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Perception de la variabilité climatique et stratégies d'adaptation des agriculteurs de la commune rurale de Tamou à la péripherie de la réserve de biosphère du w (Niger)

SOULEY Kabirou

Résumé;
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Cette étude analyse la perception et les stratégies d’adaptation de la variabilité climatique des agriculteurs de la commune rurale de Tamou, à la périphérie de l’aire protégée du W au Niger. Les données ont été collectées à travers une approche méthodologique axée essentiellement sur des enquêtes qualitatives et quantitatives auprès de 219 personnes. Les résultats révèlent que les agriculteurs vivant dans cette localité perçoivent le changement climatique à travers la variabilité des facteurs climatiques (la température, la pluviométrie et le vent) depuis la sécheresse des années 1970. Cela a eu une répercussion sur les principales activités économiques notamment l’agriculture et l’élevage. Cet impact s’est traduit par une succession de famines et de crises alimentaires qui ont entraîné une désorganisation du monde rural (migration des populations, dégradation de l’environnement, défrichements abusifs). Pour faire face à ce bouleversement, la stratégie des agriculteurs vivant à la périphérie du parc du W se résume à une nouvelle forme de jachère, aux défrichements illégaux, à l’intensification des cultures maraîchères et à l’émigration vers les pays du sud, respectivement Bénin, Togo, Ghana et Burkina Faso.

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Mots-clés : Réserve de biosphère du W du Niger, agriculteurs, changement climatique, perception, stratégies d’adaptation.

Keywords: W Biosphere Reserve of Niger, farmers, climate change, perception, strategies for adaptation

Texte intégral

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INTRODUCTION

En 1954, un décret pris par le gouvernement de l’Afrique Occidentale Française consacre la création du complexe Parc National du W du Niger soit 1 023 000 ha partagé entre le Bénin (568 000 ha), le Burkina Faso (235 000 ha) et le Niger (220.000 ha). Cet acte visait un double objectif régional et national de conservation de la diversité biologique. Pour une meilleure conservation, deux réserves servant de zone tampon à savoir la Réserve totale de Faune de Tamou (décret n°62-188/MER du 8 Août 1962 couvrant 140.000 ha) et la Réserve Partielle de Faune de Dosso (décret n° 62/89/MER du 8 Août 1962 soit 306.000 ha) ont été créées (SOULEY K., 2010). Actuellement, la périphérie de la réserve de biosphère du Parc du W est composée sur le plan administratif des communes rurales de Tamou, Kirtachi et Falmey (Carte n°1). Au cours des dernières décennies, le Niger a fait face à un enchaînement d'événements climatiques "extrêmes" d'une ampleur et d'une rapidité sans précédent. Il s’agit notamment des périodes de sécheresse des quatre dernières décennies dont les années les plus touchées furent 1973-74 et 1983-84. Ces sécheresses ont grandement affecté les écosystèmes et désorganisé le monde rural. A la périphérie du parc du W, particulièrement dans la commune de Tamou, elles ont entrainé une immigration des populations des régions septentrionales du pays à la recherche de meilleures conditions de vie (terres fertiles de cultures et climat moins rigoureux) (SOULEY K, 2014). L’installation de ces immigrants s’est accompagnée par un défrichement massif des terres causant une dégradation irréversible de l’environnement. Les sols présentent en général un signe d’appauvrissement et soumis à une forte érosion hydrique et éolienne surtout dans la partie densément peuplée Cette situation s’accompagne d’une baisse graduelle de rendements agricoles accentuée par la variabilité climatique et ses conséquences (SOULEY K., 2012). La présente étude vise à appréhender d’une part, la perception des agriculteurs de Tamou du changement climatique et, d’autre part, d’identifier et d’analyser les stratégies mises en œuvre par les paysans pour une meilleure adaptation. Il s’agit, à ce niveau, d’apporter des réponses aux interrogations suivantes : comment les agriculteurs perçoivent et vivent la variabilité climatique ? Quelles sont les différentes stratégies locales développées pour y faire face ? Ce travail se construit autour de deux hypothèses suivantes :
- les agriculteurs de Tamou perçoivent la variabilité climatique à travers les facteurs climatiques (les pluies, la température et le vent).
- les paysans adoptent des stratégies pour atténuer l’effet du changement climatique.
Des enquêtes réalisées dans la commune rurale de Tamou (Carte n°2) ont permis de décrypter la manière dont les agriculteurs perçoivent la variabilité climatique et les différentes stratégies développées pour s’adapter. Il est d’abord présenté dans ce travail la zone d’étude, puis les différents types de perceptions de la variabilité climatique et enfin les différentes formes de résilience.

