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67 Analyse de la dynamique de l’occupation du sol dans le terroir Kiembara de 1986 à 2015 (Nord de la Côte d’Ivoire)

1Adjoba Marthe KOFFI-DIDIA, 2Tiécoura Hamed COULIBALY

Résumé;
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Situé dans la partie septentrionale de la Côte d’Ivoire, le terroir Kiembara est confronté à de nombreuses mutations liées aux aménagements spatiaux. Pour mieux saisir ces mutations, cet article essaie d’analyser les dynamiques d’occupation du sol dans le terroir Kiembara. L’étude s’est effectuée sur la base de l’analyse diachronique d’images satellites Landsat de 1986, de 2015 et de données collectées à partir de recherches bibliographiques et d’enquêtes de terrain.

Les transformations observées entre 1986 et 2015 se traduisent par l’augmentation des zones d’habitation (6,31%), des surfaces occupées par la végétation (5,84%), des superficies des plans d’eau (0,03%) et des espaces de production des cultures d’anacarde et de mangue (4,10%). La conséquence de cette dynamique spatiale est la réduction des espaces de production des cultures vivrières et du coton (-14,16%). Les mutations agraires constatées résultent aussi du développement urbain, notamment celui de la ville de Korhogo qui gagne du terrain sur les espaces agricoles. Ainsi, l’économie de l’arboriculture et l’urbanisation se combinent pour accélérer les transformations d’une société à dominante rurale.

Entrées d'index

Mots-clés : Terroir Kiembara – développement agricole - milieu rural - occupation du sol – urbanisation

Keywords: Kiembara land – agricultural development – rural land use - urbanization

Texte intégral

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INTRODUCTION

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Le terroir se définit comme le produit de l’exploitation par une société humaine des potentialités d’un espace physique. Il fait l’objet de nombreuses expériences de terrain et d’écrits dans différents pays. Pour bon nombre de géographes, c’est un espace approprié par une communauté humaine qui construit au cours de son histoire un ensemble de traits culturels distinctifs, de savoirs et de pratiques fondés sur un système d’interactions entre le milieu naturel et les facteurs humains (Prevost, 2014). Un courant de géographes ruralistes dans le contexte africain a fait du terroir un concept élargi à l’espace mis en valeur par une communauté rurale dansle cadre territorial d’un développement socio-économique (Sautter et Pelissier, 1964). C’est un objet d’étude qui est toujours d’actualité dans ce contexte de mondialisation et de mutations. En effet, les terroirs sont des espaces vivants et innovants qui sont sujets à diverses formes de mutations sous l’influence de nombreux facteurs, notamment les politiques agricoles des États (Le Guen 2001 ; Dry, 2008), la croissance démographique et l’expansion urbaine (Renard, 2002). Ces évolutions sont souvent perceptibles à travers des études de cas des dynamiques de l’occupation du sol de différents terroirs. Aussi, sommes-nous intéressés au terroir Kiembara, situé dans le nord de la Côte d’Ivoire. Le terroir Kiembara est un sous ensemble du vaste terroir sénoufo. Il fait partie de la zone dense du pays sénoufo avec une charge démographique supérieure à 100 habitants / Km2 (INS, 2014). Administrativement, il couvre les sous-préfectures :de Dassoungboho, Tioroniaradougou, Sohouo, Koni, Lataha et de Korhogo (voir figure 1).
L’attractivité économique du terroir est liée à la présence de la ville de Korhogo qui est une plaque tournante du commerce transfrontalier à travers le triangle Korhogo (Côte d’Ivoire) Sikasso (Mali) Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). Cependant, le peuple Kiembara est traditionnellement agriculteur (Coulibaly, 1978). L’évolution de l’activité agricole est tributaire des éléments biophysiques du terroir. En effet, ce terroir est marqué par un relief de bas plateaux cuirassés (Delville et al, 1996), de sols ferralitiques et ferrugineux et une végétation dominée par la savane arborée avec un climat tropical de type soudano-guinéen à deux saisons (une saison sèche et une saison pluvieuse). Le caractère unimodal du climat entraine le développement d’une agriculture pluviale et des cultures de contre saison localisées à proximité des cours d’eau.
Le terroir Kiembara connait une mutation de son espace agraire à partir des années 1970 avec l’implantation des projets de développement agricole, notamment la culture du coton vulgarisée par la Compagnie Française pour le Développement du Textile (CFDT) et la Compagnie Ivoirienne pour le développement du Textile (CIDT) ; la reforestation avec l’anacardier et la riziculture irriguée initiée par la Société de Développement du Riz (SODERIZ). Ces projets redynamisent l’économie rurale et favorisent le passage d’une agriculture d’autoconsommation à une production marchande. En effet, de 1963 à 1971, la production de coton subit une augmentation de 10%. De 1971 à 1982, le taux d’accroissement des superficies de coton est de 18,96 % (Le Guen, 2001). Entre 1960 et 1985, les surfaces de production du riz augmentent de 200% et la croissance du niveau de la production locale est de 300%. L’évolution de la production et des surfaces emblavées n’est pas sans conséquences

