Dégradation de la qualité du cadre de vie

regards

Dégradation de la qualité du cadre de vie par l’implantation des activités économiques informelles dans les espaces publics à Yopougon Sogefiha-Siporex 1 (Abidjan-Côte d’Ivoire)

 

 

Résumé :


En dépit des efforts d’aménagement du territoire urbain consentis par les autorités, les espaces publics de la capitale économique ivoirienne ne cessent de se dégrader.

L’objectif  visé par l’étude est de monter les problèmes environnementaux générés par l’implantation des activités économiques informelles dans les espaces publics. Pour mener cette étude, nous avons entrepris une recherche documentaire, fait des observations sur le terrain et élaboré deux questionnaires adressés respectivement aux acteurs des activités économiques informelles et aux ménages du quartier. À l’aide d’un GPS, nous avons pu spatialiser ces activités et localiser les problèmes environnementaux.

Cette étude fait ressortir que les difficultés économiques et sociales ainsi que le laisser faire des autorités sont des facteurs d’occupation de l’espace public par les activités économiques informelles. Les impacts de ces activités sur la qualité du cadre de vie sont la prolifération des dépôts sauvages d’ordures, le dysfonctionnement des infrastructures routières, la disparition des espaces verts et aires de jeux, ainsi que l’apparition de  différentes formes de nuisances et pollutions.

Mots clés : Yopougon, activités économiques informelles, impact, dégradation, espace public.

Introduction

Les activités économiques informelles ont connu une croissance rapide dans les différentes communes de la capitale économique de la Côte d’Ivoire au cours des années 1990 (K. Souleye, 2002, p. 5). Durant les trois dernières décennies caractérisées par les difficultés socioéconomiques et politiques, le nombre de ces activités n’a cessé de s’accroitre à Yopougon, à l’image de l’agglomération abidjanaise (A. T. Koby, 2008, pp. 279-286). Cette forme d’activité marque plus fortement le paysage de certains quartiers de cette commune devenus de véritables pôles d’attraction, à l’image du quartier Sogefiha-Siporex 1 qui porte le nom de la société civile immobilière constructrice de cet espace résidentiel. A l’instar de l’ensemble des habitats construits par les opérateurs agréés du secteur de l’immobilier en Côte d’Ivoire, Sogefiha-Siporex 1 a bénéficié de l’aménagement d’espaces publics destinés à l’embellissement et au confort du cadre de vie, ainsi qu’à la détente des habitants. Mais aujourd’hui, ces espaces publics, en dépit des  différentes politiques de déguerpissement menées contre leurs occupations illégales dans le District Autonome d’Abidjan, demeurent très fortement marqués par l’implantation des activités économiques informelles.  Quel impact ont ces occupations illégales des espaces publics sur la qualité du cadre de vie ? L’objectif de cette étude est de ressortir les dégradations causées au cadre de vie par l’occupation détournée des espaces publics pour la pratique informelle d’activités économiques.

Comme toute production humaine, les activités économiques informelles fonctionnent avec des intrants (ou inputs) et des extrants (outputs) en partie constitués de déchets. L’occupation des espaces publics occupés par les activités économiques informelles, est donc source de dégradation de la qualité du cadre de vie. Pour vérifier cet état de fait, nous allons présenter les caractéristiques de l’occupation des espaces publics par les activités économiques informelles, avant d’en présenter les dégradations causées à la qualité du cadre de vie.

 Brève présentation de l’espace d’étude

D’une superficie de 14,9 ha (DCGTx, 1996), Sogefiha-Siporex 1 est un quartier de la commune de Yopougon située à l’ouest de la ville d’Abidjan. La population y a connu une croissance rapide. De 6 006 habitants en 1988, la population est passée à 13 560 habitants en 1998, puis à 21 425 habitants en 2014 (RGPH, 2014). La densité de population est ainsi passée de 403,09 hbts/ha en 1988 à 910,06 hbts/ha en 1998 et à 1437,92 hbts/ha en 2014. Ce quartier, communément appelé Siporex, est dominé par deux types d’habitat que sont les immeubles d’habitat collectif (photo 1) et les maisons basses en bande généralement modifiées (photo 2).