Carte n°1 : Présentation de la périphérie de la réserve de biosphère du W du Niger

1. Méthodologie

Cette étude repose sur la perception des agriculteurs du changement climatique et les stratégies d’adaptation. La méthodologie utilisée pour la collecte des données se compose de trois outils à savoir la recherche bibliographique, les entretiens (enquête qualitative), l’enquête par questionnaire (enquête quantitative). La bibliographie a consisté à la consultation de la documentation existante sur le changement climatique et l’aire protégée du Parc du W. Les enquêtes quantitatives ont été administrées aux agriculteurs autochtones et immigrants. Afin de mieux percevoir la variabilité climatique des populations, seuls les enquêtés ayant un âge supérieur à 60 ans ont été concernés. Au total 180 personnes ont été enquêtées, reparties dans 22 villages situés à la périphérie proche du parc du W. L’enquête qualitative essentiellement à travers les entretiens a été utilisée. Formelles ou informelles, elles se sont déroulées tout au long du séjour sur le terrain. Elles ont eu lieu avec les chefs coutumiers (chefs des villages et de canton), les autorités administratives (le maire et les élus locaux) et les chefs des services techniques de l’Etat (les forestiers, les agents d’agriculture et de l’élevage) sur leur perception du changement climatique et les différentes stratégies développées pour y faire face. Au total, 39 entretiens on été effectués. Les données collectées à travers l’administration du questionnaire individuel ont été dépouillées et analysées avec le logiciel SPSS.

2. Présentation de la zone d’étude

Située dans le département de Say, la commune de Tamou est dans un climat de type sud-sahélien caractérisé par deux saisons contrastées. La moyenne annuelle des pluies atteint 630 mm entre 1981 et 2010 (ABBA, B., 2014). Le territoire communal abrite le Parc du W du Niger ainsi que la Réserve Totale de faune de Tamou et la zone Ayinoma. Elle compte 66 villages administratifs pour une superficie de 2 832 km2 soit 25% de la superficie totale du département de Say. La population pratique essentiellement l’agriculture et l’élevage (SOULEY K, 2014).
La migration en direction de la périphérie du Parc w est un facteur clé de la dynamique démographique intervenue de 1930 à 2001. De 1933 à 1972, le canton de Tamou a connu un très faible taux d'accroissement annuel de sa population. Il était inférieur à 1% et même négatif durant les périodes 1950-53 et 1969-72. Le repeuplement progressif de la zone a été rendu possible grâce à la campagne d’éradication des vecteurs de trypanosomiase et à la création de la zone Ayinoma (AMADOU B., 2006). Le recensement administratif de 1972 estimait la population du canton de Tamou à 6.122. Un taux moyen annuel d'accroissement de 5,8% a été enregistré de 1973 à 1982. Ainsi, la population est-elle passée de 7.085 habitants à 11.793 habitants. Après la sécheresse de1984 marquée par un fort flux d’immigrants un important accroissement de la population a été observé (SOULEY K., 2010). Ainsi en trente ans, la population de Tamou est passée de 6122 à 52917 habitants soit un multiplicateur de neuf. En 2008, La population est estimée à 52 917 habitants (RGP 2001 avec un taux d’accroissement de 3,8 % par an) soit une densité de 19 habitants au km2. En 2012, l’effectif de la population est passé à 89 782 habitants soit une densité de 31 habitants au km2 (RGP/H 2012). En considérant le taux d’accroissement annuel national (3,9%) issu du recensement général de population de 2012, la population de la commune de Tamou sera estimée à 499 182 personnes en 2050.

Carte n°2 : Présentation de la zone d’étude

3. Perception du changement et de la variabilité climatique

Le changement climatique est un phénomène complexe. L’augmentation croissante des émissions des Gaz à Effet de Serre (GES) essentiellement dues à l’action de l’Homme à travers ses activités économiques ont conduit à une augmentation de la concentration de ces gaz dans l’atmosphère (SOULEY K, 2012). Le résultat a été une hausse de la température moyenne mondiale. Cette hausse se manifeste de façon différente selon la position géographique du lieu considéré. Cela entraîne une grande variabilité climatique se traduisant par une fréquence des évènements climatiques extrêmes à la surface du globe terrestre (PARAISO CECIL Z., 2006). Au Niger de façon générale et particulièrement à la périphérie du Parc du W, il est perçu depuis les crises alimentaires majeures des années 1970 et 1980 avec son cortège d’immigrants et à travers les facteurs climatiques ainsi que leurs impacts directs sur les principales activités économiques notamment l’agriculture et l’élevage.

