La contribution socioéconomique

regards

¹Lucien KONAN KOFFI, ²Adjoba Marthe KOFFI-DIDIA, ³Jérôme ALOKO-N’GUESSAN

Résumé :


L’augmentation rapide des populations urbaines en Côte d’Ivoire non accompagnée de politiques publiques suffisantes a entrainé plusieurs problèmes socioéconomiques notamment le problème de l’alimentation, le manque d’emplois salariés et surtout la pauvreté des ménages urbains. Ainsi de nombreux citadins se tournent vers les activités informelles comme l’agriculture en milieu urbain pour assurer leur survie. C’est dans ce sens que la riziculture urbaine est devenue une nouvelle activité économique pour faire face aux différents besoins sociaux des populations de la ville de Gagnoa. Face à ce constat, la présente étude se propose de montrer l’importance socioéconomique de la riziculture urbaine à Gagnoa. Sur la base des investigations menées dans le cadre de
l’élaboration d’une thèse portant sur « L’agriculture urbaine dans la ville de Gagnoa », une enquête de terrain a été réalisée dans les sites rizicoles auprès de 154 riziculteurs de la ville. L’analyse des résultats obtenus montre que la riziculture urbaine est devenue aujourd’hui une activité rentable et lucrative pour des citadins; car les revenus contribuent à la satisfaction des besoins alimentaires et non alimentaires des ménages agricoles urbains. En outre, le secteur rizicole en offrant des emplois aux populations urbaines, leur permet de faire des investissements dans de nombreux domaines et d’initier des activités complémentaires.
Mots clés : Côte d’Ivoire, Gagnoa, agriculture urbaine, contribution socioéconomique, riziculture urbaine.

Introduction

Depuis de nombreuses années, les pays africains sont confrontés au phénomène de migration vers les centres urbains. Les grandes villes connaissent des taux de croissance de 7 % par an en moyenne, ce qui signifie qu’en 2020 la population urbaine pourrait représenter environ 60 % de la population totale (M. Margiotta, 1997, p. 4). Ce flux migratoire, a eu, outre des implications démographiques (chômage, sous-emploi, paupérisation d’une majorité des populations urbaine, etc. des répercussions négatives sur l’environnement, les ressources disponibles et l’alimentation. Aujourd’hui, le chômage menace de plus en plus la population des grandes villes (L. J. A. Mougeot, 1995, p. 13) et de nouvelles activités productives notamment l’agriculture urbaine apparaissent comme une alternative de solution aux problèmes urbains. En effet l’agriculture urbaine définie ici comme l’ensemble des activités agricoles situées à l’intérieur ou en périphérie de la ville (L. J. A. Mougeot, 2000, p. 16), a fait l’objet de plusieurs études dans des capitales des pays d’Afrique francophone et en Côte d’Ivoire. Il ressort de ces travaux que cette agriculture est très importante dans certaines villes d’Afrique de l'est atteignant près de 70% des consommations alors qu'elle occupe souvent plus de 30% des populations urbaines (I. Tinker, 1995, p. 6). Elle représente donc un élément clé dans la sécurité alimentaire des villes en expansion et constitue un élément régulateur d'un chômage endémique aggravé par l'exode rural (S. T. Fall et A. Fall et al., 2001, p. 59). Dans la plupart de ces études, la fonction alimentaire de l’agriculture urbaine en particulier le maraîchage a beaucoup été mis en exergue (C. Aubry et al., 2010, p. 7). Ainsi, le maraîchage urbain est perçu comme une activité d’autoconsommation garantissant aux ménages urbains les plus pauvres une sécurité alimentaire grâce à un accès direct à des aliments frais (C. Aubry, 2013, p. 13; L. Tremple et P. Moustier, 2004, p. 19).