Photo 1 : Immeubles d’habitat collectif modifiée en maison en immeuble

Cliché des auteurs, 2015

Photo 2 : Maison basse

Cliché des auteurs, 2015

Le quartier Siporex bénéficie d’un dense réseau routier. Toutes les voies de circulation sont bitumées et équipées en réseau d’évacuation d’eaux pluviales et usées. Cela se  matérialise par la présence de caniveaux à ciel ouvert et de bouches d’égout. Cependant, le constat est que certaines de ces voies connaissent de fortes dégradations (photo 3).

Photo 3 : Voie secondaire dégradée

Cliché des auteurs, 2015

Pour ce qui est de l’accès aux services socio - collectifs de base, le quartier est entièrement desservi en électricité et eau courante. La totalité des ménages visités a accès à l’énergie électrique distribuée par la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE). Concernant le raccordement à l’eau courante, 98,22 % des ménages s’approvisionnent uniquement de l’eau de la Société de distribution d’eau en Côte d’Ivoire (SODECI) et 1,78 % utilisent à la fois l’eau courante et l’eau de puits. Le véritable problème, se situe au niveau de l’éclairage public. En effet, les différents lampadaires destinés à l’éclairage public ne fonctionnent plus, pour cause de lampes grillées et non remplacées (Enquête des auteurs, 2015).

Matériels et méthode

Pour le travail d’observation du paysage et de localisation des objets et phénomènes relatifs à l’étude, nous avons utilisé un appareil photo numérique et un GPS garming-72 H. L’un a permis de photographier et l’autre de localiser les formes d’occupation des espaces publics par les activités économiques informelles et les problèmes de dégradation du cadre de vie.

La collecte des données s’est matérialisée par  des enquêtes par questionnaires qui ont été adressées aux acteurs des activités économiques informelles et aux chefs de ménages du quartier. Le questionnaire adressé aux acteurs des activités économiques informelles, vise à identifier le mode d’occupation de l’espace, les caractéristiques sociodémographiques des acteurs, les différents types d’activités menés par ces derniers, ainsi que les méthodes d’entretien de leur cadre de travail. Ces activités se déroulant en bordure des voies de circulation, c’est la méthode des itinéraires qui a été utilisée pour mener l’enquête. En appliquant les pas, à partir de quelques points de référence  situés aux principaux carrefours des voies d’entrées dans le quartier, l’espace d’étude a été entièrement parcouru. En ce qui concerne les voies où les activités sont dispersées, le questionnaire est administré  de façon consécutive à chaque acteur installé. Cette enquête a été menée à différentes heures de la journée, afin de n’exclure aucune des activités pratiquées en ces lieux. Car l’on ne dispose pas de statistiques officielles sur les types d’activité et les effectifs des acteurs de l’économie informelle. Le critère du choix des activités porte sur les activités qui se déroulent sur les espaces non appropriés et dans les ateliers de fortunes. La méthode utilisée a permis d’enquêter 168 acteurs.

L’enquête auprès des chefs de ménage porte sur l’identité des ménages, leur avis sur le mode d’implantation des activités économiques informelles et les impacts de ces activités. Le choix des ménages à enquêter a majoritairement porté sur ceux qui habitent à proximité de ces activités. Un échantillon a pu être défini à partir des données statistiques issues du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH). Cependant, les données disponibles de la dernière opération de recensement qui a eu lieu en 2014 se limitant aux effectifs globaux de population, nous avons eu recours à celles de 1998 qui détaillent le nombre de ménage de notre zone d’étude. Selon ces sources statistiques, le quartier Siporex compte une population de 13560 habitants issus de 2360 ménages (INS, 1998). La taille de l’échantillon a été obtenue par le calcul suivant :

n= (1,962x0 ,17(1-0,17)) /0,52

n=217

1.96=coefficient de marge, 0 .17= Proportion des chefs de ménages dans la population totale et 0.05 = marge d’erreur

168 acteurs de l’économie informelle ont été adjoints à l’effectif des ménages enquêtés. La taille totale de l’échantillon de l’enquête est donc de 385 personnes.

