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Les pecheurs de grand-bassam face au defi d’une urbanisation galopante

1Kakou Yao Sylvain Charles, 2Koffi Ignace, 3Sekongo Largaton Guenolé

Résumé;
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English

« L’urbanisation en Côte d’Ivoire est un phénomène récent » (COTTEN A.M., 1971). Elle a progressé à partir du littoral avant d’atteindre l’intérieur du pays. Officiellement en 1893, la Côte d’Ivoire devient une colonie française et Grand-Bassam est érigée en principal centre administratif. « Immédiatement, il s’ensuit l’arrivée de compagnies de pêcheurs professionnels fanti et awran » (DOMINGO J., 1980). « Le fruit de leur pêche est essentiellement destiné à l’alimentation de la classe ouvrière des compagnies européennes de commerce » (ANOH K.P., 2007). Selon cet auteur, l’essor économique de la ville fait appel à une importante main-d’œuvre représentant un marché potentiel pour la pêche. Depuis lors, la croissance démographique s’accélère à un rythme soutenu. « Le taux d’évolution de la population est estimé à 2,71% » (INS, 2014). Face à cette croissance démographique, la mangrove de la façade lagunaire, habitat des principales ressources halieutiques, est détruite à des fins d’urbanisation. Ainsi, comparativement à la pêche artisanale maritime, la pêche lagunaire subit-elle de plein fouet, une baisse considérable de sa production. Selon le BAP1(2015), « cette activité regroupe actuellement 55% de pêcheurs, 27% de mareyeuses et 18% de transformatrices ».
L’objet de cette étude est de montrer les stratégies mises en place par les pêcheurs en vue de procurer permanemment du poisson à cette population à croissance rapide. La méthodologie utilisée est basée sur la recherche documentaire et les enquêtes de terrains.

Entrées d'index

Mots-clés : Grand-Bassam, Pêcheurs, urbanisation, production halieutique, populations locales

Keywords: Anthropogenic pressure, Land saturation, Land cover, Satellite images

Texte intégral

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INTRODUCTION

Le processus du développement de la ville historique de Grand-Bassam et de la croissance de sa population date de l’époque coloniale. « Cette population qui se serait installée depuis le XVIIIème siècle » (ANOH K.P.; 2007) a pour activité de subsistance la pêche. Celle-ci a attiré des peuples allogènes et allochtones dont les communautés y sont fortement représentées par les Fanti, Awran et Alladjan. Juste après l’indépendance de la Côte d’Ivoire dans les années 1960, la réussite de la pêche est d’une évidence incontestable dans l’ensemble de la zone littorale. « Cette activité devient un instrument de développement qui génère d’importantes ressources dont le réinvestissement permet l’urbanisation et la modernisation des agglomérations » (ANOH K.P., op.cit). Particulièrement à Grand-Bassam, le phénomène d'urbanisation provoque une hausse du prix du foncier. Du coup, l’attrait de la rente foncière amène les familles à vendre leurs espaces y compris ceux qui s’étendent jusqu’en bordure lagunaire. Il s’ensuit un déboisement sans précédent de la végétation de mangrove, source de nourritures des poissons ; ce qui explique en partie le recul de l’activité en lagune. Au niveau de l’océan, par contre, l’activité halieutique tente de se maintenir. Dès lors, comment les pêcheurs de Grand-Bassam s’organisent-ils pour améliorer leur production afin de satisfaire les besoins en poissons de cette population qui ne cesse de croître ?

METHODOLOGIE

Cette étude a débuté par une revue de la littérature. La diversité des documents consultés précise l’histoire de Grand-Bassam et donne un aperçu des populations de pêcheurs vivant sur le littoral ivoirien. D’autres renseignent sur l’urbanisation et ses conséquences en Côte d’Ivoire. Toutes les statistiques et autres informations sur les quantités débarquées de poissons et de crustacés par les pêcheurs locaux, sur le comportement des opérateurs économiques du secteur de la pêche et les valeurs marchandes de chaque espèce aquatique sont fournies par les rapports d’activités du BAP.
En ce qui concerne l’aspect démographique de cette étude, les calculs, figures et analyses ont été faits à partir des données du recensement général de la population et de l’habitat de l’institut national des statistiques (INS, 1975, 1988, 1998 et 2014). Le taux d’accroissement moyen annuel de la population de la ville de Grand-Bassam a été calculé à partir de la formule suivante :
n = différence entre l’année du premier et celle du dernier recensement,
Population finale = population totale au recensement de 2014,
Population initiale= population totale au recensement de 1975.

