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20 L’impact des revenus agricoles sur la transformation du paysage urbain du département de Soubré (Côte d’Ivoire)

1KOUADIO Yao Daniel, 2ALOKO-N’GUESSAN Jérôme

Résumé;
Français
English

   L’exécution du programme d’aménagement du Sud-ouest (ARSO) initié par l’Etat dans les années 1969/1970 a favorisé le désenclavement de la région du Bas-Sassandra à laquelle appartient le département de Soubré. Ainsi, le département de Soubré, faiblement peuplé et économiquement pauvre comparativement aux autres régions forestières du pays, devient très vite une région agricole riche grâce au dynamisme de son économie de plantation. A partir des années 1975/1976, les planteurs ont tiré un meilleur profit du développement de l’économie de plantation. Ils ont par conséquent consacré leurs revenus essentiellement aux dépenses occasionnelles (telles que les rituels, les fêtes, les frais scolaires, les voyages), aux dépenses pour l’exploitation agricole et aux investissements en dehors de la région d’accueil. Toutefois, nous assistons au fil du temps à la modification du paysage urbain dans un espace dominé par l’activité agricole. Comment les revenus agricoles ont-ils aidé à transformer les villes du département de Soubré ? L’enquête par interview a été la méthode utilisée pour interroger 1 147 planteurs de café-cacao, de palmier à huile et d’hévéa, repartis inégalement sur les sous-préfectures de Buyo, Grand-Zattry, Méagui et Soubré.
   Il ressort de cette étude que les planteurs demeurent des acteurs déterminants dans la transformation du paysage des villes du département de Soubré. En effet, durant ces dix dernières années, les investissements réalisés par les planteurs ont lieu d’une part dans leurs milieux immédiats d’habitat c’est-à-dire soit dans les campements, soit dans les villages et d’autre part, de plus en plus dans les villes. Toutefois, les investissements immobiliers urbains des planteurs sont majoritairement orientés à l’intérieur des villes du département de Soubré. Aussi, les chefs-lieux de sous-préfectures sont les espaces urbains préférés pour ce type d’investissement.

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Mots-clés : revenus agricoles, investissements, immobiliers urbains, Soubré, Côte d’Ivoire

Keywords: farm income, investments, urban real, Soubré, Ivory Coast

Texte intégral

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INTRODUCTION

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   Le département de Soubré renferme une forte population rurale de 532 977 personnes sur 628 592 habitants (RGPH, 1998). Parmi ces ruraux, nous dénombrons 11 469 planteurs (ANADER, 2013) installés dans les villages d’enquête (Figure 1). Les cultures de rente font du département l’un des pôles économiques les plus importants et les plus dynamiques de la Côte d’Ivoire. Du fait de l’importance de leur poids dans le tissu économique du département, les planteurs exercent une réelle influence sur le développement des villes du département de Soubré à travers l’affectation des revenus agricoles dans les investissements urbains (KOUADIO, 2016). Dans les manifestations des relations villes-campagnes, on perçoit mal les investissements des acteurs agricoles dans l’aménagement de l’espace urbain du département de Soubré. D’où la question suivante: comment les revenus des planteurs contribuent-ils en terme d’investissements à l’organisation et à la transformation du paysage des villes du département de Soubré ? Le principal objectif de cette recherche est de montrer l’impact des revenus de l’économie de plantation sur la transformation de l’espace urbain du département de Soubré.

