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Dynamisme spontané et mutations socio-économiques d’un espace frontalier : Cas de Maïmoudjia (Niger)

1ADO SALIFOU Arifa Moussa

Résumé;
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Les espaces frontaliers ont longtemps suscité l’intérêt de chercheurs et autres opérateurs de développement. Ils constituent des lieux d’échanges commerciaux et de brassages socio-culturels importants, et stimulent l’économie locale. Mais compte tenu de leur situation géographique excentrée par rapport aux centres de pouvoirs, les espaces frontaliers sont marginalisés dans les programmes de développement de l’Etat. Ils deviennent « des laissés pour compte », subissant l’influence parfois déloyale des entités trans-étatiques. L’exemple de Maïmoudjia au Niger illustre la situation d’un village contigu à la frontière nigéro-nigériane qui, du fait de la diversité des activités économiques et des flux importants de migrant qu’il attire, dispose d’un véritable potentiel de développement. Malheureusement, la défaillance étatique et la forte influence du Nigéria menacent la viabilité de l’économie locale et les mœurs des populations ; sans oublier les proportions considérables prises par le phénomène d’insécurité. Les réflexions émises pour soutenir le développement des espaces frontaliers, dans le cadre des rencontres sous-régionales entre Etats, doivent se concrétiser afin de permettre aux différents acteurs impliqués dans la gestion des frontières de prendre en charge leur devenir. Dans ce processus, la décentralisation peut servir de catalyseur.

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Mots-clés : Maïmoudjia, espaces, frontière, développement, échanges

Keywords: Maïmoudjia, spaces, border, development, exchange

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INTRODUCTION

A l’instar des frontières européennes, sud-américaines et asiatiques, les frontières africaines sont généralement présentées comme génératrices de tensions, de conflits ou d’instabilités (Sautter, 1982). Contrairement à ces discours dominants qui tendent à présenter les frontières comme une menace pour l’intégrité et la viabilité des territoires africains, de nombreux travaux sont consacrés aux flux commerciaux transversaux qui animent les franges frontalières. A ce propos, la frontière nigéro-nigériane, tant par son histoire que par ses fonctionnalités multiples, a servi de cadre d’observation et d’analyse pour plusieurs chercheurs (Walther, 2007 ; Grégoire, 1986 et 2002 ; Grégoire et Labazée, 1993 ; Dillé, 2000 ; Abdo, 2008 ; Bouquet, 2003 ; Igue, 1989). Ces auteurs se sont efforcés de montrer l’ampleur des liens qui unit ces deux pays, ainsi que l’intensité des échanges commerciaux qui en résultent. Ils s'attachent à montrer comment ces espaces peuvent constituer des environnements potentiellement prolifiques pour diverses activités économiques (productives et marchandes). Aujourd’hui, la frontière nigéro-nigériane connait un dynamisme particulier lié au développement de marchés traditionnels, de villes secondaires et de localités-entrepôts.

Si les répercussions économiques et politiques des activités commerciales frontalières ont été relevées par de nombreuses contributions scientifiques, il n’en demeure moins que certains aspects ont été peu abordés, notamment l’impact de ces activités sur le quotidien des populations des zones bordières. Il convient donc d’intégrer les pratiques sociales rarement prises en considération dans l’analyse des espaces frontaliers. En s'appuyant, sur l'exemple du village de Maïmoudjia, situé à la frontière entre le Niger et le Nigeria, nous allons étudier ces aspects, importants pour le fonctionnement et le devenir de l’espace des sociétés.

L’article pose la question du rôle des frontières dans la promotion des espaces contigus. Il s’intéressera aussi aux conséquences de la proximité frontalière sur les populations environnantes. De ce fait, quel est concrètement l’impact de la frontière sur l’espace des sociétés ? La question est d’autant très pertinente dans la mesure où la matérialisation de cette composante territoriale affecte directement le quotidien des personnes vivant cet espace. Quels sont les facteurs qui expliquent ou participent au dynamisme économique et socio-culturel des enclaves frontalières, et quelles en sont les implications ? Pour répondre à ces interrogations deux hypothèses sont émises:
- Le dynamisme de Maïmoudjia résulte de la combinaison de plusieurs facteurs favorables à son développement ;
- Les mutations induites par la proximité frontalière mettent en péril la viabilité de Maïmoudjia ;
- La promotion du développement de Maïmoudjia nécessite un remaniement du système d’échanges commerciaux tant au niveau local que sous-régional.

L’objectif principal de l’étude est de fournir une vue d’ensemble sur la situation des espaces frontaliers, prenant en compte les répercussions de la frontière sur l’espace et ses différentes composantes.

En plus de l’introduction et de la conclusion, cet article s’articule autour de quatre axes principaux. Le premier est consacré à la présentation de la zone d’étude et à l’identification des méthodes de collecte des données et des outils de traitement. Le deuxième expose les facteurs du dynamisme socio-économique de Maïmoudjia. Le troisième révèle la fragilité de l’économie locale. Le quatrième dresse quelques pistes permettant une valorisation du potentiel socio-économique de Maïmoudjia.

1. Matériels et méthodes

1.1 Présentation de la zone d’étude

Le village de Maïmoudjia est situé entre 8°17' longitude Ouest et la 13°10' de latitude nord, à environ 5 km de Dan Barto dans le département de Kantché (région de Zinder). Cette localité marque la limite territoriale entre le Niger et le Nigéria ; avec une extension du côté nigérian, sur le village de Kongolam dans la Commune de Maï Adoua (cf. Carte 1).

Carte 1 : Localisation du village de Maïmoudjia

Au dernier Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGP/H) réalisé en 2012, Maïmoudjia compte 3869 habitants. Les ethnies Haoussa, Bouzou, Peul et Kanouri composent principalement cette population. Le peuplement est soutenu par un important flux migratoire, accentué par la diversification des activités économiques et culturelles. Les premiers occupants seront rejoints par d’autres communautés d’horizons divers (Arabe, Djerma, Touareg, etc.), donnant ainsi à la population de Maïmoudjia une structure composite.