En somme, la revue de la littérature a permis d’orienter ce travail dans son ensemble et plus particulièrement la recherche sur le terrain. Les chefs coutumiers des villages de Modeste, de Mondoukou et de la communauté malienne du Phare2 ont été interrogés. Ce choix n’est pas le fait d’un hasard car le premier village est le front pionnier de l’urbanisation récente de Grand-Bassam et les deux autres localités sont, par ordre d’importance, les endroits où la pêche est l’activité principale des populations locales. Des entretiens, nous avons pu avoir des renseignements sur les problèmes liés à l’occupation des terres, les diverses tactiques de pêche des communautés allogènes et autochtones, leur mode d’organisation socioprofessionnelle.
Le choix de l’échantillon s’est fait en fonction des données du BAP(2015) qui enregistrent un total de 549 acteurs dont 302 pêcheurs représentant une proportion de 55%, 148 mareyeuses (27%) et 99 transformatrices (18%). Ainsi, un échantillon de 60 enquêtés a été choisi au hasard. La répartition des acteurs par catégorie socioprofessionnelle en respectant ces mêmes proportions donne 33 pêcheurs, 16 mareyeuses et 11 transformatrices soumis au questionnaire. Les observations du terrain ont aussi permis de constater le niveau d’occupation de l’espace par les opérateurs immobiliers et les particuliers. Les matériels utilisés pour mener ce travail sont constitués des fiches d’enquêtes, une caméra photo numérique pour la fixation d’images et un ordinateur pour le traitement des données recueillies.

RESULTATS

1 Des espaces halieutiques fortement dégradés par l’urbanisation

1.1. Les espaces en cours d’aménagement

Le territoire de Grand-Bassam est une presqu’île resserrée entre l’océan atlantique, le fleuve Comoé, la lagune Ebrié et ses diverticules. Ce niveau de drainage de l’ensemble du département explique l’importance des activités halieutiques. D’une superficie communale totale de 1200 hectares, l’occupation de l’espace par l’ensemble des eaux ne laisse que 72 hectares de terre émergée au périmètre urbain. La faible disponibilité d’espace habitable par l’homme est parfois source de problèmes. Les grandes cocoteraies y compris les espaces maraîchers et les terres occupées par les mangroves constituent de facto, des espaces propices pour les constructeurs immobiliers. A Grand-Bassam, aucun espace non bâti n’échappe à la convoitise des demandeurs de terrain. La présence des entreprises immobilières est très remarquable depuis l’entrée de la commune en provenance d’Abidjan. Ces entreprises occupent des espaces du village de Modeste jusqu’au centre artisanale. Elles construisent des villas et des duplex (Photos 1 et 2). Plusieurs autres sites sont en attente d’exploitation.

Photo 1 : Logements sociaux du programme présidentiel à Modeste

Photo 2 : Logements en duplex de l’entreprise indienne SIDI-INTEL


Au nombre de ces opérateurs, l’on note la présence de "Ismaël immobilier" spécialisé dans les locations-ventes, "SIDI-INTEL" avec la cité SIDI, "EICER SARL" promoteur de la Cité ARIANE I et "SCI les Rosiers". On y trouve aussi des sites du programme présidentiel de construction des logements sociaux de 2 à 6 pièces. A l’intérieur de la ville, aussi bien des particuliers que des services administratifs publics ou privés construisent aussi des bâtiments de valeur. En outre, la quasi-totalité des espaces urbanisés se présentent sous-forme d’îlots de constructions localisés surtout au sud de l’autoroute (Carte1). Tous les sites acquis ne sont pas encore exploités dans leur totalité par leurs propriétaires car plusieurs font l’objet de conflits.