2-Méthodologie

   Nous avons d’abord cherché à connaitre le nombre d’acteurs (planteurs) de l’économie de plantation du département, ensuite leurs revenus moyens tirés des activités agricoles et enfin leurs investissements dans l’une des villes du département (activités économiques, foncier urbain etc.).
   Pour le recueil des informations, nous avons eu recours à l’enquête par interview. Elle permet d’entrer en contact avec les planteurs qui ont été soumis à des questions qui visent à saisir la destination des revenus ou des investissements dans l’espace urbain. Le choix des planteurs a été fait selon la méthode de choix raisonné qui exige une interrogation des chefs de ménages sélectionnés au sein de la population mère. Ainsi sur 11 469 planteurs (ANADER, 2013), nous avons considéré 1/10è de ceux-ci, ce qui nous donne un total de 1 147 planteurs (planteurs de café-cacao, de palmier à huile et d’hévéa) interrogés. Leur choix s’est fait selon les critères suivants : le sexe, il nous emmène à interroger des hommes et des femmes afin de comprendre entre les deux sexes celui qui est le plus actif dans l’économie de plantation. L’âge, nous permet d’interroger aussi bien les vieux qui constituent la force de travail que les jeunes (la relève) supposés dynamiques pour le travail de la terre, acteurs clés de l’économie de plantation. La nationalité ou l’ethnie: le département de Soubré étant caractérisé par un peuple hétérogène, nous avons interrogé les populations autochtones, allochtones puis allogènes (populations non ivoiriennes) dominées par les burkinabés. Les interviews ont été réalisées par 115 enquêteurs composés d’élèves, d’étudiants et d’instituteurs en fonction dans les villages d’enquête, à l’aide d’un questionnaire. Les enquêtes ont été faites pour la plupart du temps, pendant les congés scolaires et les grandes vacances des années 2009, 2012 et 2013. Mais, pour assurer le bon déroulement de la collecte des informations, nous avons sollicité le concours de collègues (Professeurs d’histoire et de géographie) exerçant dans les établissements secondaires des principales villes de notre zone d’étude. Instruits des questions de notre questionnaire, ils ont à leur tour expliqué son contenu, son usage, sa manipulation et sa compréhension aux enquêteurs. Pour faciliter l’acquisition des informations, les enquêteurs ont été choisis en tenant compte de leurs localités d’origines, c’est-à-dire là où ils résident et exercent les activités agricoles de leurs parents conformément aux localités d’enquête retenues.

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Cette approche nous a permis d’une part de minimiser la méfiance des enquêtés (planteurs) compte tenu de l’environnement sociopolitique tendu et d’autre part de résoudre le problème de la distance entre les localités à visiter.
   Pour faciliter l’enquête et minimiser le taux d’échecs, nous avons retenu 115 enquêteurs. Chacun a reçu 01 à 02 fiches d’enquête comportant 10 identifiants (enquêtés). Les questions portent sur : les réalisations immobilières des planteurs dans la ville, la possession ou non d’un ou des terrains urbains, le type de maison construite et son usage.
   Les questions ont été administrées aux planteurs dans 36 villages (dont 4 campements) sur 171 repartis inégalement dans les sous-préfectures du département de Soubré. Les villages ont été choisis selon une combinaison de critères à la taille des villages : ce critère taille a été retenu parce qu’il nous aide à montrer le caractère agricole des villages afin de mieux appréhender leurs caractéristiques socio-économiques. Il nous permet de distinguer les villages selon la taille et de choisir ceux qui nous intéressent sur la base de l’effectif des ménages le plus élevé, l’effectif moyen et l’effectif le plus faible. Le critère distance du village à la ville tient compte de la distance qui sépare ces différents villages à la ville. Nous situant sur la localisation des villages, il nous aide à les classifier selon les villages proches du chef-lieu de Sous-préfecture et ceux éloignés du centre-ville. La répartition spatiale des villages (dispersion dans l’espace) est importante pour cette enquête compte tenu de la densité des villages et campements de notre zone d’étude. Le critère relatif à l’’état des voies de communication entre le village et la ville nous situe sur l’accessibilité des villages pour appréhender la mobilité des populations rurales, les conditions d’évacuation des produits agricoles à partir des pistes et routes qui les lient aux villes du département et aux autres localités de la région (Tableau I).

Tableau I: Identification et répartition des villages d’enquête par sous-préfectures


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3-Résultats : Une transformation du paysage urbain du département de Soubré, due à l’essor rapide de l’économie de plantation

3.1 Un département caractérisé par une économie de plantation en essor rapide Depuis les années 1990, le département de Soubré est reconnu pour son développement spectaculaire du binôme café-cacao (MINAGRI, 2002). Cette performance se traduit par le nombre considérable de planteurs qui s’adonnent à ces cultures et la forte production de celles-ci.