1.2 Outils et traitement

Pour réaliser cette étude, des enquêtes ont été réalisées. Plusieurs outils ont été mobilisés. Il s’agit principalement d’enquêtes au moyen de questionnaires et d’entretiens auprès de certains groupes socio-professionnels du village. Ainsi, deux techniques de collecte de données ont été mises en œuvre. D’une part, l’enquête par questionnaire conduite auprès de différentes catégories socio-économiques du village (artisans, commerçants, transporteurs, paysans), sur la base d’un échantillonnage aléatoire. Elle a permis d’interroger 120 personnes. Ces dernières sont interrogées entre autre, sur leur origine, leur métier ou fonction, les raisons de leur installation à Maïmoudjia ou départ de leur localité d’origine, les opportunités socio-économiques et difficultés rencontrées. D’autre part 170 guides d’entretien sont réalisés auprès des commerçants (transitaires, grossistes, détaillants) afin de souligner leur spécificité quant aux difficultés auxquelles ils font face dans l’exercice de leurs activités commerciales.

Des entretiens semi-directifs ont concernés les agents et responsables administratifs (maire, secrétaire général de mairie, police frontière, Chef de poste de la police). Ces interviews se sont déroulées exclusivement au niveau des localités de Dan Barto (chef-lieu de Commune rurale) et de Maïmoudjia (Village administratif). A travers le témoignage de ces fonctionnaires de l’Etat, il s’agit de confronter les informations recueillies à leur niveau, à celles des autres acteurs locaux, notamment le rôle de l’Etat dans les échanges transfrontaliers. Le recours au logiciel de dépouillement Sphinx a fourni des statistiques intéressantes pour les illustrations. Les résultats obtenus sont appuyés par l’observation directe sur le terrain. Enfin, un fond documentaire a également été exploité.

2. Les facteurs du dynamisme socio-économique de Maïmoudjia

L’intensité des activités commerciales et le flux important de migrants témoignent de la vitalité économique de cette localité. Cela constitue un atout pour la population locale, dans un contexte de défaillance du système de production agropastorale et d’éloignement des principaux centres d’approvisionnement urbains du pays.

2.1 Contact frontalier et diversités des activités économiques

La proximité frontalière avec le Nigéria constitue une opportunité de développement socio-économique, notamment en matière d’échanges et de commerce interétatiques. Compte tenu de l'importance de son marché intérieur et de son potentiel industriel, le Nigéria influence fortement l’économie locale. Au départ, l’agriculture et l’élevage constituent les deux principales activités économiques des populations. Mais le contact avec la frontière a fondamentalement changé leur système de production. Au fil des années, les déplacements de personnes et de marchandises de part et d’autre de la frontière se sont intensifiés. En effet, face à l'incertitude climatique et aux difficultés conjoncturelles, les sociétés sahéliennes ont de tout temps compté sur la souplesse de leurs réseaux sociaux et économiques. Cela leur a permis l’instauration d’une dynamique de gestion alliant diversification des pratiques économiques et mobilité extrême. Dans cette configuration, la frontière joue un rôle de catalyseur des activités économiques et commerciales.

L’érection de Maïmoudjia en localité-entrepôt et la grande diversité des échanges commerciaux qui s’y déroulent, ont fait de ce village un carrefour commercial important. Les localités-entrepôts situées aux bordures des frontières, sont des lieux de revente pour les commerçants grossistes qui opèrent de chaque côté de la ligne de partage entre les Etats et commercent des marchandises qui peuvent provenir de très loin (Igue, 1989). Tandis qu’une partie du volume de marchandises est entreposée en prélude d’une expédition vers les villes nigérianes (Daoura, Kano, Katchina, Lagos, Abuja), l’autre est vendue sur place pour alimenter les marchés locaux. Les échanges commerciaux portent sur une gamme variée de produits. On distingue :
  • les produits importés : céréales (mil, sorgho), carburants (essence, gasoil) maraîchers et tubercules (igname, patate, pomme de terre, mangue, orange, banane, ananas), manufacturés (conserves, sucreries, biscuits, savons, pommades), industriels (engrais, plastiques, pneus, Matelas), Produits de première nécessité (sel, cola, cigarette, assaisonnements), matériaux de construction (ciment, métal, tôle), mécaniques et électroniques (moto, bicyclette, motopompe et électrique, pièces détachées, électroménagers) ; textiles et parures (pagne, tissus, pacotilles).
  • les produits exportés : les pâtes alimentaires (couscous, macaroni, spaghetti, semoule), riz, huiles végétales, bétail, sucre, céréales, maraîchers, niébé, arachide, lait, carburants, volailles, automobiles d’occasion.
Les importations (52,4 %)), les exportations (63,8%) et les loisirs (7,6%) constituent les activités dominantes dans les échanges avec le Nigéria. Les céréales, les carburants, les produits maraîchers/tubercule et les produits manufacturés dominent l’essentiel des importations (cf. Tableau 1).

Tableau 1 : Produits importés du Nigéria

A cette liste de produits, on peut également ajouter d’autres produits non moins importants, comme les légumineuses (3,8%), le riz (2, 9%) et les pâtes alimentaires (3,8%). Malgré l’importance de sa production céréalière et maraîchère, et la mise en valeur des plusieurs gisement de pétrole, le Niger demeure dépendant des importations nigérianes en céréales et en produits pétroliers. Le stade embryonnaire de l’industrie nigérienne renforce cette dépendance dans d’autres domaines, dont ceux de produits manufacturés, de produits industriels et de matériaux de construction.
Concernant les exportations, l’huile végétale, le riz, les pâtes alimentaires, le bétail, le sucre et les céréales prédominent (cf. Tableau 2).

