Pratiques, régimes des feux de brousse

regards

Pratiques, régimes des feux de brousse et dynamique de la savane du sud Mali

Moussa KONE, Paul LARIS, Fadiala DEMBELE, Saly Ramata MAIGA

Résumé :


La savane ouest africaine est présentée dans la littérature des changements climatiques et environnementaux comme l'un des paysages tropicaux les plus parcourus par le feu. Les feux de brousse sont considérés dans cette littérature comme un facteur de maintien de la savane. L’objectif de cette étude a été de comprendre les pratiques d’utilisation du feu comme outil de gestion des ressources, les régimes des feux et la dynamique du couvert végétal du sud Mali. La recherche a été conduite pendant une saison sèche entière dans deux sites de recherche, Faradiélé et Tabou. Les données ont été collectées à travers les observations de terrain, les interviews auprès de la population, l’analyse de la végétation et les expériences de feux de brousse en début, au milieu et en fin de la saison sèche. Les résultats de la recherche révèlent que plusieurs acteurs allument le feu à la brousse à différentes périodes de la saison sèche pour plusieurs raisons et que l’intensité du feu, l’efficacité du brulage et la fréquence des feux varient selon la période de la saison sèche. Les résultats laissent comprendre que les trois régimes de feu qui caractérisent la saison sèche impactent différemment la savane du sud Mali. En effet, les feux précoces ont moins d’impacts négatifs sur la croissance des espèces ligneuses et herbacées pérennes tandis que les feux de milieu de saison et les feux tardifs ont des effets plus destructeurs sur les ligneux.

Mots clés: Feux de brousse, pratiques liées au feu, régimes des feux, savane soudanaise, sud du Mali

Introduction

Les savanes soudanaises et guinéennes ouest africaines sont les paysages tropicaux régulièrement parcourus par les feux de brousse (A. B. Adouabou et al., 2004, p. 4; M. Koné, 2012, p. 1 ; F. Dembélé, 1996, p. 3). Les chercheurs spécialistes ou experts des changements climatiques et environnementaux, traitant des pratiques et des régimes des feux, croient que la majorité des feux de brousse est toujours allumée au milieu et en fin de saison sèche. Dans ce contexte, les feux de brousse sont considérés comme un élément de maintien de la savane en majorité herbeuse et arbustive (K. F. Koffi et al., 2018, p. 1; A. Fournier et al., 2014, p. 202 ; Dembélé, 1996, p. 1).

A la suite des chercheurs, les autorités gouvernementales des pays d’Afrique de l’ouest croient également que le feu est une cause majeure de la déforestation et des émissions des gaz à effet de serre et des aérosols (M. Koné, 2012, 1; T. J. Bassett et Z. Koli Bi, 2000, p. 69 ; T. J. Bassett et al., 2003, p. 54; GES-CI, 1996, p. 59). Ainsi, dans les nouvelles approches du développement durable, les autorités publiques élaborent et appliquent régulièrement des politiques et programmes de préservation de l’environnement qui visent à préserver leur potentiel en matière de production agro-pastorale. La préservation de la biodiversité et la prévention des feux de brousse occupent une place importante dans ces politiques environnementales des pays ouest africains. Par exemple, un Comité National de Gestion des Feux de brousse est mis en place en Côte d’Ivoire. Des structures similaires existent au Burkina Faso et au Mali pour limiter et atténuer les effets néfastes des feux de brousse. Les pouvoirs des agents des Eaux et Forêts sont renforcés au Mali pour lutter contre les feux de brousse (M. Mäkelä et T. Hermunen, 2007, p. 3; GES-CI, 1996, p. 54; République du Mali, 1986, p. 22). En dépit des interdictions et des restrictions imposées, les populations rurales continuent d’utiliser le feu. Comment utilisent-ils le feu dans leurs activités? Quels sont les régimes de feux qui en découlent et quels sont leurs impacts sur la végétation ?

Le présent article examine les relations entre les pratiques des feux, les régimes des feux de brousse et la dynamique du couvert végétal en milieu de savane soudanaise au sud du Mali. Il s’agit de cerner la manière dont les différents acteurs locaux utilisent le feu en tant qu’outil de gestion des ressources naturelles, comment l’intensité, l’efficacité et la fréquence du feu évoluent dans le temps au cours d’une saison sèche entière et modifie le paysage de la savane soudanaise. Cette recherche s’est déroulée dans la zone sud du Mali dans les sites de recherche de Siby et de Bougouni.

1. Présentation de la zone et des sites d’étude

La région de l’étude est la zone sud du Mali (Figure 1). La végétation dans la zone d'étude est la savane soudanaise. Elle est composée d'un mélange de graminées, d’arbustes et d’arbres disposés en une mosaïque complexe (P. Laris, 2002, p. 159). La région du sud Mali est caractérisée par un régime de précipitations unimodal avec des pluies qui débutent en juin et se terminent en octobre. La moyenne des précipitations annuelles varie entre environ 1 000 mm au nord et 1 200 mm au sud de la zone (P. Laris et J. D. Foltz, 2014, p. 6 ; O. Kadri Nouhou, 2007, p. 11). La saison sèche s’étend du mois de novembre au mois de mai. Pendant cette période, l’humidité relative de l’air diminue de manière drastique et la température ambiante augmente et dépasse le point culminant de 40oC en avril et en mai (https://www.wunderground.com). La saison sèche coïncide avec la période de la saison de feux de brousse dans cette région qui est une zone d’intensification agricole et d’élevage bovin avec une grande diversification de systèmes de production agricoles dont la rotation des cultures (P. Laris et J. D. Foltz, 2014, p. 6).