3.1.1 Des productions agricoles dominées par le binôme café-cacao


L’analyse du tableau ci-dessus montre les principales productions agricoles selon les différentes cultures pratiquées dans le département de Soubré de 1975 à 1984. Ces cultures de peuvent être regroupés en cultures vivrières (riz, maïs, manioc, banane plantain et igname) et cultures de rente (café et cacao). Dans cette étude,

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ce sont les cultures de rente qui seront l’objet d’un intérêt particulier car elles sont pratiquées pour l’acquisition de revenus. Alors qu’au niveau des cultures vivrières, seuls les surplus sont commercialisés.
   Toutefois, selon l’étude « Enquête de base STCP1 Côte d’Ivoire 2002 (ENSEA) », deux autres cultures de rente prennent de l’importance dans les revenus des ménages agricoles de la région du Sud-ouest (Soubré, Sassandra et San-Pedro). Ce sont l’hévéa et le palmier à huile. Cependant le tableau III présente les productions des deux principales cultures de rentre du département de Soubré lors des différentes campagnes de 1997 à 2005. Il ressort de ce tableau la part importante du cacao dans la production du binôme café-cacao. La production de cacao est au-delà de 95,00% pendant que celle du café n’atteint pas les 5,00% durant toutes ces campagnes. Le département de Soubré est donc une zone de forte production de cacao. De façon générale, la production de cacao est en progression, elle avoisine les 500000 tonnes alors que celle du café est en baisse, n’atteignant pas 500 tonnes à la dernière campagne (2004-2005).

Tableau III: Evolution de la production du café et du cacao du département de Soubré de 1997 à 2005 (en tonnes)

   Toutefois, en se référant aux données de la figure 2, on constate une forte baisse de la production du binôme café-cacao lors de la campagne 2012-2013 (222500 tonnes). Néanmoins, la dernière campagne révèle les productions d’autres cultures de rente : palmier à huile et hévéa avec respectivement 28712 tonnes et 1255 tonnes. Les productions considérables de ces deux cultures pourraient expliquer la baisse de celle du binôme café-cacao dans le département (ANADER, 2013).    Malgré la baisse de leur production, le binôme café-cacao est largement la culture dominante de l’économie de plantation dans le département de Soubré comme en témoigne la figure 2. Les cultures de palmier à huile et hévéa ont été introduites pour diversifier

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les sources de revenus des planteurs. En effet, elles se sont ajoutées aux cultures pionnières (café et cacao) de l’économie de plantation dans le département depuis les années 1975-1976. Le département de Soubré affiche dès cette période son dynamisme dans la production du binôme café-cacao dans la région du Bas-Sassandra comme au plan national. En somme, le département de Soubré demeure une zone pionnière de la production cacaoyère de la Côte d’Ivoire.

3.1.2 Des planteurs dynamiques et d’origine ethnoculturelle hétérogène

   Les statistiques agricoles consultées à l’ANADER (Agence Nationale d’Appui au Développement Rural) en 2013 et des enquêtes que nous avons effectuées, ont permis d’obtenir des données relatives au nombre de planteurs par principales cultures et leur origine ethno-géographique (tableau IV). Il ressort de ce tableau que le nombre de planteurs varie non seulement d’une culture à une autre mais également selon l’origine ethno-géographique. Ainsi, nous avons dénombré 973 producteurs de café/cacao, 92 producteurs d’hévéa et 82 producteurs de palmier à huile soit 1 147 planteurs qui constituent le total des enquêtés du département.

Tableau IV: Répartition des planteurs par cultures et par origine ethno-géographique

