Disparités de développement des entités spatiales

regards

Disparités de développement des entités spatiales De la ville d’Abidjan

Frédéric Armel MEMEL, Sophie Pulchérie TAPE

Résumé :


La problématique du développement de la ville d’Abidjan requiert une réflexion, tant les logiques sont variées et les tendances multiformes. Ce développement porte en son sein des germes de disparités. C’est pour mettre en lumière les inégalités de développement des entités spatiales que cette étude est menée. L’objectif visé est de montrer les disparités de développement des espaces de la ville d’Abidjan. Cette étude se structure en deux axes majeurs à savoir la genèse du phénomène de ségrégation dans l’espace abidjanais et les marqueurs spatiaux de la ségrégation. L’approche méthodologique s’est fondée sur la collecte des données primaires et secondaires et de leurs traitements. Il ressort de nos analyses que les disparités de développement se situent au niveau organisationnel des espaces qu’au niveau de leur dotation en équipement et infrastructure. La ville d’Abidjan enregistre une opposition de cadre de vie : des espaces produits selon des normes urbanistiques et d’autres dits informels. Des inégalités existent entre les quartiers résidentiels et populaires.

Mot clés : Côte d’Ivoire, Abidjan, Disparité, Entités spatiales, Développement, Cadre de vie,

Introduction

La ville d’Abidjan se situe entre les latitudes 5°00’ et 5°30’ et les longitudes 3°50’ et 4°10’. Le contexte d’émergence de cette ville coloniale en chef-lieu de la colonie de Côte d’Ivoire, puis en capitale de la Côte d’Ivoire indépendante, tire son origine de la décadence des deux premières capitales de l’administration coloniale notamment Grand-Bassam et Bingerville.

Le choix d’Abidjan comme capitale de la Côte d’Ivoire fut l’aboutissement d’une série de recherches menées par les autorités coloniales (Kouassi et Delanne, 2014, p.111). La ville devait constituer un pôle économique et un pôle administratif. De 1955 à 1975, la Côte d’Ivoire connaît une prospérité sans précèdent qui repose sur l’exploitation des produits de traite. Abidjan a été le principal bénéficiaire des retombées de ce développement fulgurant

connu sous le nom de miracle ivoirien. Les grands travaux entrepris dans cet espace feront d’elle la vitrine de l’entreprise coloniale française en Côte d’Ivoire de 1934, date de son érection en capitale, à 1960, date de l’indépendance du territoire de Côte d’Ivoire. Les années post-coloniales (1960 à 1980) lui donne de connaître une croissance exceptionnelle au point de devenir la plus grande ville francophone de l’Afrique de l’Ouest et de mériter les appellations de « Manhattan des tropiques », « Perle des lagunes » et « Petit Paris » comme le souligne CHENAL et al, (2009, p.114).

L’essor économique d’Abidjan a favorisé un mouvement d’urbanisation rapide lié à une croissance démographique très forte. L’agglomération concentre à elle seule 44,1% de la population urbaine en 1998 et 19% de la population totale ivoirienne (RGPH,1998, p.20). Les gouvernements qui se sont succédés depuis l’indépendance ont porté un regard favorable au développement de la ville. Abidjan bénéficie constamment, de la part des autorités, des projets de planification. Pourtant, la croissance urbaine des dix communes de la capitale économique déjoue tous les pronostics de planification et laisse entrevoir d’énormes différences intra urbaines qui contrastent avec la vision de développement voulu par le père fondateur de la nation. Au regard de l’ampleur que prend ce phénomène d’inégalités de développement de la mégalopole, les facteurs à la base de la naissance de la ségrégation dans l’espace abidjanais et les marqueurs spatiaux de cette ségrégation méritent d’être étudiés. L’objectif visé est de montrer les disparités de développement des entités spatiales de la ville d’Abidjan.

1. Méthodologie

L’atteinte de cet objectif a nécessité l’adoption d’une méthodologie de recherche basée sur différents travaux existants. Il s’agit aussi bien de résultats de travaux scientifiques traitant de l’urbanisme d’Abidjan et de la problématique de la disparité et des rapports d’études des institutions et des ministères portant sur la ville d’Abidjan (ONU-Habitat, Ministère du plan et du développement, Ministère de la construction et de l’urbanisme). Cette recherche documentaire a permis de forger notre connaissance sur les réalités du phénomène de disparités, de disposer des informations sur les caractéristiques de l’urbanisation d’Abidjan et sur les différentes politiques et les plans de développements entrepris dans l’espace abidjanais. En somme, elle a été utile dans la présentation des éléments de l’axe consacré aux facteurs de ségrégation dans l’espace abidjanais, mais aussi a servi à confronter les résultats des auteurs aux réalités du terrain.

Sur le terrain, les techniques d’observation directe, d’inventaire de l’existant, des focus group ainsi que des entretiens ont permis de collecter les données nécessaires à la rédaction de ce travail. Du mois de janvier à février 2018, nous avons effectué des visites dans la ville d’Abidjan. Les visites dans les dix communes de la ville (Treichville, Marcory, Koumassi, Port-Bouët, Cocody, Yopougon, Abobo, Attecoubé, Plateau et Adjamé) ont permis d’observer, de décrire, et d’analyser les tendances de la disparité, mais aussi à faire l’inventaire de l’existant des équipements et infrastructures, afin de situer le niveau de développement des quartiers. Les communes d’Abidjan sud ont été visitées durant le mois de janvier. Celles d’Abidjan nord (Cocody, Yopougon, Abobo, Attecoubé et Adjamé) ont été fréquentées durant le mois de février. Des indicateurs de ségrégation ont été photographiés et

décrits au cours de nos observations. La figure 01 présente les communes de la ville d’Abidjan.

Des focus group ont été organisés au cours de nos passages dans les espaces de vies. Ces rencontres ont concerné les leaders de jeunes, de femmes, de chefs des groupes ethniques et des associations de quartiers. Cette technique a consisté à recueillir des données de nature qualitative sur le milieu de vie des participants, leur opinion du développement de leur quartier.