Outre sa fonction alimentaire, le maraîchage est une activité créatrice d’emploi et constitue un outil de lutte contre le chômage ou la pauvreté chez les producteurs et non producteurs (L. Tremple et P. Moustier, 2004, p. 20; A. Ba et C. Aubry, 2010, p. 9). Cependant, d’autres cultures telles que le riz, le maïs, le manioc etc. sont cultivées et jouent un rôle remarquable dans les capitales et villes secondaires africaines. En effet, l’importance de l’agriculture urbaine à travers le maraîchage urbain a été largement abordée contrairement à la riziculture urbaine. Certes, la culture du riz a été étudiée dans quelques recherches révélant sa fonction alimentaire (L. Tremple et P. Moustier, 2004, p. 19 ; H. Dabat et al., 2004, p. 104; C. Aubry et al., 2008, p. 8), mais sa fonction sociale et économique n’a pas encore été suffisamment abordée.

À Gagnoa, une ville située au centre-ouest de la Côte d’Ivoire (carte n°1), la culture du riz est une pratique très ancienne et bien ancrée dans l’écosystème urbain et périurbain grâce aux conditions climatiques, édaphiques et humaines qui lui sont favorables. D’abord pratiquée dans les années 1970-1980 sous la conduite de la Société de Développement de la Riziculture (SODERIZ) qui avait aménagé 36 hectares de bas-fonds de la ville (IES et MINAGRA, 1984, p. 17), la riziculture a ensuite été adoptée par les populations locales particulièrement les allochtones venus des autres régions de la Côte d’Ivoire et des pays voisins du nord (J-P. Dozon, 1974, p. 113). Bien que le riz soit l’aliment de base des populations de Gagnoa, il est pratiqué dans la ville pour la commercialisation, ce qui donc suscite un intérêt pour la pratique de l’agriculture urbaine dans la ville de Gagnoa en particulier la riziculture et sa contribution socioéconomique à la satisfaction des besoins des ménages agri-urbains.

L’objectif de cette étude est de montrer la contribution économique et sociale de la riziculture dans les ménages agricoles de la ville de Gagnoa.

Pour atteindre cet objectif, une méthode de travail a été mise en place.

1. Méthodologie

La méthode de travail retenue s’articule autour de la recherche documentaire et des enquêtes de terrain.

La recherche bibliographique a consisté au recensement de documents en rapport avec le sujet dans les bibliothèques et les services administratifs. A ce titre les ouvrages méthodologiques, généraux, spécifiques, des documents cartographiques et statistiques ont été consultés. Ainsi la littérature explorée met en exergue les différentes fonctions de l’agriculture urbaine face à la situation socioéconomique dégradante des citadins de façon générale. Ces données secondaires ont été complétées par des enquêtes de terrain réalisées dans la ville de Gagnoa, de Juillet à Août 2019. À ce niveau, trois techniques ont été utilisées : l’observation, l’entretien et l’enquête par questionnaire. Une mission de terrain menée en avril 2018 a permis d’identifier 247 riziculteurs dans la ville de Gagnoa. Pour y arriver, les responsables de groupe d’entraide des riziculteurs ont été contactés par le biais des techniciens de l’ANADER. Ceux-ci ont donné le nombre des membres des groupes d’entraide de chaque bas-fond et en même temps le nombre des voisins non membres du groupe. Les entretiens ont été réalisés auprès du chef de service technique de la mairie, du chef de zone de l’ANADER et des Directeurs régionaux de l’agriculture et de la construction de logement et de l’urbanisme. Les échanges ont porté sur l’impact des aménagements urbains sur les bas-fonds rizicoles et l’évolution de la riziculture urbaine dans la ville. L’enquête par questionnaire a été menée sur plusieurs sites ou bas-fonds rizicoles urbain et périurbain localisés sur la carte n°2. Lors des différents passages, seules les personnes trouvées sur place dans les bas-fonds ont été interrogées à l’aide d’un questionnaire. Ainsi, 154 riziculteurs soit 62,35% des riziculteurs identifiés ont été interrogés au cours de l’enquête (tableau 1).