   Au niveau des planteurs de café/cacao, les Baoulé, ethnie majoritaire dans l’ensemble du milieu rural d’étude, représentent 27,11% des producteurs. Ils sont suivis de 24,67% d’allogènes (étrangers), 23,71% d’autres Ivoiriens et 9,33% d’autochtones (l’ethnie originaire de Soubré).
   Comparativement aux planteurs de café/cacao, ceux d’hévéa, sont en très faible nombre. Totalisant 92 personnes, ils sont dominés par les autochtones qui représentent 2,8% des producteurs. Les autres Ivoiriens qui viennent ensuite constituent 2,09% des producteurs. Mais nous constatons que c’est au niveau des Baoulé et des allogènes que nous avons les plus faibles proportions soit respectivement 1,3% et 1,92% des producteurs.
   De même que les planteurs d’hévéa, le nombre de planteurs de palmiers à huile est faible, mais ce sont les planteurs autochtones qui sont les plus nombreux soit 2,97%. Puis, viennent à des taux très faibles, les allogènes, les autres Ivoiriens et les Baoulé soit respectivement 1,74%, 1,57% et 0,88% des producteurs.
   La prédominance des planteurs de café/cacao est liée à l’histoire nationale de ces deux vergers, introduits pour la première fois par le colonisateur. Malgré la politique de diversification des cultures mise en œuvre par l’Etat dans les années 1970, le cacao est restée la culture la plus pratiquée dans le département et occupe la quasi-totalité des paysans et les terres agricoles cultivées. En effet, les paysans maitrisent mieux les techniques de production du binôme café/cacao introduit très tôt dans le paysage agricole. Ainsi, ces cultures ont été à la base du succès des vieilles régions agricoles et des anciennes boucles du cacao. En outre, la création de plantation d’hévéa nécessitant

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d’importants moyens financiers et exigeant une longue période d’exploitation (6 à 7 ans) contrairement à la culture du cacao qui rentre en production au bout de 3 ans en moyenne, les planteurs restent beaucoup plus attachés à la cacao-culture.
   Au total, nous retenons de ces analyses que les planteurs de café/cacao dominent les acteurs de l’économie de plantation dans le département de Soubré. Toutefois, au niveau de l’origine ethnoculturelle, les Baoulé et les étrangers sont plus présents dans la production de café et cacao pendant que les autochtones s’approprient les cultures d’hévéa et de palmier à huile.

3.1.3 Part des différentes cultures dans le revenu des ménages agricoles

   Pour avoir une idée de la part des différentes cultures dans les revenus moyens des exploitants agricole du département nous avons consigné dans un tableau (tableau V) les résultats de nos enquêtes portant sur la question. La contribution des différentes cultures au revenu des ménages dans le département de Soubré laisse apparaître que le cacao et le café constituent ensemble une source importante de revenu pour les ménages. En effet, le cacao et le café procurent respectivement un revenu annuel moyen de 1 022 815 FCFA et 66 125 FCFA aux ménages, ils représentent respectivement 71,50 % et 12,30 % de leur revenu total.

Tableau V: Contribution (en %) des différentes cultures au revenu total annuel des ménages

   Cette étude révèle également que l’hévéa et le palmier à huile représentent respectivement 3,90%, et 1,53% du revenu des ménages agricoles. Toutefois, les cultures vivrières procurent des revenus substantiels aux ménages (5,90%). Les résultats de notre étude sont confirmés par une étude de l’ENSEA (2002) portant sur l’ensemble de la Côte d’Ivoire. Les données de cette étude au niveau régionale révèlent que dans le Sud-ouest (Soubré, Sassandra et San-Pedro) un paysan tire 867 311 FCFA par an de la culture du cacao et 56 145 FCFA du café, ce qui représente respectivement 66,8% et 14,65% de son revenu total.
   Toutefois, il faut noter que les revenus des producteurs ne sont pas stables du fait de la fluctuation des prix de ces cultures d’une campagne à une autre.

3.2-Des mutations urbaines dues aux investissements des revenus agricoles dans l’immobilier

   L’habitat est l’un des éléments caractéristiques déterminant du paysage urbain. Il émane surtout d’initiatives privées grâce aux revenus des acteurs socio-professionnels.

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3.2.1 Une extension de l’espace urbain dépendante d’une diversité d’acteurs socioprofessionnels

   La consultation des registres domaniaux dans les principales villes du département de Soubré (Buyo, Grand-Zattry, Méagui et Soubré), nous ont permis de recenser 9 354 propriétaires de terrains urbains selon l’activité économique de 1996 à 2013.