Tableau 2 : Produits exportés vers le Nigéria

L’arachide (2,9%), les volailles (1%), les produits pétroliers (4,8%), les habillements (1,9%), le lait (3,8%) et les automobiles (1,9%) complètent l’éventail des produits exportés. Contrairement aux exportations nationales constituées généralement de produits agro-pastoraux (céréales et bétail), Maïmoudjia se distingue en proposant d’autres types de produits traditionnellement importés du Maghreb ou du Nigéria (pâtes alimentaires, huile végétale, riz, sucre). Ce changement tient de fait au rôle de localité-entrepôt qu’assure ce village. Ce dernier accueille des marchandises en provenance de l’Asie (Chine, Malaisie) via les ports de Cotonou et Lomé (Benin, Togo), et destinées à la réexportation. 95,2 % des personnes enquêtées soulignent que les échanges commerciaux constituent la base du développement de Maïmoudjia. La position stratégique de Maïmoudjia lui procure un dynamisme commercial qui place ce village au cœur de réseaux d’import-export et de marchands locaux. L’import-export a fait de Maïmoudjia un pôle de transit très florissant. L’afflux important de camions et le foisonnement de grands magasins de stockages de marchandises illustrent l’essor grandissant de cette localité dans les échanges entre les deux Etats.

Les conditions très lucratives ont également permis le développement d’autres activités très stimulantes pour l’économie locale : loisirs, transferts d’argents, fourniture de services divers (artisans, transporteurs, sans-emplois, ouvriers, professionnelles du sexe, etc.). Les transactions ne portent pas uniquement sur la commercialisation de produits, mais aussi sur l’échange de monnaies, dans le cadre du marché parallèle des changes. En effet, l'existence de deux zones monétaires distinctes (le Francs CFA et la Naira) est un puissant stimulant des échanges, aussi bien sur les marchés frontaliers que dans l'import-export (Egg, 1988). L’efficacité du système monétaire est illustrée par l’utilisation de la Naira comme devise locale. Les transactions financières effectuées par les monnayeurs de Dan Barto et de Maïmoudjia avoisinent les quatre (4) milliards par an (PDC Dan Barto, 2013).

La floraison des activités économiques transforme Maïmoudjia en une zone d’accueil de populations d’origines et de professions diverses (migrants, travailleurs saisonniers, contrebandiers, réfugiés, éleveurs, agriculteurs, nomades). Les mouvements de populations participent à l’émergence de véritables flux commerciaux.

2.2 Lieu de prédilection pour migrants en quête de devenir

Le créneau frontalier recèle des opportunités de travail et des sources potentielles de revenus pour des populations en quête de promotion sociale et d’avenir radieux. Les frontières ont toujours existé en tant que phénomènes sociaux qui régissent les relations entre les personnes et entre les communautés (Union Africaine, 2013). Elles jouent un rôle de régulateur pour les populations qui les franchissent au gré des contraintes (guerres, conflits, taxes excessives) ou pour profiter de certaines opportunités économiques et écologiques (migrations de travail, recherche d’eau et de pâturages, pratiques d’activités économiques diverses). Une illustration de « récupération » de la frontière à des fins économiques est faite par Bouquet (2003), à travers l’exemple du petit peuple insulaire du lac Tchad, les Buduma, où la frontière devient un espace utile qui fait vivre par son existence les différents peuples limitrophes. La position stratégique de Maïmoudjia, par rapport à la frontière, a généré une diversité d’activités socio-économiques et culturelles qui a encouragé et intensifié la ruée de migrants vers cette localité. Maïmoudjia est même devenue un véritable centre d’accueil de migrants (cf. Tableau 3).

Tableau 3 : Origine du peuplement de Maïmoudjia

22,8 % des personnes consultées sont des ressortissants du village de Maïmoudjia. Une part importante de celles-ci est constituée de populations en provenance d’autres localités de la région de Zinder (45,4 %). Des ressortissants de plusieurs régions du pays participent également au peuplement de Maïmoudjia (Maradi, Tillabéri, Agadez, Tahoua, Diffa). On enregistre aussi l’installation d’une communauté de nigérians dans le village (4,8 %).

Plusieurs raisons sont avancées par les migrants pour expliquer cet attrait. Certains évoquent des situations particulières au niveau de leur localité d’origine, comme le commerce, la recherche d’emploi, le chômage, la pauvreté, l’instruction coranique, la famine. D’autres mettent en avant les opportunités offertes par Maïmoudjia, notamment la diversité des activités économiques et culturelles, la proximité avec le Nigéria, le rôle de carrefour commercial incarné par le village, la recherche d’une vie meilleure. Selon les objectifs visés, la durée de l’installation varie de 1 à 3 mois pour les saisonniers, 3 à 8 ans pour les séjours longs ; certaines personnes résident depuis plus de 30 ans et finissent généralement par s’établir définitivement. Compte tenu de l’intérêt porté au village, le nombre de migrants ne cesse de croître et les implantations définitives atteignent 61 % des arrivants (ADO SALIFOU Arifa M, Enquête 2015). L’immigration interafricaine et les déplacements transfrontaliers soulignent la propension des populations à savoir jouer, manipuler et profiter des différentiels socio-économiques créés par les frontières étatiques (Bennafla, 1999).

L’affluence de migrants a permis le rapprochement entre populations d’origines diverses, permettant ainsi l’établissement de liens sociaux et économique non seulement entre elles, mais aussi avec les résidents (mariages, baptême, commerce, relations amicales). Cela a contribué au renforcement de la solidarité entre les différents groupes ethniques (assistance sociale, entraide, hospitalité) ; facilitant du coup leur intégration socio-économique et la cohésion sociale. La rencontre interculturelle constitue une richesse extraordinaire parce qu’elle est synonyme de créativité (Coquery-Vidrovitch, 1999. L’étonnant brassage de populations qui s’opère à Maïmoudjia fait de ce lieu un espace très cosmopolites portant les marques de leurs pratiques multiples. Les signes apparents de ce processus d’encrage spatial sont traduits par l’adoption de styles vestimentaires, l’apport linguistique (anglais, dialectes locaux et étrangers), la religion (islam et christianisme).