Les données issues de l’administration du questionnaire aux riziculteurs ont été traitées à partir du logiciel Sphinx V5. Les graphiques et tableaux ont été construits avec Excel et SPSS. Aussi, le traitement cartographique de nos données a été effectué à partir des logiciels Arcgis 10.2 et Adobe Illustrator 11.0. Les résultats obtenus ont été analysés et discutés.

2. Résultats et discussion

Les résultats obtenus se présentent en deux parties: l’impact social de la riziculture urbaine à Gagnoa et les retombées économiques de cette activité.

2-1 La riziculture urbaine, un impact social non négligeable dans la ville de Gagnoa

Dans les bas-fonds de la ville de Gagnoa, se pratique la riziculture depuis plusieurs décennies. Cette activité rurale perpétuée en ville a un impact social à divers niveaux dans la ville.

2-1-1 La riziculture urbaine, une activité créatrice d’emploi pour les populations allochtones et chefs de ménage

Les populations rizicoles de la ville de Gagnoa sont de différentes origines. On rencontre d’une part, les autochtones et d’autre part, les allochtones.

Les chiffres du tableau 2 montrent que les allochtones sont les plus nombreux producteurs de riz de la ville de Gagnoa. Ils sont repartis comme suite : les nationaux (53,89%) et les non nationaux (43,51%). Disons que ces allochtones viennent en générale des régions du nord du pays et sont composés en grande partie des Sénoufo et Malinké pour les nationaux. Les non nationaux viennent essentiellement des pays voisins tels que le Burkina-Faso (67,65% des non nationaux), le Mali (20,59% des non nationaux) et la Guinée (11,76% des non nationaux). Il ressort aussi de ces résultats que parmi ces deux catégories de producteurs se trouvent d’une part des natifs (56%) et d’autre part, des anciens migrants installés depuis plus de 20 ans (41,66%) et 30 ans (30,55%) à Gagnoa. En revanche à Abidjan, les études ont montré que les non nationaux dominent à plus de 60% la population agricole urbaine (A. Olahan, 2010, p. 7; A. M. Koffi-Didia, 2015, p. 15).

Il faut par ailleurs noter la faible présence des autochtones bété dans la production du riz qui est pourtant reconnu comme leur aliment de base. Comment les bas-fonds de la ville et la production du riz a pu échapper aux Bété de Gagnoa? En réalité, les Bété ne pratiquent pas beaucoup les cultures de bas-fond. Pour eux les travaux liés aux bas-fonds sont beaucoup plus difficiles; une présence régulière dans le bas-fond pourrait impacter négativement la virilité de l’homme et en outre, les anciens ont fait savoir aux autres générations que le bas-fond constituait un lieu de refuge pour les génies. Ce qui pourrait expliquer cette dynamique de la population allochtone dans la riziculture à Gagnoa qui est liée essentiellement au fait que les bas-fonds sont aux mains des allochtones (J-P. Dozon, 1975, p. 1331). Selon cet auteur, une fraction importante des volontaires en 1973 sont d’anciens riziculteurs qui ont, dès les années 1965-1968, et sous l’impulsion de la SATMACI, mis en valeur les premiers bas-fonds de la ville. Et si les bas-fonds rizicoles sont dominés par les Dioula et les étrangers, c’est tout simplement parce que l’espace foncier de la ville est depuis déjà fort longtemps (1956) entre leurs mains. Car, antérieurement à l’aménagement les bas-fonds mitoyens sans valeur marchande, représentaient en quelque sorte une prime à l’achat des plantations et surtout des zones disponibles et facilement accessibles pour les allochtones en quête de terres cultivables. Aujourd’hui cette même dynamique allochtone demeure parce que les riziculteurs considèrent pour la plupart les bas-fonds comme un héritage familial. Par ailleurs, les producteurs de riz interrogés ont divers statuts matrimoniaux. Ce sont des personnes vivant en couple (mariage ou concubinage), des célibataires, des divorcés et des veufs (tableau 3).