La population cible à enquêter est, le chef de ménage ou son représentant pour les ménages, et, les propriétaires ou les gérants pour les activités économiques informelles.

Les informations obtenues, lors cette enquête, ont fait l’objet d’un dépouillement informatique avec les logiciels  sphinx et Excel. Ce traitement a permis d’élaborer des graphiques et tableaux. Quant aux cartes, elles sont faites à l’aide du logiciel ArcGis 2.1 et Adobe Illustrator 9.c.

Résultats

Occupation des espaces publics

La mise en place des activités économiques informelles à Siporex est occasionnée par diverses raisons. Cependant, les facteurs socioéconomiques et le laisser faire des autorités paraissent les plus pertinents.

L’économie informelle est tenue à 78,67% par des acteurs ivoiriens, contre 21,33% d’étrangers (enquête des auteurs, 2015). L’activité économique informelle est l’activité principale pour la quasi-totalité des acteurs rencontrés. Elle constitue l’activité principale de 84,52% des acteurs enquêtés, contre 15,47% pour qui elle est une activité secondaire. L’absence de barrière qualifiante et économique favorise l’essor des activités informelles. Les activités économiques informelles sont dominées par Le commerce (75,59%) contre (25%) pour les services. Le commerce est dominé par les femmes (73%) parmi lesquelles on rencontre le plus gros effectif d’analphabète (62,78%). Concernant le financement, la majorité des activités économiques informelles à Siporex, est financée par l’épargne individuelle (63,03%). Viennent après les prêts d’origine familiale (29,16%) et l’accès au crédit très faible (07,81%). La plupart des acteurs des activités économiques informelles à Siporex (81,55%) proviennent d’autres quartiers de la commune de Yopougon (figure 1). Seulement 18,45% des acteurs enquêtés sont des résidents du quartier.

Figure 1 : Lieu de résidence des acteurs de l’économie informelle exercée au quartier  Yopougon Siporex (zone d’étude)

Le facile accès au quartier grâce aux grandes artères qui le connectent aux différentes zones résidentielles de la commune, ainsi que sa proximité avec  plusieurs marchés et gares routières, en font un lieu d’attraction privilégié pour la pratique d’activités économiques.

Aux facteurs socioéconomiques, s’ajoute le lasser faire des autorités administratives. En effet, la mairie de Yopougon a établi une procédure à suivre pour l’installation d’une activité économique sur un espace quelconque du territoire communal. Cette procédure stipule que toute personne désireuse de mener une activité dans la commune, doit fournir un dossier comprenant : une demande manuscrite adressée au Maire, mentionnant le type d’activité à entreprendre, une  photocopie de la pièce ou de l’attestation d’identité, un certificat de résidence, un plan situant géographiquement l’espace à exploiter et un permis de construire pour ceux qui veulent bâtir un établissement en dur.

Après réception de ce dossier, le service technique de la mairie procède à une enquête de terrain pour évaluer la faisabilité du projet avant de le valider. Dans le cas où l’espace sollicité est la devanture ou l’arrière d’une cour, l’avis favorable de son occupant conditionne la mise en place de celui-ci. Dans le cas d’un domaine publique, l’opérateur a l’obligation de construire en matériaux de fortune, car en cas de besoin pour la réalisation d’une œuvre publique, les occupants seront déguerpis. Mais, ces principes ne sont pas toujours respectés dans la pratique.

En effet, en 1985, la mairie de Yopougon a utilisé les espaces publics servant de jardin aux habitants du quartier Siporex comme Domaine Provisoirement Occupé, pour organiser une foire commerciale. Prévue pour une durée de 15 jours, les commerçants qui  ont participé n’ont pas « plier bagage » à tel point qu’il a fallu l’intervention des forces de l’ordre pour pouvoir les déguerpir. Mais ces actions n’ont  pas donné des résultats probants, dans la mesure où ces espaces demeurent occupés.