Figure 1: Localisation de la région d’étude et des sites de recherche

L'étude a été conduite dans deux zones, Bougouni et Siby. Elles ont été choisies parce qu'elles représentent des zones avec différents régimes de feu, différents niveaux d'intensité agricole ainsi que des histoires différentes de l’occupation des terres. La région de Bougouni est localisée dans le Cercle de Sikasso au cœur de la zone de culture du coton tandis que celle de Siby appartient au Cercle de Kati. Les sites de recherche sélectionnés sont Tabou (Siby) et Faradiélé (Bougouni).

2. Données et méthodes

2.1. Collecte et traitement des données

Les travaux menés dans les sites de recherche de Faradiélé et de Tabou ont consisté à collecter des données sur le couvert végétal, les pratiques liées à l’utilisation du feu et les régimes des feux. La collecte des données sur le terrain s’est effectuée entre les mois de novembre 2015 et mars 2016 au cours de trois missions de recherche de terrain. La première mission s’est déroulée du 21 novembre au 08 décembre 2015, la deuxième mission a eu lieu du 1er au 14 janvier 2016 et la troisième mission de terrain du 1er au 14 mars 2016.

2.1.1. Les données sur la végétation de savane

Les données relatives au couvert végétal ont été collectées à travers des observations, des analyses détaillées et des expériences sur le terrain (Photo 1). Dans un premier temps, les zones d’observation et de mesure de la végétation ont été sélectionnées sur la base d’une carte issue de la compilation des images Landsat de la zone d’étude sur les 20 dernières années indiquant les zones du paysage qui brulent régulièrement en début, au milieu et à la fin de saison sèche. Les sites d’observation et les parcelles d’expérimentation les plus représentatifs en termes de communautés végétales et de biomasse disponible ont été retenus. Des parcelles d’expérimentation de 10 m x 10 m ont été délimitées pour des analyses détaillées de la végétation (Photo 2A). Les types de végétations de savane rencontrés, leurs compositions et caractéristiques floristiques (Herbes annuelles, pérennes, jeunes plantules, anciennes plantules, arbustes et arbres) ont été relevés sur un questionnaire et une analyse détaillée de la végétation a été faite dans les parcelles. La biomasse susceptible de brûler a été coupée puis pesée à l’aide d’une balance électronique dans les parties moins denses, moyennement denses et plus denses à l’intérieur des parcelles d’expérimentation (Photo 2B).

Photo 2 : le dispositif expérimental : Photo 2A : une parcelle de 10 m x 10 m ; Photo 2B : une parcelle de 1m2 qui a servi à peser la biomasse disponible avant le passage du feu ; Photo 2C : Une parcelle de 10 m x 10 m après l’expérience de feu de brousse.

Dans chacune de ces trois parties, deux parcelles de 1 m x 1 m ont été délimitées (Photo 2B). La première parcelle a servi à peser la biomasse disponible avant le passage du feu tandis que la deuxième a servi à peser le reste de la biomasse qui n’a pas brûlé lors du passage du feu. Au cours des expériences de feux de brousse, les impacts du feu sur les espèces ligneuses et herbacées ont été analysés. Dans le but d’examiner les impacts du feu sur la croissance des ligneux à différents niveaux de croissance, certaines espèces ligneuses des parcelles soumises au feu ont été étiquetées pour observation et mesure des paramètres de la croissance (Diamètre à la base à hauteur d’homme (DBH) et hauteur) lors des missions de terrain suivantes. La compréhension des changements environnementaux des populations locales a été collectée à travers une enquête par questionnaire. Les chefs de ménage ont été invités à décrire les différents types de végétation du finage et à expliquer comment les pratiques locales des feux de brousse modifient la végétation.

2.1.2. Les données sur les pratiques des feux de brousse

Les données sur les pratiques des feux ont été collectées à travers une enquête par questionnaire dans le village de Tabou. Pour cette recherche, comme il n’existait pas de base de sondage de la population de Tabou, la méthode des choix raisonnés a été appliquée. Un échantillon de 40 chefs de ménage (hommes, femmes, cultivateurs, chasseurs, éleveurs et ménagères) présents dans la zone d’étude depuis longtemps a été retenu et interviewé.

Deux questionnaires ont été élaborés. Le premier questionnaire a été administré en début de saison sèche. Les différentes questions portent sur les acteurs des feux de brousse et leurs manières d’utiliser le feu, sur les régimes des feux de brousse et les raisons pour lesquelles les différentes zones de la savane brûlent à différentes périodes de la saison sèche. Le deuxième questionnaire porte sur les activités génératrices de revenue liées à l’utilisation du feu et aux ressources végétales, notamment le charbon de bois et les bois de chauffe. Ainsi, des informations (acteurs, périodes, espèces d’arbres utilisées, manière de les couper) sur la production du charbon de bois et la coupe des bois de chauffe ont également été collectées.

2.1.3. Données sur les feux de brousse

Les données sur les feux de brousse concernent d’abord leurs caractéristiques et ensuite les régimes.