Pour la plupart, les producteurs de riz vivent en couple (83,77% des riziculteurs enquêtés). Ces riziculteurs de la ville sont généralement des chefs de famille avec 67,18 % ayant en moyenne trois (3) enfants à charge. C’est grâce aux revenus tirés de cette activité qu’ils assurent les différentes charges de la famille. Ces résultats ont déjà été révélés dans bon nombre de recherches sur l’agriculture urbaine (A. Ba et N. Cantoreggi, 2018, p. 199; A. Olahan, 2010, p. 9). L’étude de A. M. Koffi-Didia en 2015 (p. 50) a confirmé que « les maraîchers urbains à Abidjan sont à plus de 83% mariés et chefs de ménage ». Cette catégorie de la population de la ville de Gagnoa s’est donc investie dans la pratique de la riziculture comme activité principale pour en tirer de profit.

2-1-2 La culture de riz, principale activité pour de nombreux citadins

La riziculture est une activité principale, c’est à dire un travail à plein temps pour certains citadins, et une activité secondaire pour d’autres (tableau 4). Cela est fonction de la situation professionnelle des producteurs.

En 2019, la riziculture constitue une activité principale pour la grande majorité des producteurs urbains interrogés (79,22%). Ce qui veut dire qu’une grande partie des producteurs constitue les citadins sans-emplois urbains. Tous ces riziculteurs urbains n’ont qu’une seule activité, la culture de riz. Ceux qui pratiquent exclusivement la riziculture urbaine comme activité principale sont des migrants agriculteurs ou des héritiers de parcelles rizicoles (65%), des citadins qui ont abandonné de gré d’autres activités parce qu’elles ne donnent plus satisfaction pour se reconvertir en agriculteurs (9,18%), des personnes qui ont perdu leur emploi (19,24%). Il y a aussi les étudiants ou diplômés (6,56%) qui pratiquent la riziculture comme première activité à la recherche de moyens financiers pour se présenter aux concours, se lancer dans l’auto-emploi ou pour l’obtention d’un premier emploi salarié. En clair, la riziculture permet à ces citadins sans emploi de lutter contre le chômage et le désœuvrement. Dans cette optique A. Egziabher (1995, p. 107) a montré qu’à Addis-Abeba, l’agriculture urbaine a réduit le chômage dans les familles et relevé le niveau global des revenus familiaux. Selon H. Allagbé et al. (2014 p. 131), sur le plan social, l’agriculture maraîchère constitue un secteur pourvoyeur d’emploi. En effet, dans les sites maraîchers de Cotonou, on dénombre plus de 600 chefs d’exploitation et environ 1000 maraîchers qui y travaillent de façon permanente.

En revanche, 20,77% des chefs d’exploitation pratique la riziculture comme une activité secondaire. Ces producteurs sont des citadins qui ont des occupations premières autres que l’agriculture. Ils financent un champ de riz qu’ils visitent en fonction du temps libre que leur laisse leur activité principale. Selon A. R. Golly, 2017 (p. 118), cette catégorie de producteur a plusieurs appellations mais avec les pratiques semblables à savoir les planteurs absentéistes, les éleveurs du dimanche et hommes d’affaires. Certains ont des jours de visite prédéfinis quand d’autres procèdent à des visites inopinées. Ces producteurs absentéistes rencontrés dans la riziculture urbaine à Gagnoa proviennent de la fonction publique, du secteur privé, des professions libérales pour qui l’agriculture urbaine constitue une activité économique de complément. A Gagnoa, 7,78% de ce type de riziculteurs (des producteurs absentéistes) investissent d’importants moyens financiers dans la riziculture pour diversifier leur source de revenus. Or les citadins sans-emplois urbains pratiquent cette activité dans la ville de Gagnoa pour répondre à plusieurs besoins familiaux.