3.1 Les facteurs climatiques

L’homme perçoit les éléments du climat qui lui servent d’instruments de mesure. Pour lui, le temps se résume à quelques paramètres principaux notamment la température de l’air, les précipitations et les vents (PARAISO CECIL Z.,(2009). Ainsi, l’appréciation globale de l’évolution du climat par les agriculteurs reste diverse et variée.

3.1.1 La pluviométrie

Il ressort des enquêtes avec les différents acteurs (81.73%) que les explications données mettent toujours en avant la réduction de la pluviosité (Graphique n°1) qui affecte l’agriculture depuis plusieurs décennies occasionnant ainsi la baisse de la production. Ils ont estimé que les pluies ont baissé depuis la sécheresse du début des années 1970. Avant cette période, les pluies étaient suffisantes pour l’épanouissement des plants sur toute la campagne agricole ; il pleuvait même après les récoltes. Ils attestent que des changements interviennent dans les débuts et fins des saisons des pluies. En effet, par le passé, la saison des pluies était plus précoce et les pluies plus abondantes. Elle débute dans le sixième (avril) ou septième mois lunaire (mai) et prend fin le douzième mois (septembre) mais aujourd’hui, il faut attendre le neuvième mois (juillet), voire le dixième mois (août) pour qu’elle s’installe de façon effective. Certains agriculteurs s’accordent à dire que c’est plutôt le mois de l’installation de la saison qui tarde à venir. L’analyse des cumuls pluviométriques annuels de Say, la station la plus ancienne et de l’indice de Lamb, a permis de distinguer des phases moyennes à excédentaires (1960-1969, 1974-1979 et 1988-1990), et des phases sèches (1970-1973, 1980-1987) ainsi qu’une variabilité interannuelle des pluies. Le test de rupture montre une baisse de la pluviométrie à partir de 1969. De 1970 à 2010, la moyenne annuelle des précipitations a chuté de 20,50 % par rapport à celle de 1960-1969 passant de 686,2 mm entre 1960-1969 à 545,5 mm de 1970-2010 (ABBA B., 2014). Devant l’insuffisance des pluies enregistrées ces dernières années, une prise de conscience sur l’utilisation des nouvelles variétés de semences s’installe progressivement. Cela se traduit par la culture du mil hâtif (« Haïni Tchiré ») au détriment de la variété tardive (« Somno ») (SOULEY K., 2010).

Graphique n°1 : Quantité des pluies précipitées

3.1.2 La Température

La majorité des agriculteurs (83,4%) ont mentionné que la variation de la température avec une tendance à l’augmentation est un indicateur de changement (Graphique n°2). La baisse de la pluviométrie entraîne aussi une forte chaleur et une longue période de la saison chaude. Par le passé, la saison chaude ne dure que deux mois mais aujourd’hui elle s’étale sur quatre mois, voire même plus. Les sexagénaires enquêtés ont confirmé cette augmentation de la température par rapport à ce qu’ils avaient vécu du temps de leur jeunesse. Ils ajoutent que c’est surtout à partir du sixième mois (avril) voire le septième mois lunaire (mai) et jusqu’au neuvième mois (juillet) que les températures maximales sont enregistrées. Mais ils soulignent également que le sixième et le septième mois lunaires sont considérés comme les mois les plus chauds. Les données de la station de Niamey aéroport indiquent deux maxima dont le premier est en avril-mai avec des températures moyennes maximales supérieures à 40°C et le second en octobre-novembre avec des températures inférieures ou égales à 38°C. Entre les deux maxima s'intercale un minimum en juillet-août avec des températures d'environ 34°C et un autre en période froide de décembre à février (ISSOUFOU MAMANE H., (2009). A partir du neuvième mois lunaire, avec l’annonce de la saison des pluies, donc au moment où la mousson commence à souffler, les valeurs maximales enregistrées baissent.
En effet, depuis plus de 40 ans, les agriculteurs constatent que les précipitations s’arrêtent souvent au moment où le mil en a le plus besoin (épiaison) concourant ainsi à réduire les rendements agricoles.