Les données concernant les caractéristiques des feux ont été collectées à travers des expérimentations sur le terrain à Tabou et à Faradiélé. Pendant les expériences de feux de brousse, les données relatives aux périodes des feux de brousse, à l’intensité du feu, à l’efficacité du brûlage et à la fréquence du feu ainsi que leurs impacts sur les communautés végétales ont été relevées sur les fiches. La température du feu qui caractérise l’intensité a aussi été mesurée à l’aide d’un analyseur de gaz, l’IMR 1400. L’efficacité du brûlage a été estimée de manière visuelle après le passage du feu. Ainsi, un taux de brûlage a été assigné à la parcelle en fonction de la quantité de biomasse qui a brulé au cours de l’expérience, soit la combustion n'est pas efficace (0% - 49%) ; la combustion est efficace (50% - 89%) ; la combustion est très efficace (90% - 100%). En plus de la méthode visuelle, l’efficacité du brûlage a été calculée en utilisant les quantités de la biomasse mesurées avant et après le passage du feu. La hauteur des flammes du feu a été estimée après le passage du feu en regardant la trace du brûlage sur les écorces des arbres et arbustes et de manière visuelle. Une moyenne pour la hauteur de la flamme du feu pour la parcelle a été retenue. Les différents sens du feu (même sens que le vent ou sens contraire au vent) ont été notés. L’état des ligneux après le passage du feu a été observé de manière visuelle. Toutes ces informations ont été consignées sur des fiches utilisées en début, en milieu et en fin de saison sèche.

Les données concernant les régimes des feux ont été collectées à travers les interviews à Tabou et les expériences de feux de brousse. La mise en place du dispositif des expériences de feux de brousse a été basée sur les connaissances et pratiques locales dans le paysage où les activités humaines se produisent. Le protocole prend en compte les différentes périodes de mise à feu de la saison sèche et de la journée (Matinée, mi-journée, soirée) ainsi que les sens de l’allumage du feu par rapport au sens du vent (Feux allumés dans le même sens que le vent ; feux allumés dans le sens opposé au vent).

2.1.4. Les données climatiques

Les données météorologiques ont été collectées pour deux échelles : l’échelle régionale et l’échelle de la parcelle d’expérimentation. Les données à l’échelle de la parcelle d’expérimentation sont celles collectées sur le site lors des expérimentations à l’aide de la station météorologique portable de marque Kestrel 4000. Elles permettent de connaitre avec exactitude la température de l’air, l’humidité relative, la vitesse du vent qui prévalent au moment de l’expérience. Les données de l’échelle régionale sont collectées par la station météorologique de l’aéroport Bamako et valable seulement pour la région de Siby située à environ 60 kilomètres. Ces données sont stockées sur le site web: https://www.wunderground.com.Ces données permettent d’avoir une idée globale de l’évolution des paramètres météorologiques au cours d’une journée entière et des différentes périodes de la saison sèche. Pour cette étude, ce sont les données journalières avec un intervalle de temps de 30 min qui ont été utilisées. Les variables utilisées sont la température relative de l’air, le taux d’humidité relative, la vitesse du vent, le sens du vent. Toutes ces variables influencent la croissance de la végétation et la propagation des feux.

2.2. Traitement et analyse des données

Toutes les données collectées sur le terrain à travers les observations, les interviews et les expériences ont été traitées et analysées. Selon le type de données, les logiciels de télédétection et cartographie, de statistique, et des tableurs ont été utilisés. Les résultats sont reproduits sous forme de cartes, de tableaux et de graphiques. Les données météorologiques ont été organisées dans le tableur Excel afin de comparer les taux d’humidité relative, température, vitesse du vent du début, du milieu et de la fin de la saison sèche. Les données issues des enquêtes par questionnaire ainsi que celles collectées sur les feux de brousse sont principalement des données qualitatives qui ont été transformées en valeurs numériques afin de les analyser en utilisant logiciel statistique IBM SPSS Statistics 24.

L’équipe de l’Université de Californie à Long Beach a élaboré la carte de la distribution spatio-temporelle des feux de brousse et une carte de l’occupation du sol de la région à partir des images satellites Landsat de résolution spatiale de 30 mètres. Les classes de végétation retenues sur la carte de l’occupation du sol sont la savane boisée, la savane arborée ou longue jachère, la savane herbeuse, les jachères récentes et les champs.

3. Résultats

3.1. Les paramètres météorologiques qui influencent les feux de brousse

Les paramètres météorologiques qui influencent les régimes des feux de brousse et le développement de la végétation pendant la saison sèche sont la pluviométrie, l’humidité relative, la température ambiante, la vitesse du vent et l’évapotranspiration potentielle (L’évapotranspiration potentielle n’a pas pu être collectée pendant de la phase de collecte). Les précipitations pendant la saison sèche dans la zone de recherche sont en général autour de 0 (zéro). La distribution des valeurs journalières de la température, de l’humidité et de la vitesse du vent au début, au milieu et à la fin de saison sèche s’appuient sur les données climatiques de la région de Bamako à laquelle Tabou appartient. Elles ont été récoltées sur trois périodes de saison sèche : 24 novembre – début de saison ; 3 janvier – milieu de saison sèche ; 8 mars – fin de saison sèche.

Les valeurs obtenues indiquent que la température de l’air, l’humidité relative et la vitesse du vent varient au cours de la saison sèche. En général, tout le long de la saison sèche et pendant la durée de la journée, la température est inversement proportionnelle à l’humidité relative. Au cours de la saison sèche, la température de l’air augmente tandis que l’humidité relative diminue.

3.1.1. Concernant la température de l’air

En début de saison sèche, la température est en général basse et le temps est doux avec une moyenne de 17 oC, un maximum de 35 oC, un minimum de 17 oC (Tableau 1).

Tableau 1: Valeurs de la température maximale, minimale et moyenne journalières en début, milieu et fin de saison sèche (oC).
24 nov. 2015 3 janv. 2016 8 mars 2016
Température maximale 35 30 39
Température minimale 17 20 22
Température moyenne 25 25 31

En milieu de saison sèche, la région de Bamako est sous l’influence de l’harmattan et les températures sont en général plus basses. La température moyenne observée est de 25 oC tandis que le maximum est 30 oC et le minimum est 20 oC. Par ailleurs, il a été observé sur le terrain que la température est très élevée en milieu de journée à la mi- saison sèche (41 oC) comparativement au début (35 oC) et à la fin (30 oC) de saison sèche.