Figure 1 : Localisation de la ville d’Abidjan

Au total se sont 08 personnes que nous avons regroupées par quartier au cours de ces échanges. Des entretiens ont eu lieu avec les gestionnaires de la gouvernance urbaine, les directeurs des services techniques des dix communes ainsi que les responsables des directions et bureaux d’études (Bureau National d’Etude Techniques et de Développement, Direction Générale du Développement de l’Economie Régionale) qui prennent une part active à la planification et à l’aménagement de l’espace urbain. Une fois la collecte des données

terminées, nous avons entrepris leur traitement. Les informations traitées ont été présentées sous forme de données cartographiques, statistiques, textuelles et graphiques.

2. Résultats

2.1. Les facteurs à la base de la ségrégation dans l’espace d’Abidjan

2.1.1. Les politiques de planification, vecteurs de disparités

La ville d’Abidjan a une tradition de planification urbaine. Depuis l’époque coloniale, différentes politiques de planification ont été menées dans l’agglomération. La planification urbaine a joué un rôle primordial dans le processus d’aménagement de la ville. Les premiers tracés de la cité sont élaborés pour favoriser l’implantation des compagnies commerciales qui rechignaient à quitter Grand-Bassam. Les lotissements de Petit-Bassam et d’Abidjan-Plateau réalisés entre 1903-1904 sont concédés gratuitement et définitivement aux européens (Kouassi et Delanne, 2014, p.154). De 1910 à 1950, Treichville et Adjamé appelés « quartiers indigènes » constituaient avec le Plateau « quartier européen » l’agglomération abidjanaise. Aux différents plans de lotissements, se substitue, en 1928, le premier véritable plan d’urbanisme. Ce plan permet la planification de trois quartiers distincts: le Plateau pour les institutions gouvernantes, Cocody pour les résidences des européens, et Treichville accueillant la population africaine (Kaufmann et al, 2008, p.31). Débuté en 1948, le plan Badani est approuvé en 1952. De ce plan, sont sortis le développement du port, des zones industrielles de Petit-Bassam et Vridi, la structuration du Plateau en centre administratif et commercial, l’extension de l’habitat sur Cocody, Treichville, Adjamé, Marcory, Koumassi et Attécoubé.

Au lendemain de l’indépendance, les autorités ivoiriennes ont choisi de continuer la politique d’urbanisation de la ville d’Abidjan entamée par le pouvoir colonial. Elles optent, dès 1960, pour une politique dirigiste en matière d’urbanisme. A cet effet, les plans SETAP (Société pour l’Etude Technique d’Aménagements Planifiés) et AURA (atelier d’Architecture et d’Urbanisme de la Région d’Abidjan) ont été élaborés dans la continuité des précédents plans. La réalisation de cet ambitieux projet urbain a nécessité la mise en place de moyens institutionnels d’encadrement de l’urbanisation. Ces moyens sont accompagnés par un arsenal de textes juridiques afin de mieux encadrer l’extension de la ville. Il s’en est suivi, durant les vingt premières années qui ont suivi l’indépendance, du fait de la croissance économique du pays, une planification de l’extension de la ville d’Abidjan. Cela s’est manifesté par la construction de la ville dans les règles de l’art et la viabilisation de terrains urbains. A partir de 1980, une nouvelle approche de la planification urbaine va voir le jour. Elle ne s’exprime pas en termes de planification spatiale des fonctions urbaines sous forme de zonage, mais par une approche des programmes d’investissement publics.

Les projets de développement urbain énoncés précédemment constituent en elles-mêmes des sources d’inégalité et de déséquilibre, car, comme le souligne le document de politique nationale d’aménagement du territoire (Ministère d’Etat, Ministère du plan et du développement, 2009, p.5), toute action de développement porte en son sein les germes d’un déséquilibre au niveau local. En effet, les politiques urbaines développées par l’administration coloniale œuvraient au bénéfice d’une minorité européenne et africaine. La mise en valeur de

l’espace avait un fondement ségrégationniste, puisqu’elle devrait profiter à la population Européenne. La logique adoptée par ces derniers est marginale. La structuration des quartiers témoigne aussi bien de cette logique de déséquilibre. L’organisation de l’habitat dans le chef- lieu de la colonie est fonction des groupes en présence (colons et colonisés) et participe de la particularité de la ville. Il ressort une discrimination dans l’aménagement des espaces dans la ville. Deux quartiers pour les colonisés avaient été créés avec une trame réduite (40 X 40 m renfermant 4 concessions) par rapport à celle du Plateau (100 X 100 m dans le quartier administratif). Le Plateau, quartier européen est nettement écarté des quartiers africains. Les quartiers indigènes, localisés au nord et au sud de la cité du colon, sont séparés de celle-ci par la caserne militaire Gallieni au nord et par la lagune Ébrié au sud. Dans le quartier européen, on y aperçoit de grands jardins publics, des rues bordées d’arbres pour assurer l’ombre aux passants, alors que dans le quartier indigène, les habitations étaient plutôt resserrées.

A la suite de l’administration coloniale, l’action des nouvelles autorités a accentué les ségrégations existantes créant ainsi des contrastes de développement entre les entités spatiales. La politique d’urbanisation mise en place par l’Etat a produit des effets ségrégationnistes indéniables sur le développement de la ville d’Abidjan.La planification d’Abidjan s’est toujours exécutée sous le signe de disparité et de marginalisation des espaces. Ce déséquilibre est l’une des causes de la stigmatisation d’une frange de la population et des conflits sociaux qui ont encore, aujourd’hui, bien du mal à disparaître.