Carte 1 : Vue générale du paysage actuel de Grand-Bassam


Cette carte montre la progression de l’urbanisation et la dégradation du couvert végétal sur le territoire bassamois. La mangrove a pratiquement disparu entre la lagune Ouladine et les espaces urbanisés, accentuant ainsi la pauvreté des eaux en poissons. L’ouverture définitive de l’embouchure est une solution pour la relance de la pêche.

1.2. Urbanisation et transformation de l’espace halieutique

A ces espaces, s’ajoutent les bordures des eaux beaucoup prisées pour la douceur de vie qu’elles procurent. La chaleur y est de moindre importance à cause de la brise dégagée par la lagune et l’océan. Tous les weekends et même les jours ordinaires, de milliers de touristes nationaux et étrangers viennent profiter de la générosité de la nature. Ainsi, ces endroits sont aménagés pour servir d’espace de repos et de loisir mais aussi de lieux d’habitation (Photo 4). La bordure lagunaire de Grand-Bassam est d’ordinaire colonisée par la mangrove utile à la reproduction des espèces aquatiques. Sur cet espace, elle influence la température, l’humidité et la disponibilité en lumière. En plus, elle injecte de l’eau dans l’atmosphère par évapotranspiration de ses feuilles en contribuant notablement aux précipitations. La destruction de celle-ci impacte négativement les activités halieutiques. Elle a pour conséquence directe, la réduction des précipitations, un ébranlement de l’espace par la sécheresse et l’augmentation de la mortalité des ressources aquatiques.

Photo 3 : Site de l’échouage de la pêche artisanale convoité par des opérateurs économiques

Photo 4 : Bordure lagunaire auparavant occupée par la mangrove et aménagée pour servir d’espace de loisir

Ainsi, le déboisement de la mangrove à des fins d’urbanisation constitue un désastre écologique majeur dont les effets sont fortement ressentis sur le climat et la production halieutique dans l’espace lagunaire. Même les lieux d’échouage des pirogues (Photo 3) sont souvent arrachés aux pêcheurs pour des constructions pérennes.

2. Evolution de la population urbaine et de la production halieutique

2.1. Croissance démographique et consommation du poisson en milieu urbain

La croissance démographique de la ville de Grand-Bassam se fait de façon régulière (Figure 1) au taux moyen de 2,71% par an.

Figure 1 : Evolution de la population de la ville de Grand-Bassam de 1975 à 2014

Cette population qui était de 25 808 habitants en 1975 est passée successivement à 41 825 habitants en 1988, 53 218 habitants en 1998 puis à 75 621 habitants en 2014. Il a fallu plus de 20 ans pour constater un premier doublement. En somme, de 1975 à 2014, le volume de la population bassamoise a plus que triplé. Elle se caractérise par sa jeunesse car 45,62% ont moins de 20 ans. La catégorie effectivement en activité est de 47,69%. En fin, les personnes âgées de plus de 56 ans ne sont que 6,69%. Cette population constitue une clientèle potentielle pour le marché du poisson.

Figure 2 : La pyramide des âges de la population urbaine

La pyramide des âges (Figure 2) confirme bien cette structuration de la population bassamoise avec une base large et un sommet effilé qui dénote d’une prédominance du nombre de jeunes sur celui des adultes et des vieillards. En plus, entre 18 et 35 ans, la population masculine surpasse celle des femmes avec un écart de 4053 habitants équivalant à 5,43% de la population totale. Pour cette population, la disponibilité en ressources halieutiques en 2015 a été de 315,10 tonnes alors que leurs besoins sont estimés à 492,10 tonnes. Ces besoins n’ont été satisfaits qu’à 64%. Il ressort de cette observation que les 9 entrepôts frigorifiques que compte la ville et les productions artisanales n’ont pu satisfaire le besoin global.