3.1.2. Concernant l’humidité relative

L’humidité relative de l’air est en général très élevée. Elle a une moyenne de 53%, une maximale de 83% et une minimale de 21% (Tableau 2).

Tableau 2: Valeurs de l’humidité relative maximale, minimale et moyenne journalières en début, milieu fin de saison sèche (%).
24 nov. 2015 3 janv. 2016 8 mars 2016
Humidité maximale 83 33 38
Humidité minimale 21 12 9
Humidité moyenne 53 22 19

Pendant que souffle l’harmattan, l’humidité relative de l’air diminue drastiquement en milieu de saison sèche à 12% pour la minimale et de 33% pour maximale d’humidité. En fin de saison sèche, les influences de l’harmattan diminuent et les températures observées sont en général plus élevées. A l’inverse, l’humidité relative de l’air atteint son plus bas niveau dans cette période.

3.1.3. Concernant la vitesse du vent

La propagation du feu est fonction de la vitesse du vent. Globalement, il a été observé que le vent stable en début de saison sèche, devient de plus en plus instable au milieu et à la fin de la saison sèche. Le vent oscille beaucoup plus entre 6 h (le matin) et 18 h (le soir) (Tableau 3).

Tableau 3: Valeurs de la vitesse maximale, minimale et moyenne journalières en début, milieu fin de saison sèche (m/s).
24 nov. 2015 3 janv. 2016 8 mars 2016
Vitesse maximale 4 6,71 6,71
Vitesse minimale 0 2,24 0 m
Vitesse moyenne 1,76 4,23 2,96

En début de saison sèche, les valeurs faibles indiquent des vents faibles dont la moyenne journalière est autour de 2 m/s. Les valeurs minimale et maximale sont respectivement 0 m/s et 4 m/s, en début de saison sèche. En milieu de saison sèche, les vents qui soufflent sont plus forts. En fin de saison sèche, les vents sont tout aussi forts qu’instables.

3.2. Les pratiques et les régimes des feux

3.2.1. Pratiques des feux de brousse et acteurs

L’observation du paysage montre que la brousse de Faradiélé et de Tabou est parcourue chaque année par des feux de saison sèche entre novembre et avril. Les informateurs ont affirmé que les cultivateurs, les femmes ménagères, les jeunes qui chassent le gibier avec les chiens, les bouviers, les collecteurs de miel sont tous des acteurs des feux de brousse dans la région. Certains feux sont accidentels ou allumés par des pyromanes. La pratique des feux de brousse est très solidement ancrée dans les habitudes des populations de la région du sud Mali. Les chefs de ménages enquêtés ont unanimement déclaré que leurs parents et grands- parents avaient fait usage du feu, tout comme leurs ancêtres avant eux. D’autres pratiques, notamment les feux pastoraux, sont actuellement selon les indications des informateurs, en recul parce que les éleveurs ont besoin de la biomasse sèche comme pâturage en milieu et fin de la saison sèche. Les informateurs ont également indiqué que les feux rituels qui se faisaient avant ont disparu.

3.2.2. Typologie des feux de brousse

Plusieurs types de feux sont allumés à la brousse au cours de la saison sèche par les différents acteurs dans les régions de Bougouni et de Siby. Le premier type concerne les feux de protection allumés en guise de pare-feu autour des habitations, des greniers, des espaces de stockage des récoltes (Coton, vivriers) aux alentours des villages et des vergers de mangue et d’anacarde. Ces feux sont en général allumés fin octobre-début novembre et ils sont surveillés attentivement afin qu’ils ne débordent pas. Les cultivateurs préfèrent les allumer la nuit ou tôt le matin.

Les feux de brousse typiques sont ceux allumés dans les végétations naturelles qui sont des paysages où la biomasse susceptible de brûler, notamment la biomasse herbacée est organisée en strates continues pour alimenter la progression des flammes. Les observations de terrain et les interviews montrent que les feux parcourent tous les types de végétation observés (Savanes herbeuse, arbustive, arborée, forêt galerie, jachère, champ). Des informateurs ont affirmé que certains de ces feux sont allumés à la brousse pour impulser la floraison du néré et pour nettoyer le paysage. Les informateurs sont unanimes que ces feux de brousse ne brûlent pas tout le paysage de savane.

Les feux pastoraux sont allumés afin de permettre la régénération du tapis herbacé qui constitue un bon fourrage pour le bétail. Ces feux de brousse sont en général attribués aux bouviers qui veulent obtenir les repousses d’herbes. Cependant, les éleveurs enquêtés indiquent un changement de leurs pratiques liées au feu. Ils disent ne plus faire usage du feu à cause des amendes infligées en cas de dégâts de cultures et affirment se contenter maintenant des repousses provenant des feux de protection des villages et de ceux qui s’étendent dans certaines jachères. Les informateurs ont mentionné que ces feux sont allumés en fin octobre- novembre.

Les feux de chasse sont ceux qui sont allumés par les chasseurs pour débusquer le gibier ou pour avoir une bonne visibilité en brousse en milieu de saison sèche. Des chasseurs traditionnels (Dozos) allument le feu à la brousse afin de procurer les animaux sauvages de repousses. En plus des Dozos, des jeunes qui partent chasser individuellement avec leur(s) chien(s), équipés de fusils et de lances, allument également le feu. Cette pratique se fait à toutes les périodes de la saison sèche mais est plus répandue en fin de saison sèche.