2-1-3 Une activité permettant aux producteurs de faire face aux différentes charges familiales

La riziculture urbaine est une activité qui a une importance capitale pour les ménages d’agriculteurs de la ville de Gagnoa. C’est une activité qui permet aux producteurs de faire face à plusieurs besoins tels que la scolarisation des enfants, l’alimentation et la santé de la famille et le transfert d’argent aux parents. Par ailleurs, pour bien percevoir l’intervention des revenus rizicoles dans les ménages, on s’est appuyé sur les producteurs qui ont pour activité principale l’agriculture.

L’enquête auprès des populations qui ont pour seule activité la riziculture a révélé que les revenus tirés de la production rizicole dans la ville interviennent prioritairement dans trois domaines : d’abord la scolarisation des enfants (54,91%), ensuite l’alimentation des ménages (27,05%) et enfin la santé des membres de la famille (9,83%). Cette concentration des revenus sur les charges de la famille s’explique par le fait que les producteurs de la ville de Gagnoa sont à 83,77% des chefs de famille avec 67,18 % ayant en moyenne trois (3) enfants à charge. Par ailleurs, une partie relativement faible des migrants des pays voisins (Burkina Faso, Guinée et Mali), environ 8,19% a recours au transfert d’argent. Ces immigrés se sont installés à Gagnoa en laissant une partie de leur famille dans leur pays d’origine respectif. Ainsi, avec les revenus tirés de la riziculture, ils arrivent à envoyer régulièrement près de 200 000 FCFA au pays par an à leur famille.

À côté des charges quotidiennes des familles, quelques producteurs ont fait de gros investissements pour la famille tels que l’achat de terrain ou la construction de maison familiale (3,22%) grâce à la culture de riz dans la ville de Gagnoa. Outre les producteurs, des employés temporaires tirent aussi profit de cette activité.

2-1-4 Des emplois temporaires offerts aux élèves de la ville par la production rizicole

Dans la production rizicole, hormis l’entraide entre les producteurs, le reste des travaux sont proposés de façon journalière et contractuelle aux tâcherons par toutes les catégories de producteurs. Compte tenu de la rupture entre les différentes étapes des travaux rizicoles, les producteurs ne peuvent pas engager des travailleurs en plein temps. Par conséquent, ils sollicitent les élèves (plus de 65% de la main d’œuvre journalière et contractuelle) dans les travaux champêtres. Ils profitent des jours de repos pour aider les producteurs moyennant une somme allant de 1000 FCFA à 1500 FCFA la journée (de 8h à 15h). Avec deux jours de travail par semaine en raison du samedi et dimanche, certains se retrouvent avec 2000 FCFA et 3000 FCFA comme argent de poche durant les jours de l’école.

Quant au travail par contrat (plus de 71% des travaux); le prix est fixé par casier rizicole et le travailleur est payé en fonction du nombre de casier.

Sur la photo n°1, un élève est en plein labour dans un casier rizicole. Le prix est fixé en moyenne à 2500 FCFA par casier (voir tableau V). Il est payé en fonction du nombre de casier labouré par jour. C’est cette option qui est plus avantageuse pour les riziculteurs car le contrat par casier donne l’envie au travailleur de vouloir faire le maximum de casiers le plus rapidement possible pour optimiser son gain. Par exemple pour une tâche qu’un journalier fait en deux jours, un contractuel le fait en un jour. En plus dans le contrat journalier c’est le producteur qui assure la nourriture du travailleur or dans le contrat par casier le producteur paye uniquement le travail effectué. Ce sont ces raisons qui expliquent que 71,43% des contrats sont par casier contre 36,37% de contrat journalier dans la riziculture.