2.1.2. La non maîtrise de l’urbanisation, source de ségrégation

L’urbanisation de la ville d’Abidjan a connu un encadrement particulier entre 1960 et 1980. L’Etat s’est engagé à poursuivre l’œuvre entamée par le colonisateur. Toutefois, à partir de

1980, suite à la crise économique de 1980, l’urbanisation anarchique commence à apparaitre à Abidjan. C’est la fin du « modèle ivoirien » et du dynamisme démographique qui va de pair. Malgré cette tradition de planification et d’aménagement de l’espace, force est de constater que le planificateur et le gestionnaire de la ville n’ont pas pu maitriser sa croissance urbaine. Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire connait singulièrement une forte croissance urbaine. La concentration des activités économiques, facilitée par la qualité des infrastructures déjà existantes, a accéléré le développement urbain, faisant d’Abidjan la plus grande et la plus importante ville du pays. L’urbanisation d’Abidjan est principalement due à la croissance démographique enregistrée tout au long de son histoire. L’essor économique d’Abidjan a favorisé une migration de population. La croissance de cette population est perceptible au travers de la figure 2 relative à l’évolution de la population.

Figure 2 : Evolution de la population d’Abidjan de 1912 à 2014 (Source : INS, RGP 1975 ; RGPH, 1988,1998, 2014.)

L’analyse de la figure permet de distinguer deux phases d’évolution caractérisées par les périodes 1912 à 1950 et 1950 à 2014. Au cours de la première période (1912-1950), on observe une croissance lente de la population. La période allant de 1950 à 2014 est marquée par une croissance quasi exponentielle de la démographie. Les variations de l’évolution démographique se justifient par les faits suivants : les grands travaux entrepris par l’administration coloniale afin de motiver son choix comme capitale de la colonie et la mise en place des symboles de l’administration coloniale après son érection en 1934 en chef-lieu de la colonie de Côte d’Ivoire constituent les éléments catalyseurs à la croissance de l’installation de la population européenne. En 1936, la population d’Abidjan, récemment érigé en capitale, atteint 17500 habitants. De 1950 à 1970, le taux de croissance de la population urbaine était de 10% par an, avant de diminuer progressivement à partir des années 1980 suite à la récession économique qui entraine les mouvements de populations vers les campagnes. Depuis l’indépendance, l’urbanisation d’Abidjan reste toujours rapide et alimentée par la croissance de sa population. La population au cours de la période 1960 à 1980 est passée de

120000 à 1200000 habitants. De 2877948 habitants en 1998, elle avoisine aujourd’hui

4395243 d’habitants. Corrélativement à la croissance démographique, la superficie urbanisée évolue dans le temps. De 1965 à 1989, la superficie urbaine passe successivement de 3 685 ha en 1965, 8 145 ha en 1975, puis à 13540 ha en 1985, 15970 ha en 1989. De cette période à

2012, une explosion en superficie et en densité se produit, lui faisant atteindre plus de 50000 ha et 17000 habitants au km2. Le phénomène sera encore plus spectaculaire, passant de 23 696 habitants au km2 en 2013 à 50000 habitants au km2 en 2050 (INS).

L’urbanisation incontrôlée de la ville d’Abidjan est apparue du fait de l’incapacité de l’Etat à veiller à l’application de ses propres règles. Elle prend de l’ampleur et sape l’image de la ville. L’urbanisation de l’agglomération se caractérise par son extension rapide au mépris des règles d’urbanisation. Le phénomène d’urbanisation incontrôlée de la ville d’Abidjan se perçoit, non seulement, au niveau de la violation des outils de planification urbaine, mais

aussi, au niveau du non-respect des normes de construction. Il s’en suit dans l’espace

abidjanais une opposition de la fonctionnalité, d’occupation et d’organisation de l’espace.

Face à la forte croissance démographique, l’Etat n’a pas pu se donner des moyens pour assurer l’application des textes régissant l’urbanisation, si bien qu’aujourd’hui, l’on assiste à un laisser-aller dans l’urbanisation. Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire connait singulièrement une forte croissance urbaine. Cet échec est inhérent aux insuffisances même de la fonction de planification dans un contexte de croissance urbaine accélérée. Le non-respect des dispositions et des normes préconisées par les documents de planification urbaine (plans d’urbanisme directeurs, plans de lotissement) et la faiblesse des ressources affectées à leur mise en œuvre ont contribué à renforcer au fil des années les disparités de développement de l’agglomération d’Abidjan. La croissance urbaine aggravée par les crises successives (économique, politique et sociale) crée une ségrégation dans les entités spatiales.

2.1.3. La crise du logement, moteur de l’émergence de l’habitat spontané

De 1955 à 1975, la Côte d’Ivoire a connu une croissance économique exceptionnelle qualifiée de miracle ivoirien qui repose sur l’exploitation du binôme café-cacao. Cette croissance économique a permis de soutenir le modèle ivoirien de développement durant les 20 premières années de l’indépendance. Au cours de cette période, l’Etat a accordé un intérêt à la production de terrains aménagés et de logements. L’exécution des programmes a nécessité la création d’organismes d’exécution et de gestion. Cette vision s’est traduite par la création de la SETU (Société d’Equipement des Terrains Urbain). L’objectif rattaché à la création de cette société était de produire des terrains aménagés par l’élaboration des plans d’aménagement, l’exécution des programmes d’aménagement et d’équipements de terrains et enfin la mise à disposition de terrains aménagés pour les populations. A côté de la SETU, des sociétés immobilières (sociétés d’Etat et sociétés mixtes) procédaient à la construction de logements. Il s’agit de lasociété Ivoirienne de Construction et de Gestion Immobilière (SICOGI) créée en 1964 et la Société de Gestion et de Financement de l’Habitat (SOGEFIHA), créée en 1963. Des structures privées comme le Groupement foncier de Côte d'Ivoire (GFCI), la société immobilière de développement de Côte d'Ivoire (SIDECI) et la Société de Promotion Immobilière(SOPIM), ont apporté leur concours à la construction de la ville d’Abidjan. Ces projets de construction ont favorisé la cohérence de l’architecture de la ville d’Abidjan.