3.2.3. Régimes des feux de brousse

Un régime de feu de brousse renvoie à l’intensité, l’efficacité et à la fréquence du feu par période pendant la saison sèche. Dans la zone d’étude, les feux de brousse sont observés pendant toute la saison sèche. Ils sont subdivisés en trois périodes qui sont le début, le milieu et la fin de la saison sèche (Tableau 4).

Tableau 4: Intensité des feux de brousse selon les chefs de ménage enquêtés
 

Période de saison sèche

Intensité

feu

du Chefs de

ménage

 

(%)

Début de saison sèche Moins intense 40 100
Milieu de saison sèche Intense 40 100
Intense 38 95
Fin de saison sèche Moins intense 2 5

Les feux de brousse de ces trois périodes sont respectivement appelés feux précoces, feux de milieu de saison sèche et feux tardifs. Les feux précoces sont généralement allumés entre novembre et fin décembre. Pendant cette période, la biomasse susceptible de brûler est encore en majorité fraiche et quelques dernières pluies peuvent toujours tomber. Le taux d’humidité de l’air est très élevé. Les feux précoces brulent de petits espaces et fragmentent le paysage. Les feux de milieu de saison sèche sont appelés les feux de pleine saison sèche. Ils sont allumés entre janvier et février. Les feux de milieu de saison sèche brûlent de grandes surfaces. Les feux tardifs sont quant à eux allumés entre mars et avril-mai. Les feux de fin de saison sèche peuvent brûler de grandes étendues du paysage et ils sont très difficiles à contrôler parce que la biomasse à cette période est très sèche, la vitesse du vent est très élevée et le vent change constamment de sens. Mais en général les feux tardifs ont lieu à une période où le paysage est déjà disséqué par les feux précoces et de milieu de saison sèche.

Pour cette recherche, l’intensité des feux de brousse est caractérisée par la température du feu. Plus la température est élevée, plus le feu est intense. Au cours des enquêtes, les chefs de ménage ont indiqué que la température du feu varie selon les périodes. La quasi majorité des chefs de ménage enquêtés ont indiqué que les feux sont moins intenses en début de saison sèche, mais qu’ils sont intenses en milieu et en fin de saison sèche (Tableau 5).

Les résultats des expériences de feux de brousse indiquent aussi que la température varie selon les périodes de la saison sèche (Tableau 5). Elle est de 427oF (219 oC) en début de saison sèche, contre 578oF (303 oC) en milieu et de 678oF (359 oC) en fin de saison sèche. La température moyenne la plus élevée a été observée en fin de saison sèche (366oF (186 oC)).

Tableau 5: Température du feu par période de la saison sèche en Fahrenheit (oF) et en degré Celsius (oC)
Période de la
saison sèche
Température
minimum
Température
maximum
Température
moyenne
Écart-type
Début 1 (33) 220 (427) 91 (196) 20 (68)
Milieu 0 (32) 303 (578) 143 (290) 38 (101)
Fin 1 (34) 358 (678) 186 (366) 52 (125)

Les expériences de feux de brousse permettent de constater que des feux précoces sont plus intenses que certains feux de milieu de saison sèche en dépit de la grande variation observée. L’une des raisons fondamentales est le type d’herbes qui brûle parce que ceux-ci varient par période de saison sèche.

L’efficacité du brûlage lors des feux de brousse varie également en fonction des périodes de mise à feu de la brousse. Tous les chefs de ménage enquêtés sont unanimes que le feu est peu efficace au début de la saison sèche, efficace en milieu et très efficace en fin de saison sèche (Tableau 6).

Tableau 6: Efficacité des feux de brousse selon les chefs de ménage
 

Période de la saison sèche

Efficacité du feu N ombre de chefs

de ménage

 

(%)

Début de saison sèche Peu efficace 40 100
Milieu de saison sèche Efficace 40 100
Fin de saison sèche Très efficace 40 100

Ces réponses concordent avec les résultats des expériences de feux de brousse effectuées durant les trois périodes de la saison sèche (Tableau 7). Les observations lors des expériences montrent que le feu le plus efficace est celui de fin de saison sèche avec une efficacité de brûlage qui varie entre 97 % et 100 %. Cependant, il a été constaté que des feux de brousse peuvent être efficaces tant en début, milieu qu’en fin de saison sèche (Tableau 7).

Tableau 7: Efficacité visuelle pendant les périodes de mise à feu à la brousse
Saison Minimum Maximum Moyenne Écart-type
Début 50 100 80,33 12,45
Milieu 10 100 88,28 19,16
Fin 97 100 98,35 1,07

La fréquence des feux de brousse est définie comme le passage répété du feu dans un même paysage à l’échelle d’une saison sèche entière ou de plusieurs années. Au cours de l’enquête de terrain, 90% des chefs de ménage ont affirmé que si la brousse brûle en début de saison sèche, elle peut encore brûler en milieu ou en fin de saison sèche. Seulement 5% des chefs de ménage pensent qu’une brousse qui brûle en début ou milieu de saison, ne peut plus brûler (Tableau 8).

Tableau 8: Fréquence des feux de brousse selon l’avis des chefs de ménage
Fréquence des feux Chefs de ménage (%)
Si brûle en début ou milieu de saison sèche, ne peut plus brûler 2 5
Si brûle en début ou milieu de saison sèche, peut encore brûler 1 3
Si brûle en début de saison sèche, peut brûler au milieu ou en

fin de saison sèche

 

36

 

90

Pas de réponse 1 2
Total 40 100

3.3. Analyse du couvert végétal

3.3.1. Typologie de la végétation

Le paysage à Faradiélé et à Tabou est diversifié. La végétation est composée de savane herbeuse, de savane arbustive, de savane arborée, de jachères et de zone de cultures. En plus, la partie sud de la zone de recherche contient beaucoup plus d’espèces ligneuses que la partie nord (Figure 3).