Retenons que la culture de riz dans la ville a offert plusieurs opportunités à une frange de la population urbaine de Gagnoa. Elle est devenue une source d’emploi pour les populations sansemplois. Les besoins primaires des ménages rizicoles sont assurés grâce aux revenus tirés de cette activité. Outre son importante sociale pour les populations de la ville de Gagnoa, la riziculture urbaine est devenue une activité lucrative dans cette ville.

2-2- La riziculture urbaine, une activité économiquement rentable à Gagnoa

La riziculture urbaine, anciennement pratiquée uniquement pour l’autoconsommation est devenue aujourd’hui une culture commerciale. Avec plus de 90 % de la production destinée à la vente, cette activité est rentable et concoure à l’investissement dans plusieurs activités lucratives de la ville.

2-2-1 La riziculture urbaine, une activité rentable pour les producteurs

La rentabilité de la production du riz dépend des moyens financiers investis dans le champ. Ainsi pour espérer faire une bonne production il est nécessaire de pratiquer une riziculture intensive. C’est la raison pour laquelle les petits producteurs de riz ont des revenus très faibles par rapport aux producteurs salariés ou absentéistes. Le tableau 5 illustre bien un investissement intensif réalisé par un chef d’exploitation disposant de moyens financiers (producteur absentéiste) qui lui permettent d’investir dans la riziculture pour diversifier ses sources de revenus.

L’analyse du tableau V montre que la riziculture irriguée est une activité très génératrice de revenu financier. En effet, un producteur investissant tous les moyens recommandés par l’ANADER dans la production, et qui est épargné des inondations, peut faire une production moyenne de cinq (5) tonnes soit 5 000 Kg de riz paddy par cycle sur un (1) hectare. Ce qui peut lui permettre d’avoir en moyenne un revenu financier de 631 750 FCFA. Ce montant s’explique par le fait qu’après décorticage des 5 000 kg de riz paddy, on enregistre une perte de 1 750 Kg soit 35%. Le producteur récupère ainsi 3 250 Kg de riz blanchi. En vendant en moyenne 400 FCFA le kilogramme, il gagne une somme de 1 300 000 FCFA. C’est après déduction du montant investit (668 250 FCFA) qu’il donc obtient son revenu financier.

Il faut noter que tous les riziculteurs absentéistes enquêtés (7,78% des riziculteurs) ont des revenus par hectare compris entre 400 000 FCFA et 500 000 FCFA. Ces revenus sont inférieurs au revenu attendu à cause de la baisse de fertilité du sol (le sol est fatigué) et l’instabilité du prix de vente du kilogramme de riz, qui peut chuter jusqu’à 325 FCFA en période d’abondance du riz sur le marché (Juillet et Août).

A côté de ces gros riziculteurs qui ont pu évaluer le coût des investissements et de la vente par hectare ; on rencontre 85,71% de petits riziculteurs qui n’évaluent pas le prix d’investissement et de revenu. Ces riziculteurs interrogés représentés dans la Figure n°1 déclarent en générale être satisfaits des revenus tirés de leur activité.

L’analyse de la figure n°1 montre que plus de 61% des riziculteurs urbains qui commercialisent leur production sont satisfaits des revenus obtenus. Par ailleurs l’évaluation des revenus financiers des producteurs par cycle de production se fonde sur les montants soustraits des coûts de production. Or dans le cas des riziculteurs de Gagnoa, bon nombre ne quantifient pas la valeur de production par cycle. Ce qui ne leur permet pas de donner avec certitude les coûts de production et les bénéfices réels tirés des ventes. Par manque de ces informations, le niveau de satisfaction des revenus tirés après la vente nous a permis d’apprécier la rentabilité de ces activités pour les producteurs de riz. Même certaines personnes instruites pratiquant cette activité par mesure de prudence se sont contentées de survoler les questions relatives à la rentabilité des productions. Cependant les différents témoignages concernant leur présence dans ces activités montrent qu’économiquement ou en terme de rentabilité, les revenus de la riziculture urbaine ne sont pas négligeables. En effet, les entretiens réalisés avec des chefs exploitants rizicoles corroborent le fait que les revenus tirés de cette activité sont les principales raisons de l’attractivité ou du maintien de plusieurs producteurs. Sans toutefois révéler les revenus financiers tirés de la production du riz, Mr Traoré professeur de lycée nous livre son témoignage. En effet, Monsieur Traoré associe l’enseignement et la culture de riz depuis plus de cinq (5) ans. Dans un bas-fond de 2 hectares à Lalane dans la périphérie ouest de Gagnoa (voir carte 2), il fait en moyenne une production de 2,5 tonnes par hectare par cycle. Au total, il produit dix (10) à quinze (15) tonnes de riz sur les deux hectares en deux ou trois cycles de production l’an. Il a ajouté qu’il touche à son salaire mensuel une seule fois l’an parce qu’il assure ses dépenses avec les revenus du riz. Ces revenus tirés de la riziculture urbaine vont permettre également aux producteurs d’investir parallèlement dans plusieurs activités économiques.