Les commerçants qui s’installent sans l’autorisation  préalable des chefs de ménage  et de la mairie sont nombreux. L’enquête révèle que 23,88 % des chefs de ménage du quartier ont  été avisés avant l’implantation d’une activité à leur voisinage et 76,12 % affirment n’avoir jamais été avisés avant la mise en place d’une quelconque activité. Le tableau 1 indique les démarches entreprises par les acteurs de l’économie informelle avant de s’installer à Siporex.

Tableau 1 : Méthode d’occupation de l’espace par les acteurs de l’économie informelle

Méthode d’occupation de l’espace Effectif %
Installé de moi- même 27 16,07
J’exerce non loin de ma cour 31 18,45
J’ai demandé la permission à des riverains 67 39,88
J’ai négocié avec des occupants 32 19,04
Non défini 11 6,54
Total 168 100

                                     Source : Enquête des auteurs, 2015

Les chiffres de ce tableau montrent que les installations sur les espaces publics du quartier Siporex ne se font plus avec l’approbation préalable des autorités municipales. Près de 40% des enquêtés se sont installés avec la permission de certains résidents. Il s’agit d’un groupe de riverains qui s’est approprié des espaces publics qu’il met en location. Cette proportion est suivie par la proportion de ceux qui s’installent après avoir négocié avec les acteurs déjà installés (19,04 %). Viennent ensuite les acteurs qui occupent les espaces publics à proximité de leurs habitations (18,45 %), et enfin ceux qui s’installent sans une forme quelconque d’autorisation (16,07 %). La photo 4 illustre les formes d’occupation de l’espace par les activités économiques informelles à Siporex.

Photo 4 : Des commerçantes de vivriers occupant le caniveau

Cliché des auteurs, 2015

La photo 4 montre des vendeuses qui occupent le trottoir pour exercer leur activité de commerce de vivriers, au mépris des risques qu’elles courent et des désagréments que provoque cette occupation illégale de l’espace public (figure 2).

Figure 2 : Occupation des espaces publics par les activités économiques  informelles

Comme le montre la figure 2, tous les trottoirs des voies  principales, les jardins publics, les espaces laissés entre les routes et les logements du quartier  Siporex sont occupés par les installations des acteurs des activités économiques  informelles. La quasi-totalité des logements qui débouchent sur les voies principales et secondaires ont subi des transformations pour créer des magasins.

Les facteurs socioéconomiques et l’incapacité des autorités à appliquer avec rigueur les règlements en matière d’urbanisme sont des facteurs qui favorisent les occupations anarchiques d’espaces publics pour la pratique d’activités économiques informelles à Siporex.

Dégradation du cadre de vie

Les activités économiques informelles jouent un rôle socio-économique dans le quartier. Elles contribuent à l’attractivité du quartier, à l’amélioration des revenus de nombreux ménages et au divertissement des populations. Cependant, le développement de ces activités informelles ne se fait pas sans incidences sur l’environnement (tableau 2).

Tableau 2 : Problèmes environnementaux causés par les activités informelles aux ménages

Problèmes Effectifs %
Réduction des voies 30 13,82
Occupation anarchique 36 16,58
Insalubrité 77 35,48
Pollution atmosphérique 11 5,06
Nuisances sonores 24 11,05
Mauvaise odeur 20 9,21
Non défini 19 8,75
Total 217 100

 Source : Enquête des auteurs, 2015

Les problèmes environnementaux engendrés par l’occupation des espaces publics à des fins d’activités économiques informelles sont nombreux. Ceux recensés par les ménages sont, pour l’essentiel, les réductions de voies (13,82 % des mémages), les occupations anarchiques des espaces (16,58 % des ménages), l’insalubrité (35,48 %), la pollution atmosphérique (5,06 % des ménages), les nuisances sonores (11,05 % des ménages) et les mauvaises odeurs (9,21 %). Majoritairement, les ménages attribuent l’insalubrité dans le quartier à l’occupation des espaces publics par les activités économiques informelles. En effet, à Siporex, il est constaté une prolifération des dépôts sauvages d’ordures, malgré la mise en place de trois points de stockage et de collecte de déchets solides dont le ramassage est assurée par des camions tasseurs. Cette situation d’insalubrité s’explique par le mode de gestion des ordures par les acteurs des activités économiques informelles (tableau 3).