2.3 Le loisir, un facteur substantiel de promotion socioéconomique et ludique

Le loisir joue un rôle important dans la promotion socio-économique d’un territoire. Les activités culturelles de loisirs connaissent un développement significatif (lutte et boxe traditionnelle, duel de bâtons dénommé “Charaou”, danses). La diversification de ces activités a facilité l’expansion de lieux de divertissement tels les maquis et restaurants. Les différentes manifestations culturelles et sportives renforcent son statut de localité d’accueil de migrants. Elles attirent des artistes et spectateurs de diverses nationalités (nigériens, nigérians, béninois, togolais). La fréquence des activités de loisir ont fait de Maïmoudjia un lieu privilégié de distraction. Le loisir a contribué à une modification de la structure démographique du village. Une nouvelle catégorie de populations, « les professionnelles du sexe » communément appelées « prostituées » a trouvé le cadre propice pour promouvoir cette activité. De fait, la concentration humaine constitue un énorme potentiel de clientèles. Des places spécifiques du village, comme “Guidan Gala” ou “Doudou”, désignées comme lieux de distraction témoignent de la proportion prise par ce phénomène. La multiplication des maquis et restaurants répond aussi au besoin de satisfaire la demande d’une clientèle de plus en plus nombreuse.

En dehors du développement de la « profession du sexe », Maïmoudjia est devenu un lieu de rencontre entre concubins et amoureux désireux de s’éloigner des regards indiscrets de leurs proches. Le loisir participe à la promotion de Maïmoudjia car il mobilise un grand nombre de personnes et génère de revenus intéressants aussi bien aux « professionnelles du sexe » qu’aux animateurs et gérants des maquis-restaurants. Les manifestations culturelles assurent le divertissement de la population. Toutefois, il faut se garder de vanter uniquement le caractère vertueux des activités de loisir ; elles ont favorisé l’émergence de plusieurs maux préjudiciables à l’équilibre social de la population (dégradation des mœurs, délinquance, insécurité, criminalité, maladies et hygiène, trafics de stupéfiants).

3. Fragilité d’une économie locale en pleine expansion

Malgré un essor remarquable, Maïmoudjia doit faire face à un certain nombre de difficultés. Celles-ci constituent une menace sérieuse pour son économie, qui de plus en plus se diversifie et se rentabilise. La promotion de Maïmoudjia a eu des répercussions sur l’organisation de l’espace villageois, mais aussi sur la structure de l’habitat. Le développement des activités culturelles, en attirant des flux importants de migrants et d’aventuriers, participent à la dégradation des mœurs locales et au renforcement du phénomène d’insécurité.

3.1 Occupation anarchique de l’espace : pression foncière et typologie de l’habitat villageois

L’extension spatiale du village, accentuée par l’arrivée massive de populations d’horizons divers, a entrainé une forte pression sur le foncier. L’habitat villageois a également subi les effets de cette mutation de Maïmoudjia.

3.1.1 Pratiques commerciales et pression foncière

L’ampleur des échanges commerciaux et le flux de migrants ont accentué la pression sur le foncier. Le besoin en terre se fait ressentir non pas seulement pour les productions agropastorales ou l’habitation, mais aussi pour satisfaire des nécessités liées aux nouvelles activités commerciales de Maïmoudjia. L’accroissement du tonnage de marchandises a entrainé une révision du mode de stockage. Les hangars de fortunes, les annexes de maisons, les magasins, habituellement utilisés pour les dépôts, ne peuvent plus contenir la quantité de produits commerciaux. D’où la nécessité de recourir à de nouvelles stratégies de gestion des stocks. C’est ainsi que les transitaires optent pour la multiplication des lieux de dépôt ; on assiste depuis à un foisonnement de grands magasins (cf. photo 1) et édifices commerciaux (boutiques, entreprises, ateliers, agences privées). Beaucoup de citoyens nigérians ont accédé à la propriété (magasins et habitations). Ces infrastructures leur servent d’entrepôts pour des importations en provenance de divers pays (Togo, Benin ; Algérie, etc.).

Photo 1 : Magasin en chantier à la périphérie de Maïmoudjia et Dan Barto


La construction des entrepôts a intensifié le déboisement de l’espace ; entrainant du coup une réduction des aires de production (cultures et d’élevage), mais aussi une extension des limites territoriales de Maïmoudjia. La distance d’environ 3 Km séparant Maïmoudjia et Dan Barto (Chef-lieu de Commune) s’amenuise progressivement sous l’influence des chantiers de construction. Du fait de cette pression, actuellement les limites du village de Maïmoudjia se situent à environ 1 Km de Dan Barto (ADO SALIFOU Arifa, Terrain 2015). Si la tendance se maintient, les deux localités se fusionneront ; et cela augurerait des problèmes de légitimité territoriale entre les deux localités. L’extension persistante des constructions a suscité un regain d’intérêt pour le foncier, avec notamment la hausse des prix de terrains. Le prix d’achat d’une parcelle d’environ 400 m2 à Maïmoudjia est passé de 100 000 francs CFA en 2002 à environ 1000 000 en 2015. Comparativement aux prix pratiqués dans les espaces villageois du pays, pour l’acquisition d’une parcelle de superficie identique et dont le prix n’excède pas 400 000 francs CFA, on assiste vraisemblablement à une spéculation foncière. En plus des occupations de l’espace à des fins d’implantation d’édifices commerciaux, la croissance démographique, la forte migration et la diversification des activités commerciales participent à cette explosion de prix. 3.1.2 Mutation de l’habitat villageois et occupation anarchique de l’espace
La multiplication de magasins de stockage ne se fait pas sans encombre. En plus de la spéculation lors des ventes de terrains et l’occupation des aires de cultures, on assiste même à un renouvellement de la structure de l’habitat villageois. Naguère constitué de cases en paillotte et de maison en banco, l’habitat de Maïmoudjia se trouve profondément modifié. Les constructions de type traditionnel se confondent avec des habitations modernes en dur, pour créer un nouveau paysage en pleine mutation. Grâce à l’influence nigériane, des modèles de construction apparaissent également. C’est surtout dans la construction des infrastructures de manutention que le changement est plus perceptible.