Figure 3: Les différents types de savane du sud Mali
Source : P. Laris et al., 2016

Dans le sud Mali, de manière détaillée, trois types de savane herbeuse ont été observés. Le premier type de savane herbeuse est uniquement formé d’herbes et est localisé sur les cuirasses. Ici, les herbes sont dans leur quasi majorité de type annuel. L’absence ou la rareté d’arbres et d’arbustes de petite taille et peu répandus permet aux herbes de bien se développer pendant la saison de pluies. Le deuxième type est constitué par un mélange d’herbes, d’arbustes et de quelques rares arbres dispersés dans le paysage. Ce type de savane herbeuse se localise en général sur le versant. La biomasse herbacée est constituée, ici, de mélange d’herbes annuelles et d’herbes pérennes. Le troisième type se localise dans les bas-fonds hydromorphes. Dans ce type de savane herbeuse, la quasi majorité des herbes est pérenne. Le premier type de savane brûle majoritairement en début de saison sèche tandis que le feu est beaucoup plus allumé au deuxième type de savane en milieu de saison sèche et le troisième type brûle en grande partie en fin de saison sèche. Tous ces types sont regroupés en savane herbeuse (Figure 3)

La savane arbustive se reconnaît par ses arbustes chétifs. Elle se caractérise par sa physionomie avec deux strates bien distinctes: une strate herbacée peu développée et une strate arbustive qui contient des éléments ligneux dont la taille varie entre 1,50 m et 5 m de hauteur. Cette zone brûle en générale en milieu et fin de saison sèche.

La savane arborée représente une formation intermédiaire entre la savane boisée et la savane arbustive. Elle se caractérise par une dominance des espèces ligneuses par rapport aux herbacées. La savane arborée se compose d’arbustes et d’arbres bien développés de taille comprise entre 8 et 15 m. Ce type de savane brûle en général en milieu et fin de saison sèche. Elle est souvent assimilée aux anciennes jachères (Figure 3).

Les deux sites de Faradiélé et Tabou sont des zones d’intenses activités agricoles et pastorales. Les cultures annuelles principales sont le coton, le riz, le maïs, le sorgho, le mil, l’arachide, le haricot et les cultures maraichères (P. Laris et J. D. Foltz, 2012, p. 4; P. Laris et J. D. Foltz, 2014, p. 6). Les cultures pérennes majeures pratiquées à Tabou et à Faradiélé sont l’anacarde et la mangue. Après plusieurs années de culture des spéculations annuelles en utilisant le système de rotation, la terre est mise en jachère, pour permettre la reconstitution de la fertilité du sol.

Les jachères occupent une grande partie du paysage de Faradiélé et de Tabou. Leur âge varie entre deux et vingt ans. Elles sont constituées par un mélange d’arbres, d’arbustes et d’herbacées annuelles et pérennes. L’une des caractéristiques majeures de ce type de végétation est la présence de beaucoup d’arbustes.

3.3.2. Composition floristique de la végétation

Les paysages des régions de Faradiélé et de Tabou sont composés d’une diversité d’espèces d’arbres, d’arbustes, de plantes buissonnantes et d’herbes organisées de manière complexe. Pendant la saison végétative qui coïncide avec la période des pluies, tous ces arbres et arbustes ont des feuilles vertes.

Les différentes espèces d’arbres majeures sont le Parkia biglobosa, Saba senegalensis, Detarium microcarpum, Tamarindus indica et Vitellaria paradoxa, Isoberlinia doka, Anogeissus leïocarpus, Terminalia macroptera, Pterocarpus erinaceus, Cassia sieberiana, Khaya senegalensis, Sterculia setigera et Diospiros mespiliformis, Afzelia africana, Daniela olivieri, Antanda africana, Lanea velutina, Acacia athaxantha, Afromozia laxiflora, Anona senegalensis, Bombax constatum, Combretum leucardii, Combretum molle, Combretum nigricans, Cordylla pinata, Gardenia erubescens, Grevia mollis, Nauclea latifolia, Ozoroa insigniset le Pteleopsis suberosa. Ces arbres sont beaucoup utilisés par les populations locales pour des besoins alimentaires, médicaux et commerciaux ainsi que pour le bois de chauffe et pour la fabrication du charbon. En début de saison sèche, les feuilles de ces arbres qui tombent ne sont pas nombreuses. Au cours de cette période, elles sont vertes et brûlent difficilement. Plus on avance dans la saison sèche, plus de nombreuses feuilles sèchent et tombent. Elles constituent une partie de la biomasse susceptible de brûler.

En plus des nombreuses espèces d’arbres identifiées, plusieurs espèces d’herbes pérennes et annuelles ont été inventoriées. Les herbes pérennes majeures sont l’Andropogon gayanus, Siczacurium semi berbe, Cimbopogon giganteus, Andropogon Sp., Loudetia, Molaicuman filatoum, Lépidacartusse anobria, Andropogon amplectince, Diheteropogon amplectince, Andropogon assidinus, Coclosphérum plassoni, Xiczacurium exile et Indigofera leucrei. Les herbes pérennes sont moins fréquentes à Tabou qu’à Faradiélé. En début de saison sèche, elles sont bien vertes et sèchent au milieu et en fin de saison sèche.