Figure 3: Répartition des propriétaires de terrains urbains par activités socio-professionnelles dans le département de Soubré

   Selon leur répartition par catégories socioprofessionnelles au niveau départemental, ce sont les planteurs, au nombre de 3 520 soit 43%, qui construisent dans les villes du département de Soubré. Ainsi, malgré les crises sociopolitiques, les revenus agricoles sont la principale source de financement des constructions immobilières. Les planteurs sont suivis des fonctionnaires qui pratiquent une activité spécifiquement urbaine. Au nombre de 1 770 personnes soit 22%, ce sont entre autres des instituteurs, des agents de la santé, des professeurs de lycée et collège, des agents d'encadrement des agriculteurs, etc. Le plus souvent c’est au cours de leur période de fonction administrative dans les villes du département que la plupart d’entre eux ont acquis des lots dans les différents quartiers de la ville et y ont construit soit leur maison de résidence soit des maisons mises en location ESSAN, 1986).
   Après les planteurs et les fonctionnaires, viennent les commerçants dont l’effectif s’élève à 1 288 personnes soit 16% qui contribuent activement à l’extension de l’espace urbain départemental. Les artisans, les transporteurs, les actifs des activités informelles et autres activités sont non négligeables. Ils représentent respectivement 913 individus soit 11%, 397 transporteurs (5%) et 266 personnes soit 3%.

3.2.2 Les planteurs, acteurs déterminants de la modernisation du paysage urbain

Tableau VI: Effectifs des planteurs ayant construit en ville par sous-préfecture

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   Les résultats de notre étude consignés dans le tableau VI indique que 78,81% des producteurs de cultures de rente interrogés possèdent des biens immobiliers dans l’ensemble des villes du département de Soubré (Buyo, Grand-Zattry, Méagui et Soubré) contre 21,19% de planteurs ne possédant aucun bien immobilier dans l’espace urbain du département. Autrement, ce sont 4 planteurs sur 5 qui ont investi dans l’immobilier urbain. Toutefois, à l’échelle des villes, Grand-Zattry a reçu plus d’investissement immobilier de la part des planteurs (88,65%), suivie de Buyo (77,04%), Soubré (75,04%) et Méagui (70,74%).
   Au total, au moins 70% des planteurs interrogés ont investi dans l’immobilier urbain. Ils ont ainsi contribué par leurs investissements à la modernisation de ces villes. Des études ont déjà montré que l’immobilier urbain reste un domaine d’investissement privilégié des planteurs. Selon Yapi-Diahou (1992), 18% des planteurs-cultivateurs sont demandeurs de terrains après les employés (25%). Cependant, ces investissements immobiliers sont le fait d’acteurs aux origines diverses.

3.2.3 Des acteurs d’origines ethno-géographiques diverses dans la transformation du paysage urbain

   Les villes du département de Soubré sont fortement marquées par une population ethnoculturelle hétérogène.
   Les résultats de nos enquêtes illustrés par le graphique ci-dessous, révèlent 15% d’autochtones contre 56,67% d’allochtones (baoulé et autres ivoiriens) et 28,33% d’allogènes (d’étrangers) qui sont des propriétaires urbains dans le département. Cette tendance est confirmée par Yapi-Diahou (1992) avec également 15% d’autochtones acquéreurs de terrains urbains. Cette étude de Yapi-Diahou ne distingue pas les demandeurs planteurs de ceux non paysans, mais elle permet de noter que les autochtones semblent minoritaires dans l’acquisition de terrains urbains.
   Parmi les immigrants ivoiriens, nous avons les Baoulés qui constituent le groupe ethnique qui a le plus grand effectif (29,3%) et les autres Ivoiriens (27,37%). Chez les planteurs allochtones, la motivation sociale est plus importante car les constructions sont faites pour assurer un mieux-être et loger les membres de la famille tout en répondant plus au besoin social qu’au besoin économique.

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Figure 4: Représentation du nombre de planteurs propriétaires de terrains urbains par origine ethno-géographique