Photo 2 : occupation spatiale et situation de l’habitat de Maïmoudjia en 2000 et 2016


En une quinzaine d’années, Maïmoudjia est passé du statut de « petit village » constitué à celui de « grand village ». Les habitations de type traditionnel à base de matériaux légers (paillottes) ou dérisoirement en banco (Photo 2, Maïmoudjia 2000) ont évolué vers des habitations en matériaux lourd et diversifiés (Photo 2, Maïmoudjia 2016). Le village auparavant structuré en de noyaux dispersés d’habitations est devenu beaucoup plus concentré et s’étale le long de la route reliant Maïmoudjia à Dan Barto (en direction de Zinder) et s’acheminant vers le Nigéria.

Pour disposer d’une plus grande capacité de stockage, les grands commerçants ont optés pour de grands magasins disposant de suffisamment d’espace pour effectuer des livraisons directement à l’intérieur du bâtiment. Les camions n’ont plus à s’amasser à l’entrée pour des déchargements ; ils peuvent à tour de rôle s’introduire dans le magasin pour se débarrasser de leur cargaison. Cela a permis de consacrer moins de temps aux livraisons et de réduire le coût de la main d’œuvre. La construction effrénée de ces magasins traduit une stratégie commerciale permettant aux commerçants grossistes de mieux contrôler le flux de marchandises vers les villes nigérianes. En effet, il arrive que l’acheminement de certains produits vers le Nigéria (riz, blé, huile, pâte alimentaire, lait) soit bloqué par des commerçants véreux à partir de Maïmoudjia, afin de créer une pénurie leur permettant de surenchérir sur le prix des produits.

Toutefois, il importe de préciser que cette mutation de la structure de l’habitat villageois ne répond à aucun plan d’aménagement formel du territoire. La construction de ces édifices se fait de manière anarchique. L’occupation anarchique de l’espace s’opère également au niveau du stationnement des véhicules et camions. Elle se traduit par un comblement des aires de circulations, avec pour conséquences une fréquence des accidents de circulation. La concentration d’automobiles provoque la diffusion de gaz d’échappement très nocif pour la santé de la population et de l’environnement. La forte densité humaine (environ 190 habitants/km2, loin devant la moyenne nationale qui est 12,4 habitants/km2, RGPH 2012) et l’occupation anarchique de l’espace ont accentué la formation de dépotoirs constitués de déchets plastiques et autres emballages de produits (cartons, conserves, pastiques, etc.). Ces déchets participent à la dégradation de l’environnement et compromettent sérieusement les conditions d’hygiène du village. Ils favorisent aussi la propagation de maladies.

3.2 Une périphérie marginalisée résultant d’un encadrement territorial défaillant de l’Etat

En évoquant les « périphéries frontalières », Igue (1989) désigne des zones qui, par leur fonctionnement, se détachent de l'espace national, notamment dans les rapports qu’elles entretiennent avec l’Etat central. Il s’agit d’espaces autonomes échappant totalement aux lois économiques et politiques en vigueur dans les Etats qui les abritent. Néanmoins, l’Etat intervient directement ou indirectement, et à des degrés divers dans la gestion des espaces frontaliers, afin de profiter au maximum du dynamisme économique naissant : installation de postes de polices et douaniers, perception de taxes, investissements dans les équipements sociaux. La présence de l’Etat peut être appréciée sous divers angles ; à travers ses prestations sociales, sur le plan administratif et économique.

Socialement, des efforts sont consentis par l’Etat pour soutenir le développement du village. La construction d’infrastructures socio-économiques (écoles, districts sanitaire, adductions d’eau, électrification, magasins de stockage, marchés) ou les missions de sensibilisation de l’Etat pour l’acquisition de documents administratifs en règle (titres de voyages, registres de commerce, pièces d’identités) sont des exemples caractéristiques. Ces réalisations restent modestes et subsidiaires au regard des multiples préoccupations de la population. Dans le processus de développement de leur territoire, les populations se sentent laisser pour compte. Et du fait de la position périphérique du village, l’Etat accorde peu d’intérêt à cette zone. L’éloignement du village par rapport aux principaux centres de décisions du pays le dessert énormément. Contrairement aux communautés charnières bénéficiant d’une présence constante des autorités administratives, les visites d’officiels de l’Etat sont rarissimes. Les forces de défense et de sécurité présentes sur place assurent uniquement la sécurisation de la frontière et le maintien de l’ordre.

Administrativement, des insuffisances sont relevées, notamment au niveau de la perception des taxes et droits douaniers. Les populations se plaignent aussi de l’impassibilité des représentants locaux de l’État devant certaines plaintes et dans la prise en charge de leurs problèmes administratifs. Malgré le prélèvement de taxes plus ou moins élevée sur les activités commerciales, le manque à gagner de l’Etat est assez significatif (ADO SALIFOU Arifa M, Enquête 2015). Les représentants de l’Etat n’ont aucune emprise sur les transactions commerciales, notamment sur les cargaisons entreposées dans les magasins de Maïmoudjia. Pour régulariser la situation, le service de douane basé à Dan Barto a tenté non seulement d’imposer des taxes aux commerçants transitaires, mais aussi de contrôler le flux de marchandises qui traversent leur juridiction en direction du Nigéria. Malheureusement, un ordre depuis Niamey (Capitale du Niger) intima à la douane d’abandonner ses agissements (Entretien avec le Maire de la commune rural de Dan Barto, le 11/08/2015). Cela a permis aux transitaires d’opérer sans inquiétude, et avec la bénédiction des autorités politiques du pays; privant ainsi l’Etat nigérien d’une source importante de revenus pourtant nécessaires au financement de programmes de développement en faveur des populations locales.