Graphique n°2 : Tendance des températures

3.1.3 Le vent

De par les résultats des enquêtes, il existe deux périodes de l’année au cours desquelles le vent se distingue par son intensité. Ainsi, c’est surtout pendant la saison sèche froide et le début de la saison des pluies que l’activité du vent s’avère plus intense. Ils indiquent aussi que les vents sont forts avec beaucoup de poussière car dans les années passées, ils ne soufflent pas aussi fort que maintenant et, il est difficilement perceptible au sol. La majorité des enquêtés (73%) ont admis que son intensité a beaucoup augmenté entraînant l’arrachage des grosses branches d’arbres (Graphique n°3 et Photo n°1) et provoquent des dégâts sur les plants de mil qu’ils cassent constituant ainsi un autre facteur de la baisse des rendements. Ils attribuent cette forte intensité du vent à la diminution de la végétation à travers le défrichement anarchique lors de l’extension des surfaces cultivées.

Graphique n°3 : Fréquence des vents forts

Photo n°1 : Une grosse branche d’arbre arrachée par le vent à Tamou

La variation des facteurs climatiques a eu un impact négatif sur l’agriculture et l’élevage de façon générale. Cela se traduit par la récurrence des crises alimentaires majeures et mineures. L’esprit collectif des paysans retient en mémoire celles intervenues dans les années 1970 et 1980 du fait de leurs énormes conséquences surtout en milieu rural (SOULEY K., 20012).

3.2 Conséquences des deux grandes sécheresses : la migration des populations

Pays sahélien, le Niger a été marqué par des perturbations climatiques dont les plus importantes sont les sécheresses de 1972-1973 et 1984-1985. Ces sécheresses ont eu des conséquences graves sur les populations dont certains ont perdu leur vie et d’autres migré vers les villes et la périphérie de la réserve de biosphère du W du Niger. Pour remédier à la crise liée à la sécheresse de 1972-1974 qu’il a héritée, le pouvoir public de 1974 avait initié un certain nombre d’actions dont, entre autres, l’opération distribution de vivres (provenant de l’aide internationale), l’opération retour au village et le déclassement partiel en 1976 (zone Ayinoma) de la réserve totale de faune de Tamou soit 70.000 ha pour l’affecter au besoin des activités agricoles. A cette époque, l’objectif principal visé par ce déclassement était donc de caser les populations victimes de la sécheresse et en particulier celles du Zarmaganda (départements de Ouallam et de Filingué).
Mais après quelques années d’exploitation des terres, la majorité des recasés regagnèrent leurs zones d’origine. C’est ainsi qu’au début des années 1980, des officiers, hauts fonctionnaires et commerçants de Niamey, proches du pouvoir, ont commencé à manifester leur intérêt pour la zone Ayinoma. Ils ont obtenu des contrats de culture de trois ans renouvelables une seule fois. Il s’en est suivi un défrichement anarchique des grandes superficies au moyen de gros engins. La sécheresse de 1984-1985 a vu l’arrivée massive et l’installation d’immigrants d’origines diverses (nationale et régionale) accentuant l’ampleur de défrichement (SOULEY K., 2014). C’est ainsi que 61% d’immigrants viennent de la région de Tillabéri, 15% constitués des immigrants nés dans la zone, 14% de la région de Dosso et 10% des pays voisins (Nigeria, Mali et Burkina Faso) (SOULEY K., 2010). Ainsi, la population de la commune de Tamou est passée de 36.679 à 89782 habitants respectivement de 1988 à 2012. L’occupation de l’espace par les immigrants atteste bien ce résultat. En effet, durant la même période le nombre de localités est passé de 55 à 230, soit plus du quadruple. Ce nombre de localités est à mettre à l’actif du nombre de villages dispersés dans la zone Ayinoma. Ce poids démographique risquerait de causer un sérieux problème non seulement d’espace mais aussi des ressources pour subvenir aux besoins de cette population limitée au sud par la réglementation de l’aire protégée du parc du W.