2.2. La productivité fluvio-lagunaire et maritime

Les pêcheurs de Grand-Bassam ont produit en 2014, 126,803 tonnes de poissons frais, 19,716 tonnes de crustacés et mollusques et 102,380 tonnes de poissons fumés ; soit un total de 248,899 tonnes. En 2015, la production des pêches locales est en nette augmentation car la quantité débarquée de poissons frais est de 1,10 tonne pour la pêche continentale, 215 tonnes pour les pêches maritime et lagunaire et celle des poissons transformés a atteint 119 tonnes. Cela donne un total de 315,10 tonnes. Les espèces les plus commercialisées sont, par ordre d’importance, Brachydeuterus auritus (friture), Sphyraena sp (petit brochet), Cloroscombrus chrysurus (plat-plat), Pseudotolithus senegalensis (ombrine), Pomadasys jubellini (carpe blanche), Sphyraena pisca (brochet) et Sardinella aurita (sardinelle). S’agissant des crustacés, ce sont le Callinecte sp (crabe courant), Cardiosoma armatum (crabe poilu) et Penaeus sp (crevettes). En dépit de cette variété d’espèces de poissons et de crustacés, les productions locales demeurent faibles au regard la croissance démographique. Cette situation oblige les commerçants à recourir aux poissons congelés importés.

3. La structuration de l’espace halieutique dans le département de Grand-Bassam

3.1. La dynamique de pêche dans l’espace de production halieutique

Dans le département de Grand-Bassam, l’espace de production est constitué de la lagune Ebrié, du fleuve Comoé et l’océan atlantique. Il est exploité de façon artisanale par une population diversifiée. Les filets maillants, les nasses et les hameçons sont utilisés dans l’espace fluvio-lagunaire. Les matériaux utilisés pour leur confection diffèrent selon les peuples. La balance à crabes est utilisée uniquement en lagune, les sennes sont spécifiques à la pêche maritime et dans une moindre mesure dans la lagune.
Les Maliens exploitent la lagune et le fleuve Comoé. Les Appoloniens ou N’zima se répartissent aussi bien en lagune qu’en mer. Quant aux Abouré et Ehotilé, ils ne pratiquent que la pêche lagunaire. Cette répartition géographique est en rapport avec l’histoire, les us et coutumes de ces peuples. Sur la bordure lagunaire, les pratiques de pêche de certains peuples s’orientent vers la capture d’espèces spécifiques. Par exemples, les Béninois pêchent surtout les crevettes et les crabes. Chacune des composantes ethniques adapte ses techniques au milieu aquatique exploité et à son environnement socioéconomique. En revanche, leurs homologues maliens ont des engins adaptés à la capture des carpes (Pseudotolithus epipercus) et des machoirons (Chrysichtys nigrodigitatus). Il résulte de la diversité des techniques de travail des captures de toutes sortes d’espèces de poissons et de crustacés. De ce fait, on retrouve sur les espaces commerciaux, plusieurs espèces en provenance des trois milieux aquatiques que sont l’océan, la lagune et le fleuve. A Moossou la récolte des huîtres se développe ces dernières années par la jeunesse autochtone. Afin d’accroître la production locale, le secteur de la pêche est encadré par une administration : la Direction Départementale de Productions Halieutiques (DPH) à laquelle est intégré le BAP (Bureau d’Aquaculture et des pêches).

3.2. Les espaces socio-économiques structurants

Les acteurs de la pêche sont au nombre de 549 dont 55% de pêcheurs, 18% de transformatrice et 27% de mareyeuses. Les Fanti et Awran sont installés tout au long de la portion littorale bassamoise dans les villages de Mondoukou, Azuretty, Mohamé et le Quartier-France. Ils pratiquent une pêche collective en mer à la senne et aux filets maillants avec de grandes embarcations motorisées ou non. La communauté de pêcheurs ghanéens est organisée en compagnies. Chaque compagnie se compose d’une équipe de 15 à 20 personnes dont le chef est généralement le propriétaire du matériel. Ce dernier choisit un chef d’équipe qui recrute le personnel de la compagnie. Il distribue les rôles, donne l’orientation du travail et rend compte régulièrement à son chef. La répartition des gains se fait au retour de chaque sortie de pêche, après la vente des poissons sur la plage. Les Ghanéens sont majoritaires dans la pêche car ils forment 77, 17% des acteurs. La pêche individuelle est surtout pratiquée par les Maliens (14,80%), les Ivoiriens (4, 35%) et Béninois (1,56%). Les Maliens sont installés à la périphérie du « Phare », tandis que les campements des autres allogènes se localisent à proximité d’Ebrah et de Vitré2. Chacune des communautés de pêcheurs allogènes est structurée autour d’un chef qui veille au maintien de la cohésion sociale.