Eu égard au nombre important de camions et citernes en transit vers le Nigéria (environ 60 à 80 gros-porteurs par jour), et afin de tirer profit du bouillonnement d’activités économiques à la frontière, la municipalité de Dan Barto a initié une taxe de transit sur les véhicules gros-porteurs qui traversent la commune pour rejoindre les villes nigérianes via Maïmoudjia. La somme de 2 000 FCFA a été retenue, pour chaque véhicule qui franchit l’espace communal de Ban Barto. Ramenée à 1000 FCFA pour maximiser le recouvrement, cette tarification fut abandonnée, faute de soutien administratif et politique. L’instauration d’une tarification sur les transports pourrait renforcer la mobilisation des ressources financières et assurer à la commune des recettes supplémentaires pour la mise en œuvre de son plan de développement communal (PDC).

La population de Maïmoudjia se plaint également de la défaillance des autorités publiques dans le traitement des problèmes qu’elle rencontre dans les échanges frontaliers avec le Nigéria. C’est le cas de l’établissement des titres de voyages/d’état civil, ou de la fermeture de la frontière par les autorités nigériane. Face à la fermeture intempestive et sans préavis de la frontière les autorités locales restent sans pouvoir aucun (Entretien avec le Maire de la commune rural de Dan Barto, le 11/08/2015). Les rapports qu’elles envoient à leur hiérarchie administrative n’ont jamais connus de suite. Cette situation est très contraignante pour la population locale qui dépend beaucoup des échanges avec le Nigéria. En cas de fermeture de la frontière, la population ne dispose d’aucun recours. Impuissante, elle attend la réouverture de la frontière par les autorités nigérianes. Interrogées sur la question, les autorités de Kongolam (Nigéria) rétorquent que la décision de fermeture de la frontière émane de leur hiérarchie ; et que sans un ordre formel de celle-ci, elles ne peuvent mettre fin au blocus de la frontière (Entretien avec le Maire de la commune rural de Dan Barto, le 11/08/2015). L’absence de cadre de réflexion de concertation entre les autorités des deux pays, permettant de gérer les problèmes administratifs qui surgissent de part et d’autre de la frontière, accentue le calvaire de la population. La municipalité de Ban Barto a déployé une délégation pour approcher leurs homologues de Maï Adoua (hiérarchie administrative de Kongolam, dans la partie nigériane) en vue d’instaurer une bonne entente de coopération locale ; malheureusement ces efforts n’ont pas abouti.

L’absence de contrôle sur les transactions à Maïmoudjia a permis aux commerçants de mettre en place un système mafieux de transit de marchandises (ADO SALIFOU Arifa M, Enquête 2015). En effet, Grâce à la complicité de certains commerçants nigériens, des opérateurs économiques nigérians passent des commandes dans les ports sous-régionaux au titre des quotas accordés au Niger dans le cadre des accords de libre-échange entre pays de l’UEMOA. Ce qui permet aux nigérians de bénéficier de certains allégements fiscaux réservés aux exportations nigériennes. Cette pratique discrédite le Niger et met en péril les efforts d’intégration régionale économique consentis par l’UEMOA.

3.3 Dégradation des mœurs et problème d’insécurité

Les espaces frontaliers ne se particularisent pas uniquement par leurs performances économiques ou par l’engouement des migrants ; elles sont le lieu de véritables mutations sociales. Ces périphéries constituent de fait, des espaces d’éclosion de multiples phénomènes néfastes pour la sécurité et le bien-être des populations. L’essor de Maïmoudjia a, par un effet d’entrainement, accentué la déconfiture des mœurs locales. Le développement de la prostitution a sérieusement affecté la population du village. 29.5% des opinions recueillies consacrent la prostitution et la propagation de Maladie Sexuellement Transmissibles (MST) comme principaux inconvénients de la proximité frontalière. Avec plus 700 de professionnelles de sexe (PDC Dan Barto, 2013), Maïmoudjia est l’un des sites de prostitution le plus réputé de la région. Le village est considéré comme un véritable centre de luxure. Entre autres raisons expliquant l’expansion du phénomène, figurent le mariage forcé ou précoce, la maltraitance des maris ou des parents, le décès des maris, la mauvaise influence de l’entourage, la pauvreté. En dehors des professionnelles, des femmes vulnérables se livrent clandestinement ou ouvertement également à cette activité (mariées bafouées, divorcées, veuves, orphelines, adolescentes). L’ampleur du phénomène et les conséquences induites, notamment la propagation des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) et du VIH L’ampleur du phénomène et les conséquences induites, notamment la propagation des Infections Sexuellement Transmissibles (IST) et du VIH traduisent la menace que constitue ce fléau sur la santé et le bien-être des populations. Une enquête menée par le Centre de Recherche Médicale et Sanitaire (CERMES), dans les régions d’Agadez, Zinder et Dosso en juin 2006, auprès des professionnelles du sexe révèle une prévalence de 46,6% à Maïmoudjia (Idé et Verschueren, 2009).

En dehors de la prostitution, d’autres phénomènes menacent la stabilité sociale du village. La délinquance prend de l’ampleur dans la proportion des incommodités liées à la proximité frontalière (28.6%), avec le développement du trafic et de la consommation de stupéfiants. La frange de la population concernée est le plus souvent constituée d’enfants délaissés, de prostituées et de jeunes migrants attirés par la proximité frontalière. Au regard de la portée prise par le phénomène de la délinquance, l’ONG Rail a initié un projet de protection sociale, à travers la mise en place d’un Comité communal chargé de la protection des jeunes délinquants, déscolarisés ou délaissés dans les rues (PDC Dan Barto, 2013). On enregistre également une recrudescence des viols de petites filles et de femmes.

L’attractivité de Maïmoudjia a favorisé l’instauration d’un climat d’insécurité dans la zone. L’insécurité s’est accrue avec la montée de la criminalité, les vols et le banditisme armé, qui entravent la mobilité de biens et des personnes (38.1%). L’insécurité grandissante sur les voies nigérianes freine le déplacement de camions. Du coup, pour prévenir d’éventuels rackets de bandits armés, les transporteurs déchargent toutes leurs cargaisons à Maïmoudjia. Pour la suite du trajet vers le Nigéria, les commerçants empruntent des motocyclettes dénommées “Kabou Kabou” (sorte de motocyclettes aménagés pour le transport de marchandises) ou des véhicules de transport spécialisés, pour acheminer les produits au Nigéria. En transportant de modestes quantités de produits par trajet, les commerçants limitent les risques de perte des cargaisons, et donnent une allure discrète à leurs trafics. L’insécurité participe pour une part importante aux désagréments subis par les populations des deux côtés de la frontière. S’ajoutent également les sévices infligés aux populations par la secte Boko-haram. Les attaques et représailles effectuées par cette secte dissuadent plusieurs commençants de continuer leurs activités initiales ; les obligeant ainsi à se rabattre sur d’autres opportunités sous forme de reconversion.