3.3 Dégradation du couvert végétale à travers le défrichement à la périphérie du parc du W au Niger

La baisse de rendements agricoles a entraîné une transformation sans précèdent des formations végétales naturelles (steppes et savanes) à travers le défrichement, la surexploitation pastorale et la cueillette. Tous les enquêtés ont mentionné la dégradation accélérée du couvert végétal à partir des années 1970. Beaucoup d’espèces végétales usuelles ont disparu ou sont en voie de disparition (Kigelia africana, Tamarindus indica, Parkia biglobosa, Andansonia digitata, Anogeissus leiocarpus, Annona senegalensis, Detarium microcarpum, Piliostigma reticulatum, etc.). De l’exploitation des cartes d’occupation du sol multidates (SOULEY K. 2010) : 1975, 1996, 2000 et 2007 de la commune rurale de Tamou, il ressort que malgré la forte présence des agents des eaux et forêts, pendant la période 1975-2007, 25,32% des formations végétales ont été défrichées. Cette pression agricole est plus importante dans la zone déclassée Ayinoma. La raréfaction des nouvelles terres à défricher dans Ayinoma a conduit à l’exploitation de la réserve totale de faune de Tamou sous le regard impuissant et/ou complice des personnels de surveillance forestière. Le cas le plus flagrant s’observe dans la zone tampon qui jouit normalement de la même réglementation que le noyau central du Parc w. Actuellement, la situation tend vers la saturation foncière. Seuls les plateaux cuirassés et/ou gravillonaires sont épargnés par la pression agricole. Ils sont généralement réservés au bétail pour exploiter des maigres ressources fourragères (prédominance de Zornia glochidiata une herbacée peu appétée). En 2007, des 16992,95 ha des steppes, seuls 4,82% sont restés réguliers. Avec une superficie totale de 80227,63 ha, 60,93% des savanes ont conservé leur nature.

Photo 1 : Nouveau défrichement à l’entrée de la zone tampon à kwara Margou

4. Stratégies d’adaptation des agriculteurs face à la variabilité climatique

L’agriculture manque des nouvelles terres à défricher. L’extension des superficies cultivées est impossible à cause de la proximité du Parc du W car soumise à un contrôle régulier des agents de surveillance. Certes, il existe des terres vierges mais celles-ci relèvent de l’aire protégée du W. Les raisons évoquées par la population limitant l’extension des terres de culture sont par ordre d’importance la réglementation du Parc du W (52%), la saturation foncière (45%) et dans une moindre mesure le caractère inculte des espaces libres (3%). En effet, ni la réserve de Tamou, ni la zone Ayinoma, ni les zones traditionnelles d’extension agricole ne sont épargnées par la saturation foncière. Seuls les plateaux gravillonnaires et les espaces indurés (gangani) impropres à l’agriculture sont réservés à l’exploitation pastorale. Tous les agriculteurs ont affirmé que le rendement agricole a diminué du tiers depuis les quarante dernières années. Pour témoigner la fertilité du sol par la passé, un agriculteur du village de Sénokonkédjé a dit que « dans les années 1980 à la fin des récoltes ce sont des dizaines de camions qui viennent transporter des vivres en destination de la capitale (Niamey) mais actuellement, la récolte n’arrive à couvrir le besoin alimentaire de la famille que pendant à peine six mois ».

3.1. Agriculture : différentes stratégies pour améliorer le rendement

Dans l’ensemble de la commune, l’activité agricole est confrontée à des difficultés. Le dénominateur commun reste essentiellement la baisse de la fertilité du sol et le manque de nouvelles terres de culture. Pour accroître la production, ils utilisent trois procédés. Le plus dominant (85%) est l’apport en fumure organique (transportée à charrette attelée ou à dos d’âne) constituée des excréments des animaux et des déchets ménagers. Ce résidu est étalé sur le champ en vue de renforcer le sol en matières organiques indispensables au développement des plantes. La seconde méthode consiste à utiliser l’engrais chimique (9%) ; elle est le fait des agriculteurs disposant assez de moyens financiers. Certains (3%) pratiquent le contrat de fumure avec les éleveurs peuls moyennant un sac de mil par mois. Cette pratique a tendance à disparaître parce que d’une part la récolte est insuffisante et d’autre part les éleveurs utilisent leur bétail pour fumer leurs propres champs. Enfin, 3% des agriculteurs disposant d’une petite famille, divisent leurs champs en deux parties et pratiquent une exploitation rotative de ces deux lopins de terre. Pour maintenir la production, ils font recours à l’apport en fumier organique (76%), à l’engrais chimique (12%), au défrichement illégal (6%) et au contrat de fumure avec les éleveurs (6%). L’utilisation de l’engrais et le contrat de fumure ne sont pas à la portée du paysan moyen puisqu’il faut disposer des moyens financiers suffisants. Méthode traditionnelle par excellence d’amendement d’une terre, la jachère est en voie de disparition à Tamou.