2-2-2 La riziculture urbaine, une source d’investissement dans d’autres activités économiques complémentaires

Plus de 33 % des riziculteurs urbains de Gagnoa ont investi dans des activités complémentaires au développement de la riziculture comme des unités de décorticage, les magasins de vente de riz et la mise en location des pulvérisateurs. En outre, les revenus rizicoles ont permis à environ 15% des riziculteurs de régénérer d’autres sources de revenu dans des secteurs plus ou moins éloignés de l’agriculture en l’occurrence le transport (taxi communal, tricycle…), l’immobilier (magasins et maisons en location…), le commerce (vente de vêtements, vente d’eau…), la télécommunication ( agence de transfert d’unité et d’argent…), des plantations d’hévéa et cacao etc. L’étude de K. R. Oura. 2009, p. 240 montre que plusieurs activités créées directement par l’activité agricole concourent au développement de la ville de Bonoua. Et ces activités se créent pendant les grandes traites agricoles. Par ailleurs, la création de ces activités économiques dans la ville est attribuable à l’importance de l’agriculture dans la région. Contrairement, au cas de Bonoua où l’auteur parle de l’agriculture de la zone rurale, à Gagnoa, en plus de l’agriculture rurale notamment la cacaoculture et l’hévéaculture, la riziculture urbaine permet également aux producteurs d’investir dans des activités économiques.

La riziculture urbaine non seulement permet aux producteurs de réinvestir ou investir leurs revenus dans l’activité agricole et d’autres domaines d’activités, mais aussi, elle contribue à la bonne marche de nombreuses activités économiques de la ville.

2-2-3 Des activités économiques inhérentes à la riziculture urbaine

Tout comme les riziculteurs urbains, une frange de la population de la ville et bon nombre d’activités économiques bénéficient du succès de la riziculture urbaine. Il s’agit notamment des commerçants, des transporteurs, des unités de traitement de riz, des propriétaires fonciers etc.

Dans la ville de Gagnoa, des commerçants de riz local, de produits phytosanitaires, tirent plus ou moins des profits dans la riziculture urbaine. Certes, il est difficile de mesurer la quantité et la valeur des ventes, mais il ressort de nos enquêtes que des commerçants de riz local sont approvisionnés directement par les producteurs de la ville. Concernant les vendeurs de produits phytosanitaires, ils livrent régulièrement des produits aux riziculteurs moyennant un paiement cash ou après-vente.

Quant aux transporteurs, ils se chargent de faire sortir le riz des bas-fonds jusqu’au moulin. Le prix du transport de la production d’un hectare de riz est fixé par les transporteurs en moyenne de 25 000 FCFA à 30 000 FCFA en fonction de la distance peu importe le nombre de tour qu’il effectuera. Apres l’accord entre le producteur et le transporteur, le riz est transporté dans les camions ou motos tricycles à destination des moulins. Ce travail devient de plus en plus rentable pour les motos tricycles ainsi que les camions. Auparavant, les producteurs étaient obligés de sortir les sacs de riz en bordure de la route pour que les camions puissent les transporter facilement. Aujourd’hui, les motos tricycles peuvent avoir aisément accès aux bas-fonds pour charger les sacs de riz jusqu’aux unités de traitement.