3.4 Les commerçants nigérians, une menace pour l’économie locale

La complémentarité des économies nigériennes et nigérianes constitue un aspect fondamental, expliquant le dynamisme des échanges commerciaux entre les deux pays. Si cela est admissible au niveau national, quelques réserves peuvent être émises quand on aborde les économies des échelles territoriales inférieurs (régionales, locales). A Maïmoudjia, les échanges entre commerçants des deux côtés de la frontière ont mis en évidence le caractère belliqueux de leurs rapports. Les commerçants nigériens s’insurgent contre des traitements de faveur dont bénéficient leurs homologues nigérians. Effet, ces derniers, contrairement aux commerçants nigériens jouissent d’une exonération de frais douaniers leur permettant de proposer des produits à de prix très abordables ; renforçant par la même occasion la concurrence entre les deux groupes de commerçants. Les produits nigérians inondent ainsi le marché local et réduisent le chiffre d’affaire des autochtones ; les exposant ainsi à des risques de faillite. A cela, s’ajoute la porosité de la frontière, un tremplin pour des marchands ambulants nigérians qui la traversent quotidiennement pour écouler leurs marchandises sans être inquiétés par le payement de frais de transit. Pour échapper aux mesures fiscales, les nigérians refusent de se faire enregistrer en tant qu’importateurs dans le registre de commerce auprès des représentants de l’Etat nigérien.

4. Quel avenir pour le développement Maïmoudjia ?

Les enjeux des échanges commerciaux et sociaux de Maïmoudjia avec le Nigeria sont grands. En dépit du caractère asymétrique des relations, l’intensité et la diversité de ces échanges méritent une attention particulière. Il s’agit de réfléchir sur les voies permettant une meilleure valorisation des échanges en général, et spécifiquement sur la manière de promouvoir les espaces frontaliers afin qu’ils puissent s’ériger en de véritables métropoles locales où les activités commerciales et culturelles foisonnent et profitent au mieux aux populations. D’aucuns attribuent le dynamisme des espaces frontaliers, comme Maïmoudjia, aux multiples flux commerciaux. De ce fait, pour asseoir le développement d’un espace économiquement viable et susceptible d’assurer la sécurité et l’épanouissement des populations, un remaniement de certains aspects des échanges s’avère indispensable.

4.1 Un meilleur contrôle de l’hégémonie des marchands privés et de l’informel

L’essor des activités commerciales à Maïmoudjia est surtout l’œuvre de particuliers (marchands privés) sans attache avec les structures de l’Etat ou toute autre organisation intervenant dans la régulation du commerce. On ne peut pas construire une économie dynamique en perpétuant un système d’échanges contrôlé exclusivement par des agents économiques privés. N’est-il pas judicieux de repenser la gestion de ces espaces transfrontaliers en mettant en place un mécanisme fiable prenant en compte à la fois le potentiel des agents économiques locaux et la nécessite d'une régulation publique des flux marchands ?

Le caractère informel des échanges ou leur « statut non-officiel » (Bach, 1998) est généralement avancé pour souligner la fragilité des transactions frontalières. La spécificité de l'informel réside dans son caractère « transnational ». Il s'appuie sur des formes d'identité héritées, inventées ou réinventées et structurées de manière plus ou moins diffuse en réseaux qui constituent de véritables lieux de pouvoir. De fait les réseaux valorisent l'existence d'espaces de référence parallèles, opposés ou complémentaires à l'espace territorial étatique (Constantin, 1996). Qualifié aussi de commerce parallèle, l’informel apparaît comme susceptible d'être une activité économique efficace et favorable au bien-être des populations, notamment à cause de son enracinement dans l'histoire et l'organisation traditionnelle des sociétés africaines. Les échanges non officiels sont, en fait, perçus comme une bonne chose parce qu'ils constituent un facteur de contournement des obstacles tarifaires et une source d'orientation des relations économiques bilatérales vers des systèmes de concurrence (Abdo, 2008). L’informel obéit à des logiques locales, et possède ses propres centres d’intérêt.

Il ne s’agit pas de rompre complétement avec un système qui a fait ses preuves et démontré son efficacité, car il affecte directement le quotidien de plusieurs centaines de millions de personnes et impliquent diverses catégories sociales autour de la frontière, et même au-delà. Il faut plutôt le contrôler afin de limiter ses conséquences néfastes sur l’économie locale et nationale. Aucun État moderne, qui prétend à l’encadrement et au contrôle de son espace, ne peut se satisfaire de la recrudescence des va-et-vient plus ou moins contrôlés aux frontières (Bennafla, 1999). L’Etat voudra effectivement rétablir parfois les règles officielles et/ou légales au nom de l’unicité du territoire.

4.2 La mise en place d’un cadre synergique de développement local et sous-régional

Pour mieux gérer les flux d’échanges à la frontière, la prise en compte des logiques d’acteurs est indispensable. Tous les acteurs locaux et sous-régionaux doivent interagir pour créer les conditions d’un développement harmonieux de leur territoire (populations, Etats, groupes socioprofessionnels, privés, élus locaux, forces de sécurité, etc.). En l'absence de politiques de développement traitant spécialement de la dimension circulatoire de l'économie aux frontières (Walther, 2007), l’emprise des agents économiques va se perpétuer, et le pouvoir de l’Etat demeurera dérisoire. Les espaces frontaliers ont besoin de stratégies de développement dépassant la configuration actuelle des frontières, pour répondre aux préoccupations réelles des populations.