3.2. Diversification des activités économiques pour combler le déficit alimentaire

La diversification des activés économiques reste la seule alternative. Ainsi, en dehors de l’agriculture, tous les villages situés au bord du fleuve Niger, pratiquent la culture maraîchère, la pêche et ceux installés aux abords de la zone tampon font l’exploitation artisanale du miel. Malgré leur caractère traditionnel, ce sont des activités porteuses qui procurent des revenus aux populations. D’autres activités comme la vente du bois, l’embouche, la forge, la fabrication du pain et des chaises en bois, la vente de la paille sèche, la boucherie sont également pratiquées. La diversification des activités secondaires exprime le degré de l’insuffisance de la production agricole subséquent aux mauvaises récoltes. Les revenus obtenus participent essentiellement à l’entretien de la famille. L’arboriculture est très développée grâce aux affluents du fleuve Niger (Diamangou et Goroubi). Il existe une diversité d’arbres fruitiers. Il s’agit des manguiers, goyaviers, Citronniers, orangers, papayers. A cela s’ajoute la vente de fruits d’arbres sauvages.

6. L’émigration définitive des populations vers d’autres régions plus clémentes

Après les sécheresses de 1984, beaucoup d’agriculteurs surtout immigrants ont quitté la zone périphérique de la réserve de biosphère du W. Ainsi, 90% des enquêtés ont confirmé ce fait. Ils se sont installés par ordre d’importance au nord Bénin (70%), nord Togo (20%), au Ghana (7%) et dans une moindre mesure au Burkina Faso (3%). Les raisons évoquées qui expliquent leur départ sont par ordre d’importance la baisse de rendement (55%) et l’insuffisance des terres de culture (45%). Les agriculteurs de Tamou sollicitent le déclassement de la réserve de Tamou. Cette revendication fait suite à la confiscation suivie du classement dans le domaine de la réserve de 75 champs (parkouel) appartenant aux autochtones de Tamou. Cette réaction traduit par ailleurs la faible implication des populations riveraines dans la gestion de la réserve de biosphère. Cela explique également un certain sentiment de rejet de cette réserve de Tamou qui ne leur apporte pas tous les appuis nécessaires mais qui contribue à les appauvrir d’avantage. Cela peut aussi signifier également l’insuffisance des terres de culture à laquelle fait face la population. Le départ concerne également les éleveurs compte tenu du manque de pâturage de qualité et du déclin du contrat de fumure qui leur permettait de se procurer les vivres. La saturation foncière couplée à la baisse de rendement ne permet pas de perpétuer ces pratiques.

CONCLUSION

La perception du changement climatique des agriculteurs vivant à la périphérie du parc W se traduit d’abord par la variabilité des facteurs climatiques et leurs impacts sur les activités économiques. La mémoire collectif retient les deux grandes sécheresses des années 1970 et 1980 ayant causé des crises alimentaires chroniques qui ont occasionné une migration massive des populations vivant dans les zones septentrionales du Niger. Depuis ces sécheresses, la variabilité climatique est une réalité dans la zone d’étude. Elle se traduit par une réduction de la hauteur des pluies entrainant la baisse de la production ; les vents sont devenus fréquents et très violents et la température a beaucoup augmenté. L’installation des migrants a donné une pulsion démographique sans précédent dans la commune de Tamou. Ce qui s’est accompagné d’une vaste campagne de défrichement des formations végétales jusqu’aux zones protégées du parc du W. Actuellement, l’espace est en phase de saturation et la production est en baisse graduelle. Face à cette nouvelle situation, les agriculteurs pratiquent une nouvelle forme de jachère couplée à une intensification des cultures maraîchères. Par contre, certains agriculteurs ont choisi de migrer au Bénin, au Togo, au Ghana et au Burkina à la recherche des conditions de vie meilleures.

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Notes

Table des illustrations

Auteur(s)

SOULEY Kabirou
Maître-assistant
Département de Géographie
Université de Zinder, Niger
kabsoul@gmail.com

Droits d'auteur

Institut de Géographie Tropicale
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire

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