Tableau 3: La gestion des déchets solides par les acteurs de l’économie informelle

Méthode Effectif %
Tas d’ordure 64 38,09
Caniveau 38 22,61
Point de collecte 35 20,83
Incinération 2 1,19
Coffre à ordure 29 17,28
Total 168 100

Source : Enquête des auteurs, 2015

La plupart des acteurs des activités économiques informelles déposent les ordures en tas à proximité de leur lieu d’exercice (38,09 %), en attendant le passage des pré-collecteurs. Mais, très souvent, ces ordures entassées à même le sol ne sont pas correctement ramassées. Ces ordures finissent par se retrouver en bordure des routes et/ou dans les caniveaux situés aux environs immédiats. Cette gestion anarchique des ordures provoque des obstructions de caniveaux et des stagnations d’eaux sur certaines voies (photos 5 et 6), surtout pendant les saisons de pluies.

Photo 5 : Un caniveau obstrué d’ordures

Cliché des auteurs, 2015

Photo 6 : Caniveau servant à l’évacuation des ordures

Cliché des auteurs, 2015

A ce problème de comportement  des acteurs, vient s’ajouter celui des consommateurs, qui après consommation jettent les emballages dans les rues ou les caniveaux. Or, ce sont de nombreux commerçants qui sillonnent ces voies en longueur de journée, pour proposer, aux automobilistes et piétons, des sachets et bouteilles d’eau et de jus de fruits. Les déchets produits par ces activités de rue s’observent éparpillés dans tous les espaces publics du quartier.

Le mode de gestion des déchets liquides par les acteurs des activités économiques informelles et les ménages du quartier Siporex est aussi une source de dégradation du cadre de vie (tableau 4).

Tableau 4 : mode de gestion des déchets liquides

Lieux de rejet des eaux usées Activités économiques informelles Ménages
Effectif % Effectif %
Caniveaux 66 39,28 17 8,46
Fosse Septique 8 4,76 182 90,54
Nature 9 5,36 2 1,00
Non précisé 85 50,60 00 00
Totale 168 100 201 100

Source : enquête des auteurs, 2015

Les données du tableau 4 indiquent que 39,28 % des acteurs des activités économiques informelles déversent les eaux usées dans les caniveaux, 5,36 % s’en débarrassent dans la nature et 4,76 % le font dans des fosses septiques. Il faut noter que 50,6 % des acteurs des activités économiques informelles ont refusé d’indiquer les lieux de rejet des déchets qu’ils produisent. Cette attitude cache, très certainement, des modes répréhensibles de gestion des déchets liquides. Aussi, l’utilisation des caniveaux, déjà obstrués par les déchets solides, comme principal lieu de rejet des déchets liquides entraine-t-elle des stagnations d’eaux (photo 7).

Photo 7: Stagnation d’eaux usées dans les caniveaux

Cliché des auteurs, 2015

Dans le quartier Siporex, l’ampleur des activités économiques informelles a occasionné l’occupation anarchique des espaces publics.  Les voies de circulation sont devenues les principaux lieux d’exercices des activités économiques informelles à Siporex. L’enquête estime à 13 % les proportions respectives de la dégradation du cadre de vie dues au rétrécissement des voies et à l’obstruction des caniveaux. Les trottoirs sont occupés par les étals des commerçants. Ces occupations réduisent considérablement les voies de circulation et font perdre à ces voies leurs principales fonctions. Une situation qui entrave la fluidité de la circulation des automobilistes. Les photos 8 et 9 sont des illustrations des formes d’occupation des voies de circulation qui engendrent des embouteillages des véhicules sur les voies à Siporex.