Pour résoudre les problèmes rencontrés dans les échanges commerciaux avec le Nigéria et même au niveau local, les commerçants de Maïmoudjia préconisent la mise place d’une structure associative ou coopérative, pour défendre leurs intérêts dans les transactions interétatiques, et assurer leur représentation dans les instances décisionnelles locales et sous-régionales. Au rang des attentes des commerçants figurent : l’instauration d’une tarification douanière équitable pour tous les commerçants aussi bien nationaux qu’étrangers ; la mise en place d’un système rigoureux de contrôle et de prélèvement de taxes ; un engagement de l’Etat dans la sensibilisation des commerçants et la sécurisation de la frontière. L’Etat est également sollicité pour accompagner les activités économiques et soutenir les initiatives de développement, par l’entremise de programmes nationaux de développement, d’ONG et d’entreprises privées/publiques. Le renforcement de la coopération bilatérale entre les deux Etats dans les domaines économiques et sociaux doit être intégré dans la démarche.

Du fait de la contiguïté de Maïmoudjia à la frontière, toute initiative de développement se doit de dépasser la seule échelle locale, et prendre en compte incontestablement l’espace économique ouest-africain où les engagements en faveur d’une politique commune d’intégration économique autour des frontière ne cessent de se diversifier. A titre d’exemple, dans la zone CEDEAO, on a assisté à la tenue de plusieurs ateliers bilatéraux et multilatéraux sur la coopération transfrontalière (cas du Niger et du Nigérian en 1989), et à la création de structures institutionnelles dynamiques (Commission mixte nigéro-nigériane de coopération, Commission du bassin du lac Tchad). Il s’agit d’œuvrer ensemble pour mettre un terme à la marginalisation des régions à cheval sur les frontières communes des Etats.

Ces rassemblements ont consacré l’émergence du concept de «pays-frontière», défini comme un espace géographique à cheval sur les lignes de partage de deux ou plusieurs États limitrophes où vivent des populations liées par des rapports socio-économiques et culturels (WABI, 2003). Le «pays-frontière» servira de cadre partenarial de réflexion, d’élaboration et d’exécution d’initiatives de développement, mettant en synergie les efforts des États, des collectivités locales, des acteurs privés et des organismes de coopération pour accélérer le processus d’intégration économique et sociale des zones frontalières. Il sous-entend une implication de tous les acteurs locaux et sous-régionaux au processus (élus locaux, Etats, société civile de part et d’autre de la frontière). Il constitue aussi un instrument indispensable au renforcement de la dynamique d’intégration sous-régionale. Partant de l’idée du «pays-frontière » et de la logique de sa construction, on pourrait prévoir une telle perspective pour la promotion de Maïmoudjia. Cette approche est une alternative de développement permettant de prendre en charge les problèmes de gestion et d’organisation auxquels le village est confronté. Cela nécessité des efforts à tous les niveaux de l’organisation administrative et territoriale impliqués dans le processus de développement.

CONCLUSION

L’espace frontalier de Maïmoudjia jouit d’un dynamisme remarquable qui a scellé la popularité de cette localité. Généralement, quand les espaces frontaliers sont abordés, c’est surtout pour mettre en lumière des problèmes territoriaux entre Etats ou communautés frontalières ou l’intensité des flux d’échanges trans-étatiques. La particularité du village de Maïmoudjia réside dans la mise évidence de certains aspects du fonctionnement des espaces frontaliers jusque-là occultés : développement des activités de loisirs, pression foncière, occupation anarchique de l’espace, changement de la typologie de l’habitat. La combinaison de plusieurs facteurs notamment la proximité frontalière, la diversité des activités économiques, le flux important de migrants d’origines diverses, le loisir et la rente foncière assurent l’essor de Maïmoudjia. Si ces facteurs participent au dynamisme de développement du village, ils en constituent également son talon d’Achille, car les effets pervers qui en résultent menacent la stabilité et la viabilité de Maïmoudjia. En effet, du fait de la défaillance de l’Etat, l’économie locale se trouve fragilisé. La dégradation des mœurs, le problème d’insécurité et l’influence asymétrique des commerçants nigérians accentuent la vulnérabilité de Maïmoudjia.

Pour promouvoir son développement l’intervention de l’Etat est indispensable, notamment pour un meilleur contrôle des transactions commerciales et de l’informel. Les initiatives de développement doivent être inscrites dans un cadre synergique de développement local et sous-régional. Plusieurs réflexions sont émises par le Niger et ses voisins dans ce sens, mais force est de constater que les résultats demeurent insuffisants. Cependant, avec la mise en œuvre de la décentralisation, les collectivités locales ont acquis une certaine autonomie de gestion leur permettant de prendre en charge leurs problèmes et d’adapter les solutions à leurs propres réalités. Eu égard à la position périphérique de Maïmoudjia et à sa proximité de la frontière, n’est-il pas plus pertinent d’envisager le développement de Maïmoudjia en articulation avec la dynamique frontalière, et dans un cadre décentralisé ? Seule décentralisation des centres de décisions est susceptible d’impliquer tous les acteurs concernés dans la gestion des espaces frontaliers. Avec l’arrivée au pouvoir du Président Muhammadu Buhari au Nigéria en avril 2015, et les mesures d’austérité mises en place par son régime, visant une limitation des exportations vers le Nigéria de certains produits (riz, huile, pâtes alimentaires), on peut s’interroger sur le statut de Maïmoudjia et de son avenir.

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Notes

Table des illustrations

Auteur(s)

1ADO SALIFOU Arifa Moussa
1Enseignant-chercheur, département de Géographie Université de Zinder (Niger) Chercheur Associé au Laboratoire « Ruralités » de l’Université de Poitiers (Poitiers) Mail : arifados@gmail.com

Droits d'auteur

Université Felix Houphouët Boigny de Cocody, Abidjan, Côte d’Ivoire

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« Métropoles portuaires et territoires de l'hinterland en Afrique subsaharienne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 avril 2015

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