A partir de 1978, l’effondrement du coût des matières premières (cacao et café) a mis l’Etat en difficulté face à ses engagements vis-à-vis de ses partenaires extérieurs. Les conséquences de cette récession économique ont été le ralentissement de la production de logements par la SICOGI, à partir de 1983, et les transformations de ses programmes de location simple en location-vente, la liquidation, en 1984, de la SOGEFIHA dont le financement était basé sur des crédits extérieurs et qui avait des problèmes pour faire face à ses engagements de remboursement de ses dettes. Il s’en est suivi la vente de son patrimoine immobilier. Dès lors, au cours de la décennie 1980-1990, la production des logements sociaux enregistre un ralentissement important. Dans le même temps, la SETU est dissoute en 1987.

Au cours de la période 1980 à 2000, le secteur privé émerge dans le domaine de l’immobilier. De nombreuses sociétés civiles immobilières prennent le relais en proposant divers programmes : Stars, Papayer, Caféiers, Perles, Rosiers, Génies 2000, Lauriers. Ainsi, de 1994 à 1998, 10 000 logements sont construits à Abidjan ; de 1998 à 2002, 12 641 logements réalisés et de 2002 à 2010, plus de 4 059 logements bâtis. Malgré la floraison des sociétés privées dans le contexte de croissance démographique forte, l’offre en logement est en deçà de la demande. L’incapacité du secteur privé à satisfaire les besoins de logements à Abidjan, a donné naissance à la création d’un habitat précaire. L’émergence de ce type d’habitat fait suite à la paupérisation de cette population du fait des effets de la crise économique qui s’est amplifiée avec la crise militaro-politique de 2002 et la crise post-électorale de 2010. La pauvreté des ménages a conduit à l’occupation des marges de la ville qui sont des quartiers non lotis, des quartiers précaires et illégaux. L'habitat précaire occupe plus de la moitié de la surface résidentielle et abrite 70% des ménages. Cet habitat est présent dans toutes les communes de la ville avec des concentrations majeures à Yopougon, Abobo, Adjamé, Attécoubé et Koumassi.

L’absence de l’Etat dans la politique de production des terres urbaines et la construction de logement a renforcé la crise de logement et est à la base d’une urbanisation anarchique soutenue par un habitat spontané. La pression foncière sur la ville conduit à une urbanisation consommatrice d’espace. Le coût du lot dans les quartiers centraux repousse les populations démunies vers les zones périphériques développant ainsi l’auto-construction. Le paysage urbain est partagé entre des quartiers intégralement planifiés et entièrement équipés et d’autres, sans aucun équipement, précaires et même illégaux vis-à-vis des normes de productions foncières. La bidonvilisation des entités spatiales ne cessera de prendre de l’ampleur dans la mesure où la ville continue d’attirer des migrants.

2.2. Les marqueurs spatiaux de la ségrégation

2.2.1. Une opposition entre quartier résidentiel et quartier populaire

La ville d’Abidjan est une mégalopole composite où se rencontrent des quartiers populaires et résidentiels. La lagune découpe le territoire en deux zones distinctes : Abidjan sud et Abidjan nord. De cet espace fragmenté par la lagune, sont implantés dix quartiers. Le vaste mouvement de communalisation des années 1980 permet à ces quartiers d’être érigés en commune de plein exercice par la loi N° 80-1182 du 17 octobre 1980, portant statut de la ville d’Abidjan. L’analyse des caractéristiques de ces entités spatiales fait ressortir une opposition de quartiers issus à la fois de l’évolution du peuplement et des politiques d’aménagement engagés dans la ville. Le critère de fonctionnalité permet de distinguer deux ensembles : des quartiers dits résidentiels et des quartiers populaires. Ces deux ensembles sont opposés par la qualité de leurs paysages urbains et par les caractéristiques socio démographiques de leurs habitants (Figure 3).

Figure 3 : Caractéristiques des quartiers de la ville

Le premier ensemble est constitué de trois communes qui s’identifient comme les quartiers résidentiels de la capitale économique. Ce sont Cocody et Marcory auxquels s’ajoute la commune du Plateau, quartier des affaires et quartier administratif même si sa fonction reste beaucoup plus administrative. Ces entités spatiales constituent les principales communes résidentielles de la ville. L’architecture de l’habitat et l’organisation de leur cadre de vie montrent leur niveau de développement par rapport aux autres communes. Elles abritent la population européenne et les élites du pays. Le mode de vie est calqué sur le modèle occidental. Cet ensemble regroupe moins de 40% de la population totale de l’agglomération. C’est l’Etat qui s’est fait entrepreneur et promoteur immobilier dans ces quartiers. L’action de l’Etat a été accompagnée par le secteur privé et des particuliers qui ont produit un parc immobilier de standing, constitué de villas et d’immeubles collectifs pour l’essentiel.

Contrairement aux quartiers populaires, ce sont des espaces lotis et viabilisés dont le niveau de développement supplante le reste de la ville. Ces quartiers riment avec la bourgeoisie. En effet, l’accès à un logement dans ce milieu n’est pas à la portée de tous les ménages abidjanais. L’habitat est de luxe et nécessite un lourd portefeuille. La location mensuelle de logement est 3 à 5 fois plus chère que dans les autres quartiers. Cette situation découle du prix

du mètre carré de terrain. A Cocody, le m2 se négociait en 2013 autour de 200000 F CFA. Il est de 200000 à 300000 F CFA en Zone IV à Marcory, et1000000 de F CFA au Plateau (Kouassi et Delanne, 2014, p.173). A l’opposé des quartiers résidentiels, les 07 autres communes (Treichville, Koumassi, Port-Bouët, Yopougon, Abobo, Attecoubé et Adjamé) constituent les quartiers populaires de la ville. Elles accueillent plus de 60% de la population citadine. Ce sont des espaces sous équipés où la densité de population est élevée (Tableau 1).