Photo 8: voie de circulation obstruée par des commerçants

 

 

 

 

 

 

Cliché des auteurs, 2015

Photo 9 : occupation du trottoir et du caniveau  par les commerces

 

 

 

 

 

 

 

Cliché des auteurs, 2015

 

A cette occupation illégale des voies, s’ajoute l’occupation des jardins publics. L’habitat à Siporex se distinguait par la symbiose qui existait entre le bâti et les espaces naturelles aménagés. Il existait des airs de jeux qui  abritaient des séances de sport, des événements heureux ou malheureux et des espaces verts pour le repos. Toutes ces commodités prévues lors de la construction du quartier, afin de rendre le cadre de vie des populations agréable, sont aujourd’hui inexistantes du fait de l’occupation anarchique par les activités économiques informelles (photo 10).

Photo 10: des hangars de fortunes occupants les espaces publics à Siporex

Cliché des auteurs, 2015

Sur la photo 10, l’espace vert situé entre les habitations et la voie à chaussée séparée ne compte que  quelques arbres. Les pelouses sont remplacées par les hangars de fortune, les tables et des étals des commerçants.  L’emplacement de ces activités oblige les populations riveraines à vivre dans la promiscuité et enlève au quartier sa beauté de cité moderne qu’elle représentait.

A l’image de plusieurs quartiers de la commune de Yopougon, Siporex  n’échappe pas aux pollutions et nuisances (tableau 5).

Tableau 5 : Les nuisances causées par les activités économiques informelles

Nuisance Effectif %
Pollution de l’air 7 3,23
Nuisance sonore 73 33,64
Nuisance olfactive 79 36,41
Non précisé 58 26,73
Total 217 100

 Source : enquête des auteurs, 2015

L’enquête à Siporex indique que les nuisances olfactives constituent les premières nuisances auxquelles les populations  sont confrontées avec 36,41 %, suivies des nuisances sonores avec 33,64 %. La situation des nuisances sonores s’explique par l’implantation de nombreuses gares de divers types de transports terrestres aux alentours du quartier. Quant aux nuisances olfactives, les raisons sont à rechercher dans les modes de gestion des déchets solides et liquides. En effet, les obstructions de caniveaux, dues aux rejets sauvages quotidiens de déchets solides et liquides et les stagnations d’eaux usées, dégagent des mauvaises odeurs.

Aux obstructions de caniveaux, viennent s’ajouter ceux liés aux lieux de satisfaction des besoins naturels des acteurs qui constituent un problème. En effet, la très faible implantation de toilettes publiques observée dans le quartier et le fait que  81,55 % des acteurs exercent loin de leurs lieux de résidence, contraint ces derniers à faire des caniveaux ou des espaces libres laissés entre les logements des lieux de satisfaction de leurs besoins naturels pressants (tableau 6).

Tableau 6 : Lieux de satisfaction des besoins naturels des acteurs de l’économie informelle

Lieux Effectif %
A la maison 31 18,45
toilettes publiques 61 36,31
Nature 66 39,29
Non précisé 10 5,95
Total 168 100,00

 Source : enquête des auteurs, 2015

 

La majorité des acteurs de l’économie informelle satisfait ses besoins dans la nature, plus principalement dans les caniveaux. Il s’agit de 39,29 % des personnes enquêtées. Cette proportion est suivie par la proportion de ceux qui sollicitent les toilettes des maquis  représentant 36,31 %. Or ces espaces aménagés sont faiblement représentés. La proportion de ceux qui satisfont leurs besoins à la maison représentent 18,45 %, et enfin 5,95 % pour ceux n’ont pas voulu indiquer de lieux. La proportion de 18,45 % des acteurs qui satisfait ses besoins à domicile, est constituée de personnes résidant dans le quartier. La récurrence de ces comportements fait que les eaux stagnantes des caniveaux  obstrués dégagent des mauvaises odeurs, difficiles à respirer. Les eaux stagnantes se composent d’un mélange d’eau pluviale, d’eau de vaisselle et d’urine.