3.3. L’arrière-pays de consommation et de commercialisation

L’arrière-pays de consommation et de commercialisation des produits de la pêche part du département de Grand-Bassam jusqu’à ses environs. La qualité des voies de communication facilite les transactions. Grand-Bassam, Bonoua, Adiaké et Abidjan sont les principaux marchés d’écoulement des produits de la pêche. Les clientes des mareyeuses proviennent essentiellement de cet arrière-pays. L’approvisionnement en poisson destiné à la commercialisation se fait directement sur la plage à l’accostage des embarcations. Pour ces femmes, une ou deux semaines peuvent suffire pour épuiser un stock important de poissons. Par ailleurs, les quantités invendues de la journée sont soigneusement conservées.
L’importation des produits de la pêche est liée à l’insuffisance de la production locale et à la demande de la clientèle. A cet effet, le port d’Abidjan est le principal lieu d’approvisionnement des mareyeuses et des vendeurs de poissons. Ces derniers réalisent d’importants bénéfices dans ce travail. Leur gain moyen journalier varie entre 8 000 et 10 000F CFA. Ce gain peut parfois atteindre 40 000 FCA quand la provision est suffisante. L’importance du bénéfice journalier dépend donc de la quantité de la provision. C’est pourquoi, les mareyeuses peuvent dépenser plus que la somme de 300 000 F CFA pour s’approvisionner en poissons. La vente à perte est rare car ces femmes maîtrisent les techniques de commercialisation. Cependant il n’est pas exclu que des palabres aient lieu entre vendeuses et acheteuses. Ces cas surviennent lorsque les demandes ne sont pas satisfaites ou quand les commandes sont vendues à d’autres acquéreurs. Ces mésententes temporaires trouvent toujours des solutions.
Sur les différents points de ventes, la commercialisation des produits de la pêche se fait sous le contrôle des agents des services décentralisés. Ils encaissent 250F CFA ou 200F CFA par jour en fonction de la taille des marchés. Les ventes de poissons frais, fumés et de crustacés sur les marchés ont été estimées à 91 447 500F CFA en 2005, à 320 066 250F CFA en 2010 puis à 365 790 000F CFA en 2015. Ces valeurs marchandes triplent en moyenne tous les 5 ans et montrent les efforts fournis par les opérateurs du secteur halieutique pour satisfaire les besoins des populations en poissons.