Tableau 1 : Densité des communes d’Abidjan
Superficie

En ha

Population Densité

(habt/km2)

1998 2013 1998 2013
Abobo 7,283 638 227 1 040 420 88 143
Adjamé 1,215 254 290 337 832 209 278
Attécoubé 4,303 207 586 326 445 48 76
Cocody 10,982 251 741 413 513 23 38
Koumassi 1,187 314 723 457 793 265 386
Marcory 1,255 177 748 260 073 142 207
Plateau 426 10 365 11 435 24 27
Port-Bouët 9,878 211 658 332 933 21 34
Treichville 896 120 520 136 079 135 152
Yopougon 11,693 688 235 1 143 832 59 98
Source : Schéma Directeur d’Urbanisme du Grand Abidjan, JICA, 2015, p.32.

Dans l’ensemble, les densités de populations sont plus impressionnantes dans les quartiers centraux qui n’ont plus de disponibilité foncière. C’est le cas de Koumassi, Marcory, Adjamé et Treichville. Marcory quartier résidentiel est la troisième commune la plus dense du fait de la transformation de son paysage urbain. Depuis plus de deux décennies, la demande croissante de logement et l’indisponibilité de terrains constructibles ont entrainé une urbanisation verticale de cette commune, contrairement à Adjamé et Koumassi où la concentration de la population se fait dans les anciens quartiers et dans les quartiers spontanés crées du fait du coût abordable des loyers.

Dans les communes populaires, le parc mobilier est dominé par l’habitat de cour habité par une population pauvre. Les déficits de logements constatés dans les années 1970 à Abidjan ont engendré l’expansion de ce type d’habitat dans les communes populaires d’Abidjan (ONU-Habitat, 2012, p.19). Cet ensemble géographique abrite les deux communes les plus peuplées de la ville : Abobo et Yopougon respectivement 1040420 et 1143832 habitants. Les quartiers populaires sont des lieux de refuges pour les migrants disposants de faibles moyens financiers. Ce constat est soutenu par le fait que certaines communes sont des portes d’entrée de la ville d’Abidjan. Abobo constitue la porte d’entrée nord de la ville, Yopougon la porte ouest et Port-Bouët la porte sud Est. La population migrante s’installe dans ces communes avant de migrer plus tard vers les communes centrales (Treichville, Koumassi, Attecoubé et Adjamé) et par la suite vers les quartiers résidentiels lorsqu’ils atteignent un statut social remarquable.

2.2.2. Une multiplication de quartiers spontanés

La ville d’Abidjan présente l’image d’une urbanisation qui entretient un déséquilibre social profond. Cela se perçoit à travers la lutte pour la conquête d’espace entre une urbanisation officielle, légale et une urbanisation officieuse, illégale, traduite par la prolifération de l’habitat précaire qui s’est imposé comme un mal nécessaire. Toutes les communes de la ville d’Abidjan sont touchées par le phénomène de bidonvilisation de leur espace. Le tissu urbain d’Abidjan se caractérise par l’apparition de nombreux quartiers précaires en périphérie contrastant avec le centre d’affaires le Plateau et ses tours « manhattaniennes ».

De 64 quartiers précaires en 1982, 72 en 1992, le BNETD a recensé en 2002 dans le district d’Abidjan plus de 100 zones d’habitats spontanés. En 2013, les études menées par ONU- habitat (études des quartiers précaires dans 13 communes du district d’Abidjan et définition des plans de restructuration, 2013) font état de 137 quartiers précaires dans les 13 communes du district. 20% des habitants vivent dans ces quartiers qui couvrent 2% de la superficie du district, se rapportant respectivement à une population estimée à plus de 2 millions d’habitants sur une superficie de 480 ha. La densité est de 1680 habitants/km2. Les 137 quartiers se caractérisent par l’illégalité de l’installation. Ces quartiers sont nés en violation du Plan d’Urbanisme Directeur de la ville. Le développement excessif de l’habitat spontané remet en cause la planification concentrée de la ville. Les photos 1 et 2 montrent la localisation et les matériaux de constructions de ce type d’habitat.

Photo1 : Un quartier précaire « Casa Moscou » construit dans une vallée aux Deux Plateaux Agban
Photo2 : Un quartier précaire « Boribana » localisé en bordure de lagune à Attécoubé

Ces images mettent en valeur le caractère malsain du cadre de vie de ces quartiers et les risques auxquels sont exposés les habitants.

L’habitat précaire se développe sur des sites jugés dangereux, des zones frappées de servitude ou d’autres sites d’occupations précaires. Ce sont pour la plupart des terrains pentus, des zones vallonnées, des propriétés privées, des réserves d’équipements et d’infrastructures, des berges lagunaires et des façades maritimes, sous des hautes tensions électriques, dans des bas- fonds et dans des cuvettes. Ce type d’habitat est reconnaissable par les matériaux de construction utilisés. Les maisons sont construites en dur et en baraque avec une carence en infrastructures et en service de base. Malgré la précarité de l’espace, les quartiers spontanés sont très densément peuplés. La multiplication de quartiers précaires, leurs localisations et leurs cadres de vie malsains accentuent les inégalités sociales dans l’agglomération.

Dans la logique, l’habitat précaire est censé être provisoire. Mais la pauvreté urbaine et la non maitrise de l’urbanisation favorisent leur intégration définitive dans le tissu urbain. Leur formation révèle l’impuissance de la politique urbaine face à l’explosion démographique. La pression démographique est tellement forte que dans certains quartiers les constructions ont précédé la planification, créant ainsi un type d’habitat dit « spontané ». La présence des quartiers spontanés à Cocody, Plateau et Marcory s’explique par la proximité des zones d’emplois que constituent ces quartiers résidentiels. Les quartiers précaires sont des espaces de vie importants et imposants dans l'architecture de nos communes. Du fait de leur nombre, de leur étendue, de leur diversité, de leur effectif et des caractéristiques de leur population, ces quartiers posent des problèmes d'aménagement aux autorités en matière de gestion urbaine. Ces espaces sont soumis à une dégradation généralisée du cadre de vie et à des catastrophes humaines récurrentes (glissement de terrains, incendies, inondations, pollution, effondrement de logements par suite d’éboulement, etc.). Même s’il existe une hiérarchisation des quartiers spontanés (les anciens quartiers rénovés, les quartiers partiellement rénovés et les quartiers non rénovés), l’organisation de leur cadre de vie, l’architecture de l’habitat et les caractéristiques de leur population amplifient le déséquilibre qui existe dans nos communes et partant dans l’agglomération abidjanaise. Ces inégalités font ressortir les limitent du planificateur à entreprendre des actions harmonieuses et cohérentes dans un contexte de crise sociale, économique et politique.