   Pourtant chez les Baoulés, les revenus des planteurs subissaient un important transfert vers les régions de savanes, leurs villages d’origine au détriment des localités d’accueil (OURA, 2006 et ADOU, 2012). Ils développaient un comportement de méfiance dans la mesure où ils ont beaucoup hésité et ont mis du temps à investir leurs revenus agricoles dans l’immobilier urbain3. Mais dès les années 1995, il s’est opéré de grands changements dans leur attitude à cause des facteurs de la scolarisation des enfants qui arrivent dans les villes après la fin du cycle primaire (KONAN, 2011). A cela, il convient d’ajouter la menace récurrente des autochtones de vouloir reprendre les terres (les plantations) cédées aux immigrants. Cette situation a développé en eux le sentiment d’insécurité (foncière) dans les zones rurales, surtout avec les troubles survenus lors des élections présidentielles de 1995 (le boycott actif). Dès cette année, il s’est intensifié les menaces de dépossession des plantations, l’interdiction d’accès aux plantations pour de nombreux planteurs, destructions de biens matériels et de plantations, voire la perte de vies humaines etc. Pour ces quelques raisons, nous assistons à une prise de conscience des Baoulés qui ressentent beaucoup plus la nécessité d’investir une partie de leurs revenus agricoles dans l’immobilier urbain.
   Enfin, les allochtones sont suivis d’un nombre élevé d’allogènes qui avec 325 individus représentent 28,33%. En ce qui les concerne, les allogènes (étrangers), victimes des mêmes menaces que les allochtones, investissent également dans l’habitat, pour faire face à des charges croissantes et le coût élevé de la vie beaucoup plus ressenti à cause des fréquentes fluctuations persistantes des prix des produits de rente.
   Au total, c’est plus pour des raisons économiques que les migrants (allochtones et allogènes) s’intéressent aux investissements immobiliers urbains, car la rentabilisation des maisons de location est devenue une source de revenu remarquable. Par la même occasion, cela répond aux problèmes actuels de logement constatés dans les principales villes du département de Soubré (Buyo, Grand-Zattry, Méagui et Soubré). En faisant fortune dans l’activité agricole, les allochtones et les allogènes ont investi dans le secteur immobilier pour avoir des revenus additionnels. De plus en plus, pour les mêmes objectifs les autochtones s’intéressent aussi à l’immobilier urbain.

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3.3 Une expansion rapide de l’habitat induit par les revenus agricoles

   La croissance rapide des propriétaires de terrains urbains va façonner le paysage urbain à travers les habitats de types différents que sont : l’habitat traditionnel, l’habitat spontané, l’habitat évolutif, l’habitat de moyen et de haut standing. Leur nombre varie considérablement d’une ville à l’autre dans le département.

3.3.1 Des investissements agricoles orientés en priorité dans les villes du département

   Il s’agit ici d’analyser le niveau d’investissement immobilier des planteurs à l’intérieur et hors du département de Soubré en fonction des villes rattachées à leurs résidences.
   En comparant les taux d’investissements des planteurs dans la construction d’habitat urbain au sein du département et hors du département (tableau VII), nous constatons une inégalité du nombre de planteurs possédant des concessions urbaines.

Tableau VII: Nombre de planteurs détenteurs de concessions urbaines par villes à l’intérieur ou à l’extérieur du département

   En effet, au sein du département, c'est la ville de Soubré qui enregistre le taux le plus élevé de planteurs détenteurs de concessions urbaines. Il est représenté par 46,90%. La ville de Soubré est suivie par ordre d’importance de celle de Méagui, de Buyo et de Grand Zattry dans lesquelles nous avons respectivement 15,04% ; 14,16% et 12,06% de planteurs ayant des maisons.
   Cependant, en ce qui concerne les constructions de l'habitat extra-départementales, les planteurs de Méagui sont majoritaires avec 6,19%. Ils sont suivis par ceux de Buyo (2,54%) puis par ceux de Grand-Zattry au taux de 1,77% et 1,33% pour ceux de Soubré.
   Donc, sur un ensemble de 904 planteurs ayant investi dans les constructions en ville, la très grande majorité des planteurs (797 personnes, soit 88,16%) ont orienté leurs investissements immobiliers dans les villes à l’intérieur du département. Par contre, 107 planteurs soit 11,84%, ont choisi d’orienter leurs revenus agricoles dans l’immobilier des villes en dehors du département de Soubré. Toutefois, des choix prioritaires sont effectués par les planteurs qui décident de construire à l’intérieur du département de Soubré.

3.3.2 Des constructions urbaines réalisées en priorité dans les chefs-lieux de sous-préfecture.

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Dans le département de Soubré, les revenus agricoles sont de plus en plus investis dans les concessions urbaines.
   Les revenus des planteurs sont investis à divers niveaux dans les villes du département de Soubré. En effet, nous avons d’abord à Buyo (sous-préfecture), recensé 151 planteurs qui ont effectué des constructions urbaines (tableau VIII).