Concernant les nuisances sonores, elles  résultent essentiellement de l’exercice des activités économiques informelles et de transport. En effet, l’on enregistre dans la zone d’étude une prolifération des maquis et restaurants. Dans le but de maintenir la clientèle, ces maquis jouent la musique avec une forte intensité même aux heures de repos. À cette forme de pollution s’ajoute les bruits émanant des moyens utilisés par les commerçants pour faire la promotion de leurs articles (cris des acteurs, bruit des mégaphones…). Ces nuisances  sont accentuées par les bruits de klaxon des cars, bus, mini cars communément appelés Gbaka et les taxis communaux appelés WôroWôro. Tous ces bruits produits troublent la quiétude et/ou le repos des riverains.

La pollution de l’air par les activités est très peu perçue par les ménages. En effet, cette pollution résulte essentiellement des activités de restauration et de transport. Les combustibles tels que le bois de chauffe, le charbon de bois, le gaz butane utilisés comme moyens de cuisson des aliments, rejettent dans l’air de la fumée et des gaz. Aussi l’on ne saurait ignorer la pollution de l’air due aux gaz d’échappement dégagés par les véhicules en circulation. La figure 3 présente les principaux problèmes environnementaux observables dans quartier Siporex.

Figure 3 : Les problèmes environnementaux à Siporex

La dégradation du cadre de vie du quartier Siporex  est imputable à la mauvaise gestion des déchets, à l’occupation anarchique des espaces publics par les activités économiques informelles, aux transformations et/ou modifications de l’habitat et au manque d’entretien des ouvrages d’assainissement. A ces problèmes, s’ajoutent aux nuisances et pollutions décriées par les ménages.

Discussion

L’étude dégradation de la qualité du cadre de vie par l’implantation des activités économiques informelles dans les espaces publics montre que la mise en place des activités économiques informelles, dans le quartier de Yopougon Sogefiha-Siporex 1, est motivée par un contexte socioéconomique difficile et encouragée par un laisser faire des autorités. Aussi, selon l’opinion des ménages, les problèmes environnementaux sont-ils beaucoup plus liés à la prolifération des ordures ménagères et à l’occupation anarchique des espaces publics, ainsi qu’aux nuisances qui en découlent. En effet, il est à noter que les populations ivoiriennes qui n’aspiraient qu’à un emploi formel dans le passé, ne se sont intéressé aux activités économiques informelles qu’après la crise militaro-politique de 1999 et l’aggravation de la crise économique que traverse le pays. Car les étrangers représentaient plus de la moitié des employés de l’économie informelle en Côte d’Ivoire en  1998 (C. Bouquet, 2003, p. 116).

Face à l’afflux massif d’acteurs dans les activités de l’économie informelle, les autorités municipales ont adopté la politique des Domaines Provisoirement Occupés. Cette politique vise à octroyer temporairement les espaces publics aux commerçants, en attendant l’aménagement de sites propice pour leur recasement. Ces actions des autorités municipales ont pris des tournures déroutantes, au point où les domaines publics sont dans la quasi-totalité occupés par les activités économiques. Plusieurs implantations d’activité économique informelle sur les espaces publics, ne se font plus avec l’approbation préalable des autorités municipales. Or,  les normes définies, aucune occupation du domaine public ne devait se faire sans l’accord du service technique de la mairie. Mais, le paradoxe est que ces acteurs  installés de façon anarchique, s’acquittent des taxes municipales qui leurs sont distribuées par les agents de la mairie.  Cette relation financière entre les acteurs des activités économiques informelles et le service des recettes municipales constitue une prime à l’occupation illégale et anarchique des espaces publics.