DISCUSSION

La ville de Grand-Bassam s’urbanise à un rythme très accéléré. Les entreprises immobilières y sont en compétition en vue d’offrir de meilleures conditions de vie aux populations. Or, elles occupent les aires agricoles et les espaces colonisés par la mangrove, habitat des principales ressources halieutiques, entrainant ainsi, la baisse ou la disparition de ces activités. « Le phénomène urbain constitue une préoccupation majeure car le rythme de la croissance démographique est souvent sans rapport avec celui du développement des capacités de productions économiques » (ANTOINE P., 1997). En plus, les problèmes fonciers qui en résultent sont très multiformes, d’autant plus que les mêmes terrains sont attribués à la fois à plusieurs acquéreurs. Ces problèmes fonciers existent entre particuliers, entre entreprises immobilières et autochtones villageois, entre promoteurs immobiliers eux-mêmes, enfin entre pêcheurs et toutes personnes ayant des visées sur les lieux d’accostage des pirogues. Dans ces différents cas, chacun accuse l’autre de vouloir lui exproprier son espace.
En somme, l’occupation de la bordure lagunaire par des constructions pérennes transforme l’espace halieutique en un espace de loisir. Elle entraine la diminution des aires de pêches et partant, la baisse de la production halieutique.
Selon WONDJI C., 1976, « la croissance rapide de la population de la ville de Grand-Bassam est liée à son histoire coloniale ». Après son érection en capitale en 1893, elle devient le principal centre d’impulsion économique avec des comptoirs de commerce qui propulsent son développement économique et social, ce qui en fait une zone privilégiée de destination migratoire. « Les Ghanéens, principaux acteurs de la pêche, issus des groupes ethniques awran et fanti y arrivent à la fin du XXème siècle » (DOMINGO J. ; 1980). Depuis cette époque, ils occupent les sites de Mondoukou, Azuretty, Mohamé et du Quartier-France. Point de départ de la pêche artisanale maritime en Côte d’Ivoire, Grand-Bassam accueille les premières véritables équipes de pêcheurs entre 1890 et 1900. Juste après cette période, le poids économique de la ville se renforce avec les Wharfs dont le premier est construit en 1901 et le second en 1923. Ces infrastructures, permettent d’effectuer les échanges maritimes avec l’Europe jusqu’à l’ouverture du canal de Vridi et la mise en service du port autonome d’Abidjan. Érigée successivement en commune mixte en 1914, en commune de plein exercice en 1955 puis en sous-préfecture en 1965, Grand-Bassam bénéficie d’un niveau d’équipement administratif et commercial satisfaisant pour être un pôle d’attraction pour ses espaces périphériques. Ainsi, le déplacement massif des populations répond à un besoin de trouver un emploi stable. « Déjà dans les années 1945-1950, le départ des aînés vers les villes pour se scolariser permettait une diminution de la pression foncière, une baisse du nombre des exploitants agricoles et l'apport de revenus étrangers à l’agriculture » (CORMIER-SALEM, 1983). Avec l’insuffisance de terres agricoles de nos jours, les jeunes se déplacent vers la ville pour constituer une main-d’œuvre dans les activités des secteurs secondaires et tertiaires. La pêche, activité reléguée au second rang par la jeunesse autochtone, est de plus en plus investie par les allogènes. Ces derniers doivent se soumettre à la rigueur du système de gestion imposé par les populations autochtones. Pour DOMINGO J. (op.cit.), « l’essor urbain et ses possibilités d’emplois sont parmi les facteurs déterminants de la désaffection des Ivoiriens envers la pêche ». Aujourd’hui, ils ne représentent plus que 4,35% des pêcheurs.
Selon l’INS (2014), « la population de la ville de Grand-Bassam croît rapidement à un rythme régulier au taux de 2,71% ». Elle représente plus de 80% de la population communale. Cette croissance, aux dires de (BOUTEILLIER J., 1971), respecte les trois principales caractéristiques de la croissance démographique en Côte d’Ivoire : « un taux d’accroissement naturel élevé, une immigration massive en provenance des états voisins, une augmentation de la population différenciée suivant les régions et suivant le milieu rural ou urbain ». La pyramide des âges (Figure 2) confirme ces faits: la base large indique qu’il ya une forte natalité et un taux de mortalité élevé notamment parmi les enfants de 0 à 5 ans. Le sommet effilé exprime une faible espérance de vie. Le flanc débordant de la pyramide dans les tranches d’âge de 20 à 35 ans au niveau des hommes montre que la demande masculine d’emploi est très accrue. Cette tranche d’âge regroupe la majorité des migrants.
Toutes ces populations constituent un marché potentiel de consommation des produits de la pêche. Leur besoin en poissons est estimé à 492,10 tonnes, soit une moyenne de consommation de 6,51kg/habitant/an alors que la production locale pour l’année 2015 n’a été que de 315,10 tonnes. Le manque à gagner de 177 tonnes correspond aux besoins non satisfaits de 2,34 kg/habitant/an. « La production fluvio-lagunaire étant faible, la pêche artisanale maritime a fourni les 90% de la production locale » (BAP, 2015). Cette production est largement en deçà des attentes exprimées.
De façon générale, l’activité de la pêche est pratiquée individuellement. Cependant, la flotte artisanale ghanéenne se compose d’équipes appelées compagnies qui peuvent être formées de 15 à 20 personnes. « Les affinités ethniques déterminent la formation des compagnies, bien que l’on trouve, exceptionnellement des compagnies artisanales formées de pêcheurs de différentes nationalités » (KAKOU C., 2013). La parenté linguistique qui unit les fanti, awran et N’zima facilite la collaboration. CORLAY (1979), indique que « l'activité halieutique est considérée comme un système, qui engendre un espace spécifique: l'espace halieutique, structure géographique ambivalente se développant à la fois sur terre et sur mer et dont l'élément liquide, situé à « l'amont », représente l'espace de production halieutique ». A Grand-Bassam, la gestion de l’espace de production (l’océan atlantique, la Comoé et la lagune Ebrié) est officiellement confiée au BAP. Ses missions consignées dans ses rapports d’activités (2005, 2009,2010, 2011et 2014) sont relatives à l’arrêté n°013/MINAGRA/du 17 mai 1999 portant création et organisation des zones d’activités halieutiques, des bureaux des pêches et d’aquaculture. Elles consistent à surveiller, contrôler et établir les statistiques des pêches, à recenser, sensibiliser, informer et former les opérateurs économiques. Ainsi en 2005, le BAP a délivré aux acteurs travaillant dans la légalité, des cartes et des licences de pêches. Ces documents ont permis à ce service d’engranger la somme de 426 500 FCFA. En 2009, un total de 151 documents d’une valeur de 775 000 FCFA a été délivré. Cependant, le manque de moyens de locomotion, le nombre très restreint des agents et la vastitude de leur zone d’intervention constituent des difficultés. Cette zone d’intervention part de Port-Bouët à Bonoua en passant par Grand-Bassam.
Concernant la commercialisation des produits locaux, les mareyeuses parcourent les marchés de Bonoua, Adiaké, Grand-Bassam et d’Abidjan, surtout avec du poisson fumé. Bien que la croissance économique engendre la création d’autres emplois, notamment dans l’artisanat et le tourisme, le développement des infrastructures routières élargissent les possibilités d’écoulement de la production halieutique locale vers l’arrière-pays. Cette production provient essentiellement de la pêche maritime pratiquée par les professionnelles Awran, Fanti et N’zima. « La dynamique de leur activité s’explique par leur organisation en compagnies. Le mode de répartition des bénéfices dépend, bien entendu, du mode de financement de l’entreprise » (DOMINGO J.; op.cit.). En dépit de leur présence massive sur la façade maritime, la production de la pêche demeure insuffisante. De ce fait, plusieurs femmes de ménage qui exercent leur activité professionnelle à Abidjan y font directement leurs achats. Pour le gain économique que rapporte le poisson, des vendeurs occasionnels apparaissent à la veille des périodes de fêtes. Ils s’approvisionnent au port d’Abidjan et avec les producteurs locaux.