Tableau VIII: Investissements des planteurs de la sous-préfecture de Buyo dans urbain l’immobilier intra et extra-départemental

   Sur les 151 planteurs recensés, nous dénombrons 89 qui ont directement construit dans la ville de Buyo (58,94%). Ce taux élevé montre que la majorité des planteurs de la Sous-préfecture de Buyo construisent dans le chef-lieu de sous-préfecture. En dehors de cette ville, les planteurs de cette localité, ont surtout construit à Soubré, le chef-lieu du département (21,19%), Méagui (3,97%) et à Grand Zattry (0,66%). Donc ce sont 128 planteurs soit 84,76%, qui ont réalisé des investissements immobiliers dans l’espace urbain intra-départemental de Soubré.
   Quant aux investissements immobiliers urbains extra-départementaux, ils concernent seulement 23 planteurs soit 15,23% du total des planteurs de la Sous-préfecture. Les proportions des planteurs ayant investi hors sont faibles (de 0,66 à 5,96%). Seule, la ville d’Issia enregistre 5,96% de planteurs contre 1,98% à Abidjan, et 1,32% à Daloa, San Pedro et Yamoussoukro. Au total, 16,70% des planteurs de la sous-préfecture de Buyo interrogés ont construit dans des villes en dehors de celles du département de Soubré.
   Concernant la Sous-préfecture de Grand Zattry, on note 41,6% des planteurs détenteurs de maisons dans la ville de Grand-Zattry contre que 31,2% à Soubré, 8,8% à Méagui et 5,6% à Buyo. On remarque que la plupart des planteurs de Grand Zattry soit 87,2% ont investis dans la construction des concessions urbaines à l’intérieur des villes du département.
   Toutefois les villes extra départementales représentent peu d’intérêt pour eux étant donné que c’est seulement 12,8% des enquêtés sous-préfectoraux,

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qui ont orienté leurs investissements immobiliers dans ces villes. En définitive, les 125 planteurs qui ont construit en ville constituent 13,83% de l’ensemble des 904 planteurs propriétaires de concessions urbaines du département (tableau IX).

Tableau IX: Investissements des planteurs de la sous-préfecture de Grand-Zattry dans l’immobilier urbain intra et extra-départemental

   Au niveau de la sous-préfecture de Méagui, les planteurs investissent majoritairement dans les villes du département de Soubré (70,83%). Les résultats de nos investigations auprès des planteurs de cette Sous-préfecture sont contenus dans le tableau (X).

Tableau X: Investissements des planteurs de la sous-préfecture de Méagui dans l’immobilier urbain intra et extra départemental de Soubré

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   La ville de Méagui (chef-lieu de sous-préfecture) enregistre à elle seule 43,23% de ces investissements contre 16,14% à Soubré, et 7,8% à Buyo.
   Nous remarquons que les investissements dans l’immobilier au sein des villes du département sont plus importants que ceux réalisés en dehors du département. En effet, les investissements urbains extra-départementaux ont été réalisés par 29,16% des planteurs de la sous-préfecture de Méagui. Les villes du pays qui ont intéressé ces planteurs sont les chefs-lieux de département notamment San Pedro (18,23%), Gagnoa (6,77%) et Abidjan (4,16%). Au total, les 192 planteurs interrogés représentent 21,24% des 904 planteurs ayant investi dans l’immobilier urbain.
Enfin, s’agissant de la sous-préfecture de Soubré, nous notons à l’analyse des données contenues dans le tableau VIII, un taux extrêmement important de planteurs (92,59 %) qui privilégient l’investissement immobilier dans la ville de Soubré, le chef-lieu du département. En revanche ceux qui ont construit dans les autres villes du département (Méagui et Buyo) ne représentent que 4,23%.