2.2.3. Une distribution inégale des équipements et infrastructures

Le développement de quartiers populaires et la multiplication de zones d’habitats spontanés dans l’espace abidjanais remettent en cause la programmation du développement urbain des communes de la métropole ivoirienne. La cartographie de la distribution des équipements et infrastructures fait apparaître des poches de déséquilibre. En effet, l’inégale répartition des équipements collectifs est un indicateur de disparité de développement. La distribution des services de base n'a pas tenu compte des zones de concentrations des populations. L’accent a été mis sur la rénovation et la croissance des installations dans les quartiers résidentiels.

D’une manière générale, la mise à disposition des équipements de bases pour les populations connait un déficit. La programmation des équipements publics favorise les zones urbaines produites légalement au détriment des quartiers illégaux. Les problèmes d’infrastructures dans les quartiers précaires se posent en termes d’accessibilité, d’adduction en eau potable, d’électricité, de centres de santé, d’écoles et de marchés. Tous les quartiers précaires d’Abidjan ont des problèmes d’assainissement liés au déficit du système d’évacuation des eaux usées et de drainage. Les déchets liquides constituent une des sources de la pollution. Dans les quartiers précaires ou informels n’ayant pas fait l’objet de rénovation, le problème de drainage se pose sérieusement. Les citadins vivent dans des espaces insalubres, sous équipés et mal desservis en services urbains de base.

Les quartiers populaires présentent un aspect peu reluisant. Le paysage est caractérisé par l’insalubrité. La gestion des déchets est l’un des plus importants défis des acteurs institutionnels. La croissance démographique et les changements dans les modes de consommation augmentent la production de déchets et aggravent les problèmes de collecte etd'élimination de ceux-ci. Les insuffisances en matière de traitement et d’évacuation de ces ordures et déchets constituent ainsi l’une des préoccupations majeures des autorités ayant en charge la gestion de la ville. Les ordures non ramassées s'accumulent dans les rues, les places publiques et les caniveaux, alimentant des dépôts autorisés ou non comme l’indique la photo 4. Les eaux usées, quand elles ne sont pas canalisées, sont déversées, soit dans la rue, soit dans la lagune ;ce qui engendre des problèmes d’insalubrité et d’hygiène. Même quand un système de canalisation est en place, celui-ci est souvent bouché, soit par des ordures, soit par le manque d’entretien (Photo 5). Cette situation crée des zones d’eaux stagnantes qui augmentent les risques de maladies infectieuses.

Photo 4 : Un dépôt d’ordure le long d’un caniveau à Yopougon
Photo 5 : Des déchets déversés dans un caniveau à Koumassi

Les photos 4 présente des ordures non ramassées qui s'accumulent le long de la rue. La photo 5 nous montre un système de canalisation bouché par les ordures. Ces images dévoilent les problèmes d’insalubrité et d’hygiène qui caractérisent ces espaces.

Ce phénomène est accentué pendant les fortes périodes de pluies qui inondent des quartiers les rendant impraticables. Aucune gestion globale des déchets n’est mise en place et les bords de la lagune accumulent, par endroit, des monticules d’ordures. Une ségrégation existe quant à l’accès des ménages à l’eau potable dans l’agglomération. Il est indéniable qu’un effort a été fait dans ce domaine, car les infrastructures de base existent en matière d’adduction d’eau, mais toute la population d’Abidjan n’a pas encore accès à cette eau potable. C’est le cas des quartiers précaires. Les ménages s’approvisionnent en eau de puits de qualité douteuse. Comme l’accès à l’eau potable, la proportion de la population ayant accès à l’électricité indique des disparités existantes. En dépit des efforts fournis, la demande dans le secteur reste très importante. L’inadéquation entre l’offre et la demande s’aperçoit par le développement des raccordements parallèles dans certains quartiers.

La ségrégation des équipements s’aperçoit aussi au sein des quartiers. Il existe une disparité entre les quartiers périphériques et les quartiers centraux. D’une manière générale, les quartiers centraux concentrent un grand nombre d’équipement. Ces espaces qui constituent le noyau urbain ont bénéficié de l’attention des acteurs institutionnels en termes de dotation en équipements et infrastructures. Même si ces derniers sont en état de dégradation, ils assurent l’essentiel de la vie urbaine. Dans les zones périphériques, la demande en services de bases est forte. En effet, la mise en place des équipements et infrastructures ne suit pas le rythme de développement de ces entités spatiales. Il naît, dans ces conditions, une dépendance des marges urbaines par rapport aux quartiers centraux. La faible densité de ces espaces s’explique par l’absence de viabilisation de ces milieux de vie. De toute évidence, l’inégale distribution des équipements et infrastructures est un signe visible des disparités qui existent dans les entités spatiales de la capitale. L’étalement urbain d’Abidjan va amplifier le phénomène de ségrégation que les gestionnaires n’arrivent pas à solutionner.

3. Discussion

3.1. Les déterminants de la disparité spatiale

La présente étude a permis de mettre en exergue les disparités de l’espace urbain d’Abidjan. Au regard de nos résultats, la disparité découle de plusieurs facteurs. Ils se résument à la non maitrise de l’urbanisation, à la croissance démographique et à la faiblesse de la planification urbaine. L’étude menée par Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.185), confirme cette conclusion. Pour ces auteurs, le métropolisation des grandes villes aggrave le processus ségrégatif. Pour ONU-Habitat (2010, p.150), le phénomène de disparité s’observe dans les villes où l’expansion démographique est plus forte. La ségrégation qui avait commencé pendant l’ère coloniale s’est poursuivie après l’indépendance avec l’apparition de nouveaux types d’inégalités qui vont au-delà de la distribution des espaces urbains.