CONCLUSION

Les opérateurs économiques du secteur halieutique de Grand-Bassam travaillent dans l’intérêt d’atteindre l’autosuffisance en poissons face à la démographie galopante. En dépit des nombreux efforts fournis, ces acteurs sont confrontés à de réelles difficultés. Depuis la fermeture de l’embouchure, la productivité lagunaire a fortement baissé. Elle est accentuée par le déboisement de la mangrove, servant d’abris, de frayère et de nurserie pour les juvéniles de poissons et de crustacés. Face à ces contraintes dont la liste n’est pas exhaustive, l’activité de la pêche n’est viable que dans l’espace maritime. Celle-ci fournit les 90% de la production locale. Cela est possible grâce au courage et à une organisation socioprofessionnelle très structurée des Awran et Fanti basés à Mondoukou, Azuretty, Mohamé et au Quartier-France mais aussi à une administration des pêches très active dans sa zone d’intervention. Afin de palier l’insuffisance de la production locale, le poisson importé reste le principal pourvoyeur des marchés. Les bassamois sont convaincus que la solution à l’amélioration de la production des pêches demeure l’ouverture définitive du grau, corridor écologique qui conditionne les échanges hydro-biologiques. Pour eux, la mise en communication de la mer avec la lagune est indispensable pour la reproduction de nombreuses espèces de poissons et de crustacés. Quoi qu’apparaissant comme un phénomène démographique fondamental et irréversible, l’urbanisation peut être circonscrite afin de protéger la mangrove et ses ressources.