Les unités de traitement de riz ou moulins (56 moulins de la ville) sont les plus grands bénéficiaires de ces activités liées au développement de la filière rizicole dans la ville, car leur implantation et fonctionnement sont essentiellement dus à la riziculture (photo n°2).

La photo n°2 montre un espace de traitement de riz paddy appartenant à un groupement de femmes détentrices d’un moulin au quartier Dar-Es-Salam. Ici, elles sont approvisionnées en riz paddy par les producteurs. Leur rôle est de sécher, de décortiquer et de blanchir le riz avant de le vendre. Ces femmes comme les autres moulins préfinancent des producteurs avec lesquels ils travaillent régulièrement. Une fois préfinance, le producteur est obligé de déposer son riz dans ce moulin pour le reste des tâches. Pour la vente, le riziculteur a deux possibilités : soit il fait un dépôt vente, c’est-à-dire laisser la latitude au moulin de vendre le riz en fixant le prix de vente du riz blanchi avec une marge de 25 FCFA/Kg au profit du moulin, soit il vend en gros le riz au moulin. Après la vente, le moulin retire en plus de la somme mise à la disposition du riziculteur, 15 FCFA/Kg comme frais de décorticage et de blanchiment dans les deux cas. Au niveau des producteurs non financés par les moulins, les frais de décorticage et de blanchiment sont fixés à 25 FCFA/Kg et les conditions de vente restent les mêmes.

Le tableau 6 indique les revenus qu’obtient en moyenne un moulin après prestation pour le traitement d’une tonne de riz paddy.

Quant aux propriétaires fonciers, ils mettent leur bas-fond en location pour la production du riz. Le coût moyen de location de bas-fonds rizicoles est de 30 000 FCFA par cycle et par hectare soit 90 000 FCFA l’année en raison de 3 cycles. Ce qui équivaut à une rente foncière moyenne annuelle relativement importante de 90 000 FCFA par hectare. Il ressort de ces investigations que la riziculture urbaine est reconnue aujourd’hui comme une activité lucrative qui participe à la vie économique de la ville de Gagnoa. Elle permet aux producteurs de réinvestir ou d’investir leurs revenus dans la production, la filière agricole et, d’autres domaines d’activités. Elle contribue ainsi à la bonne marche de nombreuses activités économiques de la ville.

Conclusion

Dans l’ensemble, la contribution socioéconomique de la riziculture urbaine dans la ville de Gagnoa devient de plus en plus importante pour une frange de sa population. Aujourd’hui, cette activité est pratiquée de façon exclusive ou en complément de d’autres activités par de nombreux citadins de Gagnoa. La fonction lucrative et commerciale de cette activité agricole pratiquée dans la ville et sa périphérie proche prédomine sur la fonction alimentaire. Elle constitue donc une importante source de revenus financiers pour les chefs de ménage sans emploi et un complément de revenu pour les travailleurs. Grace à ces ressources monétaires, les ménages agricoles urbains arrivent à satisfaire les différents besoins de leur famille et à investir dans d’autres activités. Cependant l’un des obstacles majeurs à un développement encore plus intense de cette activité demeure l’accès aux bas-fonds pour tous.

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Auteur(s)


¹Doctorant, Institut de Géographie Tropicale / Université Félix Houphouët-Boigny, lukofkonan@gmail.com

²Maître-Assistant, Institut de Géographie Tropicale / Université Félix Houphouët-Boigny, koffiamarthe@yahoo.fr

³Maître-Assistant, Institut de Géographie Tropicale / Université Félix Houphouët-Boigny, alokojerome@yahoo.fr


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