Dans la ville d’Abidjan, en plus de l’évolution démographique, la non maitrise de l’urbanisation a contribué à la naissance des disparités dans cet espace. Ce résultat est identique à celui de Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.188). Parlant des disparités à l’intérieur des villes dans les pays en voie de développement comme dans les pays développés, ces auteurs soutiennent que la non maîtrise de l’urbanisation est à la base de celles-ci. Ils font remarquer que l’ensemble de ces dysfonctionnements révèle de l’absence de maîtrise de l’urbanisation. Dans les pays en voie de développement, la quasi-inexistence de planification et le règne du laissez-faire entrainent un développement anarchique de l’urbain. Au nord, la dégradation des centres a entrainé la paupérisation de certains quartiers avec la constitution de « ghettos ». Concernant l’Afrique de l’Ouest, l’ONU-Habitat (2010, p.98) démontre que chacun de ces pays est confronté au besoin de gérer au mieux les perspectives et les contraintes qui découlent de l’urbanisation accélérée de sa population. Comme dans bien d’autres régions en développement, les villes sont les moteurs de la croissance économique, créant de la richesse et des emplois et contribuant au progrès social. Toutefois, lorsqu’une bonne administration et un bon urbanisme font défaut, comme c’est trop souvent le cas en Afrique de l’Ouest, les villes peuvent devenir des abcès de fixation pour la pauvreté, de divers maux sociaux et des exclusions. Les disparités de développement des espaces à l’intérieur de la ville vont de pair avec une mauvaise gouvernance urbaine. Des carences dans la capacité des gouvernements et des collectivités locales à gérer et orienter l’expansion urbaine sont la conséquence inévitable des restrictions budgétaires dans le secteur public urbain. Il est souvent difficile, comme le disent Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.188), pour les gestionnaires de concilier le développement urbain, essentiel au développement économique de la ville, et la sécurité des populations.

Notre étude a montré que l’incohérence ou la réorientation des politiques publiques ont aggravé les ségrégations socio-spatiales à l’intérieur de la ville. Sur cette base, ONU-Habitat (2010, p.150), mentionne que les évolutions urbaines, dans leur expansion territoriale, se font normalement au moyen des plans d’urbanisme, du zonage, des règles d’utilisation des sols et des lotissements qui s’ensuivent. Toutefois, la réalité du terrain est souvent tout autre en Afrique de l’Est. Rares sont les responsables urbains en Afrique de l’Est qui se trouvent en mesure de maîtriser l’expansion territoriale des villes. Abidjan a depuis 1928 une tradition de planification urbaine. Force est de constater que ces documents de planification n’ont pu maîtriser la croissance spatiale de la ville. Cet échec est inhérent aux insuffisances même de la fonction de planification dans un contexte d’économie libérale et de croissance urbaine accélérée (Kouassi K. S. et Delanne P., 2014, p.206). Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.188) imputent cet état de fait à l’étalement urbain. Pour ces auteurs, l’extension de la ville, en dépit de la réglementation, s’opère parfois dans des zones à risques : lits majeurs et les pentes instables.

3.2. L’écriture spatiale des disparités

L’autre point fort des résultats de notre étude est l’écriture spatiale des disparités. La ségrégation spatiale touche toutes les communes de la ville d’Abidjan. Elle concerne à la fois les modes d’organisation des espaces, leurs niveaux d’urbanisation et la distribution des équipements et infrastructures. Selon ONU-Habitat (2010, p.25), les villes africaines présentent, en moyenne, le degré d’inégalité le plus prononcé de toutes les parties du monde, tant en ce qui concerne les villes prises individuellement (lorsque des données par ville sont disponibles) que pour les zones urbaines dans leur ensemble (à l’échelle de tout un pays). De nombreuses villes africaines figurent dans les catégories d’inégalité “très élevée” et “extrêmement élevée”. Les travaux de Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.185) s’orientent dans ce sens. Pour ces auteurs, les ségrégations socio-spatiales sont de plus en plus fortes au sein de la ville. Les quartiers riches et les quartiers pauvres se juxtaposent et sont de plus en plus séparés. Traitant du cas des villes africaines, ONU-Habitat (2010, p.25), soutient que les inégalités économiques, sociales et environnementales existent à toutes les échelles spatiales, aussi bien d’une ville tout entière qu’entre ses divers quartiers.

A Abidjan, la ségrégation est multidimensionnelle. Elle concerne à la fois la question des logements, des équipements et infrastructures et des services urbains. D’une manière générale, comme l’affirment Kouassi K. S. et Delanne P. (2014, p.207), les services urbains de base comprennent l’approvisionnement des citadins en eau potable, la salubrité, l’habitat, les infrastructures de voiries, de drainage et d’assainissement et le système de collecte des ordures ménagères. Pour Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.187), les dysfonctionnements se multiplient et changent la perception de la ville. En premier lieu, la crise de logement s’aggrave au nord comme au sud. La crise du logement s’accompagne d’une crise des infrastructures urbaines. Dans les villes ivoiriennes, selon les études de Kouassi K. S. et Delanne P. (2014, p.207), on assiste depuis deux décennies à une crise généralisée de l’accès aux services urbains de base. En milieu urbain, par exemple, un ménage sur quatre n’a pas accès à l’eau potable, près d’un ménage sur cinq n’a pas accès à l’électricité (à Abidjan 16%). De même, 58% des ménages urbains ne bénéficient pas des services de ramassage des ordures ménagères. Cette proportion est de 30% à Abidjan. Ngomeka R. et Ditengo C. (2017, p.23), traitant le cas des villes Congolaises, font noter que depuis plus de 30 ans les villes congolaises connaissent un problème de sous-équipement. Les grandes villes Brazzaville et Pointe Noire qui concentrent à elles seules la quasi-totalité des équipements sont aujourd’hui dans un processus d’urbanisation préoccupante. Selon Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.186) dans les villes latino-américaines, la dotation des services s’est améliorée depuis quelques décennies, mais les équipements restent inégalement répartis. En outre, la privatisation d’un certain nombre de services urbains renforce l’inégalité d’accès.