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sur les modes d’occupation du sol. En outre, la récente dynamique urbaine du terroir renforce les mutations spatiales engendrées par le développement de l’agriculture marchande.
Quelles sont donc les types d’occupation du sol du terroir Kiembara ? Quels sont les facteurs explicatifs des mutations observées ? Quels en sont les effets socioéconomiques ?

L’objectif de cet article est d’analyser les dynamiques d’occupation du sol du terroir Kiembara. Spécifiquement, il s’agit de décrire les types d’occupation du sol de 1986 à 2015 et de mettre en évidence les facteurs de la dynamique d’occupation du sol ainsi que les effets socioéconomiques.

Figure 1 : Localisation du terroir Kiembara

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1. Méthodologie

La méthodologie utilisée s’articule autour de la collecte de données et leurs traitements.

-Les données collectées
Nous avons eu recours aux images satellites Landsat TM, scènes 197/53 et 197/54 (16/01/1986) et Landsat OLI/TIRS scènes 197/53 et 197/54 (16/01/2015). Elles ont une résolution spatiale de 30 mètres. Les images satellites ont été utilisées pour détecter les dynamiques d’occupation du sol dans le terroir. En plus des images satellites, une recherche bibliographique et une enquête de terrain ont été effectuées. Réalisée de Mars à Mai 2015, l’enquête de terrain s'est effectuée sur la base d’entretien et d’administration de questionnaire. Les entretiens ont eu lieu avec la direction du ministère de l’agriculture et celles du ministère de la construction et de l’urbanisme, l’Autorité de Régulation des filières Coton Anacarde (ARECA), les ONG de développement rurale et les chefs coutumiers. Le questionnaire a été administré à Tioroniaradougou et dans les villages de Torgokaha, Sologo et de Fodonition. Lechoix raisonné a été privilégié pour l’administration du questionnaire. Ce choix est justifié par l’indisponibilité de données fiables sur la population agricole du fait de la crise militaro politique de 2002 à 2010, celle-ci a entrainée d’importantes vagues migratoires. Aussi, le dernier recensement agricole de 2001 est antérieur à cette crise militaro-politique et les résultats du RGPH 2014 étaient indisponibles pendant la période de l’enquête.
Les données collectées concernent les volumes de production des cultures de rapport, les rendements agricoles, le prix de commercialisation des produits agricoles et les facteurs de dynamique urbaine. Les données obtenues ont fait l’objet de différents traitements.

-Traitement des données
Pour le traitement des images satellites, la classification supervisée est utilisée. Des campagnes de terrains ont été organisées pour identifier les types d’occupations du sol. Cinq principaux types d’occupation du sol sont retenues : Eau, Sol nu / Habitat, Culture / Jachère, Forêt / Savane et Mangue / Anacarde. La classe Culture / Jachère représente l’occupation spatiale des cultures vivrières, des maraîchers, de la culture du coton et des espaces mis en jachère. Les différents éléments n’ont pu être dissociés car la culture du coton est associée aux cultures vivrières sur 40% des surfaces emblavées (Sery, 2005). Pour faciliter la discrimination entre la végétation (Forêt/savane) et les cultures pérennes (mangue et l’anacarde), nous avons eu recours à la BD-Géo de 2005 (la carte d’occupation du sol réalisée par le Centre de Cartographie et de Télédétection).

À l’aide d’un GPS, nous avons procédé à l’identification des classes d’occupations du sol sur des zones d’entraînement. La méthode du ‘’maximum vraisemblance’’est utilisée pour cette étude. Elle est très utilisée pourles classifications supervisées et est considérée comme la plus performante dans la production des cartes thématiques dans le domaine de l’occupation du sol (Kouassi, 2007). C’est une méthode probabiliste où le logiciel calcule la probabilité de chaque pixel de l’image d’appartenir à telle ou telle classe à partir des sites témoins. Les résultats des classifications des images ont servi à l’élaboration d’une base de données sur les types d’occupation du sol. Les données ont étéexploitées dans un logiciel SIG (ArcGis 10.2.2) pour des analyses et la production des cartes d’occupation du sol de 1986 et de 2015. Outre le traitement des images satellites, les données issues de la recherche

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bibliographique et des enquêtes de terrains ont fait l’objet de traitements qualitatif et quantitatif pour mettre en évidence les facteurs de la dynamique d’occupation du sol dans le terroir.