Le mode d’implantation de ces activités témoigne du désordre urbain occasionné et des problèmes environnementaux générés par cette occupation anarchique. Les activités économiques informelles apportent  certes des solutions à des problèmes ponctuels tels que les problèmes économiques et sociaux, mais elles accentuent la dégradation du cadre de vie des populations. Les caniveaux à ciel ouvert situés à proximité des zones à forte concentration de ces activités sont obstrués par les ordures et sont utilisés comme urinoirs par les différents acteurs du secteur. Les dépôts sauvages d’ordures sont fréquemment observés sur cet espace où la pratique des activités économiques informelles rend difficile la circulation piétonne. Les piétons sont obligés de se faufiler entre les véhicules, sur la chaussée, pour se faire un passage, du fait de l’occupation illégale des trottoirs. Ces difficultés vécues par les populations sont aggravées par le prolongement des habitations sur les espaces publiques à des fins économiques. Toutes ces transformations sont contre l’éthique urbaine et ne contribuent pas au confort des riverains. Les acteurs des activités économiques informelles ignorent généralement les règles environnementales, en s’installant en bordure des routes. Les espaces verts qui devraient servir de lieux de repos sont occupés par les petits commerçants. Cette attitude contraire à l’éthique urbaine, ternie l’image de la capitale économique (A. T. Koby, 2008, pp. 290-292). Aussi D. Kouassi et al (2008, p. 6) tiennent-ils pour responsables de la dégradation du cadre de vie, le non-respect des normes de planification et d’urbanisme dans l’aménagement de l’espace. En outre selon N. G. Kwami (2011, p. 22), en plus de l’insalubrité, les activités économiques informelles causent des difficultés de circulation aux automobilistes et aux piétons. Le commerce de rue oblige les piétons à utiliser la chaussée traditionnellement réservée aux automobilistes.

Conclusion

Il ressort de cette étude que l’occupation anarchique des espaces publics par les activités économiques informelles a pris une tournure inquiétante au quartier Siporex, dans la commune de Yopougon. Ces implantations ont des conséquences négatives sur la qualité du cadre de vie des populations. Ces problèmes sont liés à l’assainissement, à l’occupation anarchique  des espaces publics et aux nuisances qu’ils engendrent. Aussi, ces activités économiques informelles produisent-elles une quantité importante de déchets qui jonchent et réduisent considérablement les rues et obstruent les caniveaux. Une situation qui entrave la fluidité de la circulation des piétons et automobilistes.

Face à l’indulgence dont fait preuve la municipalité de Yopougon à leur égard, une étude de l’impact des activités économiques informelles sur les ressources financières des collectivités territoriales décentralisées pourrait contribuer à comprendre les rapports entre les autorités municipales et les opérateurs de ce secteur.

Références bibliographiques

Bouquet C., 2003, « Le poids des étrangers en Côte d'Ivoire », Annales de Géographie, t. 112, n°630, 2003. pp. 115-145.

DCGTx, 1996, Etude d’urbanisme pour actualisation du schéma directeur d’Abidjan : Bilan-Diagnostic, Abidjan, 153 p.

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Koby A. T., 2008, « L’avenir du littoral ivoirien : une approche par la prospective territoriale », POTTIER P. et ANOH K. P. (dirs), Géographie du littoral de Côte d’Ivoire. Eléments de réflexion pour une politique de gestion intégrée, Saint-Nazaire (France) : Coopération interuniversitaire Abidjan Cocody (Côte d’Ivoire) / Nantes (France), pp. 275-295.

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Note(s)


Table d'illustration


Auteur(s)


Yao Rémi N’DAHOULE, Enseignant-chercheur, Maître assistant, Institut de Géographie Tropicale, Université Félix Houphouët Boigny/Abidjan, ndahouley@yahoo.fr

Bébé KAMBIRE, Enseignant-chercheur, Maître assistant, Institut de Géographie Tropicale, Université Félix Houphouët Boigny/Abidjan, bekambire@yahoo.fr

Constance BOKA ABETO, Enseignante-chercheure, Maître assistante, Institut de Géographie Tropicale, Université Félix Houphouët Boigny/Abidjan, abetoboc@yahoo.fr

Yéboua KOBENAN, Doctorant, Institut de Géographie Tropicale, Université Félix Houphouët Boigny/Abidjan, mariuskobenan484@gmail.com

Droit d'auteur


Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan, Côte d'Ivoire)