Tableau XI: Investissements des planteurs de la sous-préfecture de Soubré dans l’immobilier urbain intra et extra départemental de Soubré

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   Au total, sur les 378 planteurs enquêtés dans la sous-préfecture de Soubré, 366 ont entrepris des investissements immobiliers intra-départementaux (Buyo, Méagui et Soubré) soit 96,82%. S’agissant des investissements immobiliers extra départementaux, ils occupent un taux extrêmement faible soit 3,18%. Ces investissements ont été réalisés dans les villes de San-Pedro (1,06%), Bouaké (1,06), Sakassou (0,79%) et Abidjan (0,26%). En somme, ces 378 planteurs représentent 41,81% des 904 planteurs ayant construit en ville.
   Au terme de cette analyse, nous nous apercevons qu’autant la mobilité est un facteur qui contribue au développement de l’économie de plantation autant elle permet de comprendre aussi la dispersion spatiale des investissements dans les constructions des maisons. Ainsi, la réalité de la répartition des revenus agricoles dans les investissements immobiliers participe à l’évolution des espaces urbains non seulement des villes du département de Soubré mais également de celles des villes extra-départementales. Il faut en outre préciser que la volonté des planteurs non originaires du département de Soubré de construire éventuellement dans les villes s’est manifestée après quelques années de séjour dans la région. En réalité, il faut savoir que c’est au terme de quelques années de résidence dans la région que les allochtones et les allogènes envisagent de chercher un terrain en ville et cela après avoir réalisé une construction dans leur village ou leur ville d’origine. Aujourd’hui, avec une rente foncière très élevée dans les villes de Buyo, de Grand-Zattry, de Méagui et de Soubré, l’investissement immobilier intéresse aussi bien les autochtones que les immigrants (allochtones et allogènes).
   Nous déduisons de notre étude que les planteurs du département de Soubré investissent plus dans l’immobilier urbain au sein du département qu’à l’extérieur du département. Ces agents de développement construisent surtout soit dans les villes auxquelles sont rattachées les zones rurales où ils mènent leurs activités agricoles, soit hors du département dans d’autres villes du pays et même en dehors du pays.

CONCLUSION

   Le département de Soubré est caractérisé par une économie de plantation en essor rapide grâce principalement aux productions du binôme café-cacao. Ainsi, les planteurs de café/cacao dominent les acteurs de l’économie de plantation dans le département de Soubré. Toutefois, au niveau de l’origine ethnoculturelle, les Baoulé (27,11%) et les étrangers (25%) sont plus présents dans la production de café et cacao pendant que les autochtones s’approprient les cultures d’hévéa et de palmier à huile.
   Cependant, la contribution des différentes cultures au revenu des ménages agricole du département de Soubré laisse apparaître que le cacao et le café constituent ensemble la source la plus importante des revenus des ménages avec respectivement 71,50 % pour le cacao et 12,30 % pour le café.
   Ainsi, le dynamisme remarquable de l’économie de plantation dans le département de Soubré, a procuré d’énormes devises aux planteurs. Les surplus des recettes tirées des cultures commerciales sont les principales sources de financement du secteur de l’habitat et d’autres activités urbaines. Ces planteurs, qu’ils soient autochtones, allochtones et allogènes ont investi dans les constructions urbaines modernes aussi bien dans les villes du département de Soubré qu’en dehors de l’espace départemental. Toutefois, les investissements immobiliers à l’intérieur du département de Soubré sont prioritairement orientés dans les chefs-lieux de sous-préfecture.

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Notes

1 Sustainable Tree Crops Programm, ENSEA, 2002
2KOUADIO Y D (2016) : Economie de plantation et dynamique urbaine dans le département de Soubré, Thèse de Doctorat unique, Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, 386 p
3Du fait des tensions récurrentes existantes dans les rapports autochtones-immigrants, les planteurs immigrants restent méfiants et réticents à entreprendre des investissements dans les localités d’accueil (OURA, 2006).

Table des illustrations

Auteur(s)

1KOUADIO Yao Daniel, 2ALOKO-N’GUESSAN Jérôme
1Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody; kyaodaniel11@gmail.com
2Directeur de recherche (Université Félix Houphouët Boigny de Cocody-Côte d'Ivoire). alokojerome@yahoo.fr

Droits d'auteur

Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan, Côte d’Ivoire)

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« Métropoles portuaires et territoires de l'hinterland en Afrique subsaharienne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 avril 2015

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