2. Résultats et analyses

L’analyse et l’interprétation des résultats obtenus s’articulent autour de trois points : les dynamiques spatiales, les facteurs explicatifs et les effets sur le milieu et le cadre de vie des populations rurales.

2.1. Analyse des types d’occupation du sol de 1986 et de 2005

2.1.1. Les types d’occupation du sol en 1986

En 1986, l’occupation du sol du terroir Kiembara est dominée par les zones de culture et de jachère.

Figure 2 : L’état de l’occupation du sol du terroir Kiembara en 1986

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Cette classe représente 47,95% de la superficie totale (figure 2). Les principales zones de culture / jachère se localisent à proximité des centres urbains et dans l’est du terroir. Ces zones sont le domaine de production des principales cultures annuelles notamment le coton, le riz et le maïs. Les classes sols nus / habitats et forêt / savane occupent respectivement 22,39 % et 19,25 % de la surface du terroir. La classe eau est dominée par les barrages hydro-agricoles. Ces barrages ont été construits dans le cadre des projets de développement rizicoles à partir de 1970, leursuperficie occupe0,26% du terroir en 1986.

2.1.2. Les types d’occupation du sol en 2015

En 2015, les surfaces de culture / jachère occupent une superficie de 44929,19 ha, soit 25,09 % du terroir (figure 3). Les sols nus et l’habitat représentent 32,59% de la surface totale. Ils se localisent principalement à Korhogo et dans le nord du terroir.

Figure 3 : L’état de l’occupation du sol du terroir Kiembara en 2015

La végétation occupe 28,69 % du terroir contre 13,36% pour les surfaces de cultures pérennes (mangue / anacarde). La superficie de l’eau augmente entre 1986 et 2015 ; elle constitue 0,32% du pays Kiembara en 2015.

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2.1.3. Les dynamiques de l’occupation du sol du terroir Kiembara entre 1986 et 2015

La cartographie des cinq classes d’occupation du sol permet d’établir une analyse diachronique des mutations spatiales du terroir.L’analyse des figures 2, 3 et du tableau 1 met en évidence les mutations générales de l’occupation du sol. En 29 ans, nous observons une augmentation respective des superficies des plans d’eaux, du bâti, de la végétation et des cultures de mangue / anacarde. Par contre les surfaces de culture et de jachère subissent une régression 22,9% (Tableau 1). La classe eau a une évolution spatiale de 0,6 %. Pour le bâti et les sols nus nous constatons une expansion des surfaces de 10,2%. L’emprise spatiale de la végétation croît d’environ 9,44%. Les superficies de production de la mangue et l’anacarde augmentent de 3,21%.

Tableau 1 : Évolution de l’occupation du sol du terroir Kiembara entre 1986 et 2015

Les transformations observées entre 1986 et 2015 se traduisent par l’augmentation des zones d’habitation (6,31%), des surfaces occupées par la végétation (5,84%), des superficies des plans d’eau (0,03%) et des espaces de production des cultures pérennes telles que l’anacarde et la mangue (4,10%). En revanche, on note une importante réduction des espaces de production des cultures vivrières et du coton (-14,16%) (Tableau 2).

Tableau2 : Taux d’évolution annuel de l’occupation du sol de 1986 à 2015



Ces évolutions trouvent leur explication dans la conjugaison de plusieurs facteurs.

2.2. Des mutations spatiales tributaires de multiples facteurs

À partir de nos observations, deux principaux facteurs de mutation sont identifiés : l’urbanisation et le développement agricole.