Les herbes annuelles majeures dans la zone d’étude sont le Penissetum pedicelatum, Microcroi indica, Loudessia togoeinsis, Sternum eleguince, Andropogon pseudapricus. De larges espaces du paysage sont couverts par des herbes annuelles à Tabou, en particulier l’Andropogon pseudapricus. Les annuelles brûlent majoritairement en début de saison sèche parce qu’elles commencent à sécher dès que les dernières pluies s’arrêtent.

4. Discussion

4.1. Facteurs de l’évolution des pratiques des feux de brousse et des régimes des feux de brousse

Les facteurs de l’évolution des pratiques d’utilisation du feu comme outil de gestion des ressources et des régimes des feux de brousse pendant une saison sèche entière sont à la fois d’ordre naturel et humain.

4.1.1. Facteurs d’ordre naturel

Les facteurs naturels sont beaucoup plus liés à la typologie de la biomasse qui brule. Les feux de brousse sont plus précoces dans les paysages où les herbes annuelles sont majoritaires. Ils sont tardifs dans les savanes majoritairement composées de graminées pérennes.

Les résultats montrent que le feu brûle la brousse du sud Mali majoritairement entre fin octobre et mai de chaque année. Le site de Tabou est caractérisé par les feux de brousse de début de saison tandis que celui de Faradiélé est caractérisé par les feux de milieu de saison sèche et les feux tardifs. En effet, la zone de Siby (Tabou) est constituée par des paysages hétérogènes avec en majorité des herbes annuelles tandis que dans la région de Bougouni (Faradiélé), la biomasse susceptible de bruler est composée en majorité par les d’herbes pérennes (Figure 3).

4.1.2. Facteurs d’ordre humain

Les facteurs humains de l’évolution des feux de brousse sont liés aux pratiques culturales et aux différents types d’activités agro-pastorales des populations. D’un côté, dans le contexte où les spéculations annuelles sont majoritairement cultivées avec des pratiques culturales composées en majorité de la houe et de moins de pression bovine sur le pâturage, les feux sont majoritairement allumés à la brousse au milieu et à la fin de la saison sèche (M. Koné, 2012, p. 73). C’est cette situation qui s’est produite jusqu’à ces dernières années dans la zone sud du Mali où la culture du coton, du maïs, du sorgho, du mil étaient les cultures les plus importantes (P. Laris et J. D. Foltz, 2012, p. 2; P. Laris et al., 2015, p. 4). De l’autre côté, lorsque les cultures pérennes, notamment la mangue et l’anacarde sont cultivées de manière extensive dans le paysage avec l’intensification de l’élevage bovin, le feu est de plus en plus allumé à la brousse plus tôt en début de saison sèche. En effet, dans ce contexte, les paysans craignent que les feux de milieu de saison et celles tardifs ne causent des dégâts importants à leurs vergers (M. Koné, 2012, p. 74). Ces pratiques sont celles qui émergent de plus en plus actuellement dans la zone de recherche. En effet, grâce aux prix attractifs de l’anacarde et de la mangue, les cultivateurs investissent de plus en plus dans l’arboriculture (Service n’kalô, 2018a, p. 1 ;2018b, p. 3).

L’intensification de l’élevage bovin dans une région est également une source de changement des pratiques de feux de brousse dans le paysage. Dans les parties de la brousse où il existe encore beaucoup d’espèces d’herbes très bien appétées par les bœufs comme Andropogon gayanus, des feux pastoraux sont allumés généralement entre fin octobre et fin décembre. Ces feux de brousse précoces irréguliers brulent de petits espaces, fragmentant ainsi le paysage en espaces brulés et non brulés (P. Laris et A. Bakkoury, 2008, p. 11).

4.2. Impacts des régimes des feux de brousse sur la dynamique de la savane

Même si le feu est reconnu comme un facteur d’explication de la dynamique de la végétation des savanes, son importance et son rôle ne sont toujours pas clairement définis (F. Dembélé, 1996, p. 2). Les impacts de l’utilisation du feu dans les paysages de savane au cours d’une saison sèche entière font débat dans la littérature des changements climatique et environnemental. Les résultats montrent que les impacts des trois régimes de feu de brousse sur le fonctionnement de la végétation des savanes diffèrent pour une saison sèche entière.

4.2.1. Impacts des feux précoces

Le régime des feux précoces promeut le développement de nouvelles repousses herbacées pérennes et favorise le développement des espèces ligneuses (T. J. Bassett et M. Koné, 2012, p. 170; p. Laris et A. Bakkoury, 2008, p.14 ; Monnier, 1973). Après le passage du feu en début de la saison sèche, tous les ligneux, notamment les arbres et arbustes continuent leur croissance. Les anciennes plantules continuent leur croissance mais sont en général stressées par la chaleur du feu. Durant cette période de la saison sèche, les plantules se régénèrent de plusieurs manières : soit la plantule sèche en haut mais elle est vivante et régénère en bas au niveau du tronc (Terminalia laxiflora,Vitex dognanan), soit elle régénère à partir des racines (Vittellaria paradoxa, Daniellia oliveri). Par exemple, les plantules de Antanda africana ne sont pas mortes après le passage du feu précoce mais elles ont perdu leurs feuilles. Les premiers rejets des nouvelles plantules d’autres espèces ligneuses (Terminalia laxiflora, Diospiros nestilformis) meurent en haut mais ces plantules régénèrent encore à partir de la souche. De manière générale, les expériences des feux précoces montrent que le régime des feux précoces présente moins d’impacts destructeurs sur les végétations ligneuses parce que beaucoup de jeunes plantules ont régénéré tandis que les anciennes plantules continuent leur croissance.