Bibliographie

ANOH K.P., 2007, "Dynamique de l’occupation du littoral à des fins halieutiques et aquacoles", in Revue du CAMES Série B, vol.009N°2, pp.345-354

ANTOINE P., 1997, "Urbanisation en Afrique et ses perspectives", Programme FAO Approvisionnement et distribution alimentaires des villes, Revue « aliments dans les villes », Rome (Italie), 21p.

BAP., 2005, 2009, 2010, 2011, 2014,2015,"Rapport d’activités du service des pêches et d’aquaculture de Grand-Bassam"

BOUTILLIER J.L., 1971, "Croissance démographique et croissance économique en Côte d’Ivoire", ORSTOM, pp.73-79

CORLAY J.P., 1979, "La notion d'espace de production halieutique : proposition méthodologique d'étude à partir de l'exemple danois" In Norois, n°104, pp. 449-466

CORMIER-SALEM M.C., 1983, "La pêche en Côte d’Ivoire, mise au point des connaissances et perspectives", Mémoire du DEA troisième cycle de Géographie, Université Paris X Nanterre, 135p.

COTTEN A.M., 1971, "Le développement urbain et la polarisation de l’espace : l’exemple de la Côte d’Ivoire" in tiers monde, tome 12, n°45, la ville et l’organisation de l’espace dans les pays en voie de développement, pp.167-174

DOMINGO J., 1980, "Aspect de l’évolution récente des pêches artisanales en Côte d’Ivoire", in Norois N°106, avril-juin, pp.181-198

FAO., 2009, "L’importance des forêts de mangrove pour la pêche, la faune sauvage et les ressources en eau en Afrique", Bureau Régional de la FAO pour l'Afrique, Accra, 151p.

INS., 1975, 1988, 1998,2014, "Répartition de la population de la ville de Grand-Bassam par tranche d'âge selon le sexe"

KAKOU.Y.S.C., 2013, "Pêche et développement socioéconomique en lagune Ebrié : Cas des sous-préfectures de Grand-Bassam et de Bingerville", Thèse de Doctorat, Université Felix Houphouët-Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire), 276P

Notes

1Le BAP (Bureau d’Aquaculture et des Pêches) encadre les acteurs de la pêche dans les localités où il est en service. Il travaille sous l’autorité de la Direction de Productions Halieutiques (DHP).
2La zone périphérique du « Phare » (quartier qui porte ce nom à cause du dispositif lumineux de l’époque coloniale) regorge d’une importante communauté de pêcheurs allogènes maliens. Leur campement se situe à proximité de la lagune.

Table des illustrations

Auteur(s)

1Kakou Yao Sylvain Charles, 2Koffi Ignace, 3Sekongo Largaton Guenolé
1Géographe, attaché de recherche au centre de recherche en écologie (CRE)Université Nangui-Abrogoua (Abidjan), charleskakou01@gmail.com
2Historien, attaché de recherche à l’Institut d’Histoire, d’Art et d’Archéologie Africains Université Félix Houphouët Boigny(Abidjan),massa.issan@yahoo.com
3Géographe, attaché de recherche au centre de recherche en écologie (CRE)Université Nangui-Abrogoua (Abidjan), sekongoguen@yahoo.fr

Droits d'auteur

Université Felix Houphouët Boigny de Cocody, Abidjan, Côte d’Ivoire

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« Métropoles portuaires et territoires de l'hinterland en Afrique subsaharienne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 avril 2015

Appel à contribution
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