en fonction de celles-ci. Aujourd'hui encore les femmes sont les premières victimes de la pauvreté et leur potentiel est sous-utilisé par rapport à celui des hommes. L’autonomisation est également le processus par lequel les moins puissants ont plus de contrôle sur les circonstances de leurs vies. Ceci inclut à la fois le contrôle des ressources (physiques, humaines, intellectuelles, financières) et l'idéologie (croyances, valeurs, attitudes). Elle signifie une plus grande confiance en soi, et une transformation intérieure de sa conscience qui permet de surmonter les barrières externes à l'accès aux ressources ou des changements dans les idéologies traditionnelles (G. Sen et S. Batliwala, 2000, p.12).

D'après les chiffres de l’ONU Femmes, en 2012, 70% des personnes vivant avec moins de 1 dollar par jour sont des femmes et des filles. Elles représentent 58% de la totalité du travail non rémunéré (Banque Mondiale, 2012). De nombreuses africaines restent confinées à l’extrémité inférieure de l’éventail des opportunités économiques, ce qui perpétue souvent le faible statut socio-économique de leur famille (PNUD, 2016, p.63). Selon, cette institution, à mesure que le statut de la femme progresse, la situation économique de la famille toute entière s’améliore. Ce constat de l’ONU rejoint nos résultats puisque grâce au beurre de karité, les femmes assuraient presqu’entièrement les charges familiales pendant la crise de 2002 à 2011. Ce leadership socio-économique des femmes n’a pas pour autant perturber l’équilibre mieux l’écosystème culturel des sénoufo de ce village. Ici le leadership se fait, pour le moment, dans le respect des hommes. C’est donc un leadership actif encadré par l’ordre culturel. Et ce d’autant plus que dans la tradition sénoufo, le mariage place l’homme au-dessus de la femme. La prééminence de la femme est anti-culturelle et est mal perçue par la société. Mais, les hommes assurent moins leur rôle régalien car les dépenses socio-familiales sont essentiellement assurées par les femmes. Les activités informelles des hommes sont moins rémunératrices que celles des femmes productrices du beurre de karité.

 

Conclusion

De par les activités peu rémunérées qu’elles mènent, les femmes vivent souvent dans des territoires où la vie quotidienne prend la forme de survie. A Natio-Kobadara, les femmes veulent changer cette orientation à partir d’un savoir- faire ancestral. Ainsi, cette localité telle une monnaie frappée à l’effigie d’une personnalité laisse observer les empreintes spatiales de cette dynamique économique. La disposition spatiale des activités économiques montre clairement que la femme de Natio-Kobadara est la détentrice du pouvoir économique même si elle ne l’affirme pas du fait du gène profond que lui recommande la tradition. Si elle ne revendique pas le pouvoir politique à l’inverse elle compte bien renforcer son pouvoir économique en termes de perspectives. Les idées ne manquent et elles se traduisent par la volonté de construire un marché spécialisé dans la commercialisation directe du beurre de karité, de l’ouverture de magasins de stockage du beurre à Abidjan, la création d’une entreprise de fabrication de beurre à Natio-Kobadara et la collecte de la production de la région. Au regard des perspectives, elles finiront un jour par réclamer ouvertement le pouvoir politique parce qu’elles détiennent déjà le pouvoir économique et social. Quoi qu’il en soit cela ne fera que ressortir le vrai visage de la société senoufo qui en réalité n’est tenue que par la femme. En tout état de cause, le leadership économique des femmes n’a pas encore entrainé une déstabilisation des structures culturelles locales. Le mérite de ces femmes est non seulement de libérer leur potentiel pour créer la richesse mais surtout de respecter les normes des traditions culturelles séculaires malgré leur force économique.

 

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Auteur(s)


¹Maître-Assistant, IDépartement de géographie / Université Peleforo Gon Coulibaly , Konanhyacinth@gmail.com

²Maître-Assistant, IDépartement de géographie / Université Peleforo Gon Coulibaly , krajoseph@yahoo.fr

³Maître-Assistant, IDépartement de géographie / Université Peleforo Gon Coulibaly , koyestekoi@yahoo.fr


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