Au travers du cas d’Abidjan et des exemples d’autres villes, les marqueurs spatiaux des disparités sont infiniment plus préoccupants dans les pays du sud. La plupart des réseaux sont insuffisants, mal calibrés et vétustes. Les coupures d’électricité ou d’eau sont monnaie courante. En outre, le raccordement des quartiers périphériques pauvres tarde. Les problèmes de pollutions et d’hygiène restent également préoccupants. Si la question des équipements et des infrastructures est pointée du doigt, celle des logements n’en demeure pas moins préoccupante. Selon ONU-Habitat (2010, p.116), dans les villes d’Afrique de l’Ouest, comme ailleurs sur le continent, la fragmentation urbaine reflète l’interdépendance du revenu et de l’accès au foncier et au logement. Les diverses catégories occupent l’espace en fonction de leur revenu, et tout particulièrement de leur situation sur l’échelle de la valeur du travail. Comme l’affirment Beucher S. et Reghezza M. (2005, p.184), le bidonville abrite, en outre, une forte proportion d’exclus, vivant de travail informel.

Kaufmann V et al (2008, p.53) argumentent que la plupart des quartiers précaires à Abidjan sont peu ou pas équipés au niveau sanitaire et l’assainissement reste un des grands problèmes actuels de la ville. Les eaux usées, quand elles ne sont pas canalisées, sont déversées soit dans la rue, soit dans la lagune ; ce qui engendre des problèmes d’insalubrité et d’hygiène. Dans les villes d’Afrique de l’Est, comme le mentionne ONU-Habitat (2010, P .144), les quartiers pauvres informels mal desservis à tous égards contrastent avec les zones résidentielles des classes aisées dont les équipements collectifs sont très supérieurs et qui bénéficient d’une abondance de biens publics. L’inégalité en milieu urbain n’est toutefois pas seulement fonction de l’accès aux services et équipements collectifs. Elle tient aussi aux différences de densité démographique. La précarité des conditions de vie dans les bidonvilles restreint sévèrement les possibilités des populations de s’épanouir.

Conclusion

La ville d’Abidjan renferme des indicateurs qui permettent de mettre en exergue la question des disparités spatiales. Malgré les différents plans de développement qui ont permis la mise en place de vastes programmes d’investissement, l’espace d’Abidjan est marqué par des contrastes de développement. La ville connaît une dynamique tout azimut qui fait apparaître une ségrégation à l’intérieur des quartiers et entre les quartiers. Si dans l’ensemble la métropole a un niveau infrastructurel acceptable, leur distribution dans l’espace montre la ségrégation qui existe dans leur mise en place. Les inégalités de développement affectent l’image de cette agglomération qui se veut la vitrine de la Côte d’Ivoire. Cette tendance de ségrégation paraîtra dans l’espace urbain si la croissance urbaine n’est pas maitrisée. Les disparités remettent en cause le rôle des planifications et le but des plans et programmes d’aménagements. Il est temps pour les acteurs de la gouvernance de cette métropole de répondre à la demande de logements et de services de base de ses habitants. Ces enjeux vont de pair avec une politique de développement durable de la ville. Le non-respect des dispositions et des normes préconisées par les documents de planification urbaine (plans d’urbanisme directeurs, plans de lotissement) et la faiblesse des ressources affectées à leur mise en œuvre ont contribué à renforcer au fil des années les disparités de développement dans l’agglomération d’Abidjan. Abidjan est une mégalopole cosmopolite où se côtoient les quartiers les plus démunis avec les quartiers les plus riches. Les autorités devraient orienter leurs politiques dans le sens de la réduction des disparités. Pour ce faire, les phénomènes démographiques et les flux migratoires devront être davantage maîtrisés. L’ensemble de ces actions contribuera à mieux gérer l’aménagement de l’espace urbain et fera d’Abidjan cette perle des lagunes d’antan.

Références Bibliographiques

BEUCHER Stéphanie, REGHEZZA Magali, 2005, La géographie : Pourquoi ? Comment ?

Objets et démarches de la géographie d’aujourd’hui, HATIER, Paris, 165 p.

CHENAL J., GUELADIO C., KAUFMANN V., 2009, Quelques Rues d’Afrique : Observation et gestion de l’espace public à Abidjan, Dakar et Nouakchott, éditions Lasur, Lausanne, Suisse, 128 p.

KAUFMANN V., JACCAUD J-P, CHENAL J., 2008, Abidjan en mouvement, Etude de la mobilité dans une métropole de l’Ouest Africain Abidjan, Côte d’Ivoire, Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, Ellipses, Paris, 219 p.

KOUASSI K. S.et DELANNE P., 2014, Histoire des Capitales Ivoiriennes d’hier à

Aujourd’hui, Editions Sépia, Condé-Sur-Noireau, France, 374 p.

MINISTERE D’ETAT, MINISTERE DU PLAN ET DU DEVELOPPEMENT, 2009, politique national d’aménagement du territoire, Abidjan, 28 p.

NGOMEKA R., DITENGO C.,2017, Aménagement urbain et dynamique spatiale a Ewo (République du Congo), In Revue de Géographie de l’Université de Ouagadougou, R-G-O, N° 06, Vol. 2, pp21-36.

ONU-HABITAT, 2010, L’état des Villes Africaines 2010 : Gouvernance, Inégalités et Marchés Fonciers Urbains, Nairobi, Novembre 2010, Programme des Nations Unies pour les Etablissements Humains, Nairobi, Kenya, 268 p.