4.2.2. Impacts des feux de milieu de saison sèche

Le régime des feux de brousse de la période du milieu de la saison sèche opère dans des conditions météorologiques sévères où la température de l’air est très élevée et l’humidité relative de l’air au cours de la journée est très basse. En général, il ne pleut pas et l’évapotranspiration potentielle (ETP) est très élevée. Ces conditions climatiques assèchent la biomasse susceptible de brûler et déshydratent au maximum les herbacées pérennes, les plantules, les arbustes et les arbres. C’est la période pendant laquelle plusieurs espèces ligneuses perdent leurs feuilles. Ainsi, en général, le régime des feux du milieu de saison sèche est-il caractérisé par des feux intenses et un brulage plus efficace (Tableaux 9 et 10).

Tableau 9: Caractéristiques moyennes du feu par période
Caractéristiques du feu Début Milieu Fin
Vitesse de diffusion (m/s) 0.030 0.024 0.034
Hauteur dubrûlage (m) 1.39 1.35 1.74
Efficacité visuelle (%) 85 92 99
Sévérité du brulage (%) 85 86 93

Après le passage des feux du milieu de la saison sèche, les dégâts destructeurs pouvant aller jusqu’à la mort de la plante n’ont pas été observés sur les arbres et les arbustes. Par contre, juste après les expériences, il a été observé dans les parcelles des dégâts probables à des dégâts certains sur les plantules et quelques arbustes. En effet, les anciennes plantules et des arbustes sont plus stressés par la chaleur tandis que les plus jeunes ont plus de probabilité de mourir quelques jours après. Lors de la visite des parcelles brulées en milieu de saison sèche, il a été observé dans les parcelles brulées que des plantules de l’espèce Antanda africana n’ont pas subi de dégâts alors que d’autres comme le Terminalia laxiflora n’ont pas régénéré ou sont mortes après le passage du feu. Comparativement au début de la saison sèche, il y a beaucoup plus de plantules mortes après le passage du feu du milieu de saison sèche tandis que les plantules plus anciennes repoussent et/ou régénèrent à partir des souches ou des racines.

4.2.3. Impacts des feux tardifs sur la dynamique de la végétation

Les impacts des feux tardifs sur les paysages de savane sont les plus spectaculaires. Tout juste après le passage du feu dans les parcelles d’expérimentation, on observe plusieurs dégâts certains sur les plantules et notamment un état moribond des jeunes plantules. Quel que soit le type de feu (Feu allumé dans le même sens que le vent, feu allumé dans le sens opposé au vent, feu allumé à n’importe quelle heure de la journée), les dégâts certains observés sur les plantules s’accompagnent d’une forte mortalité des jeunes plantules. Le passage du feu accroit le stress des arbres et surtout des arbustes dont la vitesse de croissance est ralentie.

Conclusion

La principale préoccupation qui sous-tend ce travail de recherche est la question des relations entre les pratiques d’utilisation du feu comme outil de gestion des ressources, des régimes des feux de brousse qui en découlent et les impacts sur le couvert végétal. En effet, dans la littérature des changements climatiques et environnementaux, les pratiques d’utilisation du feu, des régimes de feux de brousse et la savane soudanaise ouest africaine sont mal connus parce que la majorité des recherches sur les feux de brousse ont lieu dans les zones protégées, notamment les forêts classées et/ou les parcs et réserves. En plus, ces dites recherches s’intéressent plus aux facteurs biophysiques qu’aux aspects anthropiques. La présente étude a examiné ces relations entre les pratiques d’utilisation du feu, des régimes de feux de brousse et de leurs conséquences sur la végétation en collectant les données relatives aux facteurs biophysiques et humains dans le sud du Mali. Les expériences de feux de brousse ont été effectuées sur la base des connaissances et des pratiques des populations rurales locales.

Les résultats de la recherche montrent que le feu est utilisé dans la région du sud Mali comme outil de gestion des ressources de la végétation parce que liée aux différentes activités agro-pastorales, de chasse et de nettoyage de la brousse. Les feux de brousse qui en découlent sont d’ordre anthropique et parcourent les différents types de savane en début, au milieu et à la fin de la saison sèche entre les mois d’octobre et de mai de chaque année. Ils produisent ainsi trois régimes de feu à savoir le régime des feux précoces, celui des feux du milieu de la saison et le régime des feux tardifs. Il a été observé au cours des expériences de feux de brousse que ces généralités mentionnées sur les régimes des feux méritent d’être nuancées. En effet, prenant en compte le type de biomasse qui brule, le sens du vent et la période de la journée au cours de laquelle les feux sont allumés, des feux précoces peuvent s’avérer aussi ou plus intenses que les feux de milieu et les feux tardifs. Dans ce contexte, les trois régimes qui découlent de l’utilisation humaine du feu impactent différemment la dynamique du couvert végétal.

L’un des constats qui émergent grâce à cette étude est que malgré les politiques anti-feux des administrations de l’Etat colonial et de l’Etat indépendant du Mali, les populations locales ont toujours utilisé le feu dans leurs activités agro-pastorales : ni les amendes infligées, ni les emprisonnements et les autres brimades ne les ont découragés dans l’utilisation du feu pour disent-elles la recherche de leur bien-être. La perspective dans ce contexte est que ces populations rurales vont toujours utiliser le feu tant que les systèmes de production en vigueur le permettront quelle que soit la politique environnementale élaborée par les autorités. Il serait judicieux de recommander dans ce contexte la promotion d’une politique des feux précoces à la place de celle de l’anti-feu présentement en vigueur.

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