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2.2.1. L’urbanisation : principal facteur de déprise agricole autour des chefs-lieux de Sous-préfecture

Composé de deux sous-préfectures (Korhogo, Tioroniaradougou) en 1960, le terroir Kiembara est morcelé en six sous-préfectures (Korhogo, Tioroniaradougou, Dassoungboho, Sohouo, Koni et Lataha) en 2011 par le décret n°2011-262 du 28 septembre 2011 portant organisation du territoire national. Le découpage administratif entraine d’importantes opérations d’aménagement des entités territoriales. Le lotissement des espaces ruraux réduit les zones de production agricole des populations rurales. L’espace dédié aux cultures régresse au profit des zones d’habitations. Ainsi, on assiste au phénomène de déprise agricole autour de la ville de Korhogo. L’extension spatiale de cette ville vers les villages périphériques au cours de ces dernières années a entrainé les lotissements de tous les terrains villageois. Désormais, ils font partie du domaine urbain et ne possèdent pratiquement plus de terres agricoles. On constate ainsi la disparition des zones de productions agricoles des villages de Logokaha, Kassirimé, Ochinnin, Djigbè, Kapélé, Dokaha, Prémaforo, Natio Kobaradara, Tchéklézo, Latonon, Téguéré et Nagnenefou (figure 4). Les zones potentiellement gagnées par l’habitat ont eu un taux d’évolution annuel de 6,31% de 1986 à 2015.

Figure 4 : Schéma de la dynamique urbaine de la ville de Korhogo entre 1998 et 2015

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La figure 4 présente les limites de la ville de Korhogo en 1998 et les aires d’extensions en 2015.Les aires d’extensions sont constituées des villages qui ont été intégrés dans le domaine urbain en 2015. Les villages qui gravitent autour de la ville ont fait l’objet d’opérations de lotissement afin de satisfaire la demande en logement d’une population urbaine en pleine croissance. De 47 657 en 1975, la population urbaine est passée à près de 110 000 en 1988, 142039en 1998 et à 245339 en 2014. L’étalement urbain est soutenu par la croissance démographique. En effet, la densité de population de la sous-préfecture de Korhogo était de 207 habitants/Km2en 1998 (RGPH, 1998). En 2014, cette densité a pratiquement doublé en passant à 461 habitants/Km2 (RGPH, 2014). En 1998, les zones d’extension de la ville de Korhogo étaient occupées par les vergers de mangue et d’anacarde (OCDE, 1999). En 2015, le bâti a succédé aux vergers.Ces observations renvoient au phénomène de périurbanisation qui a été surtout étudié dans la région d’Abidjan par divers auteurs (Koffi, 2007 ; Yapi-Diahou et al, 2011, etc.). Ce phénomène conduit inéluctablement à un changement des usages de la terre à travers l’abandon des activités agricoles au profit du bâti. Les villages traditionnels sont démolis au bulldozer avant une supposée mise aux normes en lotissements à caractère urbain où les habitations identiques permettent de conserver le caractère égalitaire (Le Guen, 2004).

La déprise agricole générée par l’urbanisation des espaces ruraux périurbains et le développement de la ville de Korhogo est l’un des principaux facteurs explicatifs du taux d’évolution annuel négatif (-14,16) des surfaces traditionnellement dédiées au système agricole culture / jachère. Toutefois, cette urbanisation ne constitue pas le seul facteur de mutation du terroir. La dynamique d’occupation du sol est également influencée par le développement agricole.

2.2.2. D’une agriculture de subsistance à une agriculture marchande

Le développement agricole du terroir Kiembara est lié aux projets de développement agricole initiés par l’état dans la zone. En effet, l’introduction d’innovation dans le tissu de production par le canal des projets influence les stratégies de production paysanne. C’est le cas de la culture du coton. L’encadrement de la culture du coton, la subvention de la production et sa forte valeur contribue à sa diffusion spatiale dans le paysage agraire. Les innovations favorisent uneaugmentation des rendements de 500 Kg/ha en 1960 à 1100 Kg/ha en 2005 et 1150 Kg/ha en 2015. Ce développement de la culture du coton n’est pas seulement lié à la production, mais aussi à l’effet-superficie (Le Guen 2004). En effet, l’adoption de la culture attelée permet aux agriculteurs de réduire la pénibilité du travail et d’augmenter substantiellement leur productivité. La culture attelée permet, de labourer et de semer plus rapidement après les premières pluies. Ainsi, l’adoption de l’attelage stimule la multiplication de la superficie totale des producteurs par deux voire par trois (Séry, 2005). Ces innovations impliquent la réalisation d’équipements modernes agricoles notamment les barrages hydro-agro-pastoraux dont sept dénombrés dans le terroir.

La création des barrages explique certainement l’augmentation des surfaces en eau. La disponibilité des ressources en eau stimule le développement de certaines cultures vivrières et maraîchères. L’introduction des barrages hydro-agro-pastoraux favorise la production du riz irrigué à deux cycles. Les surfaces exploitables des sept retenues d’eau pour la riziculture irriguée est estimée à 1500 ha (Office National de Développement du Riz; 2015).

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L’aménagement des rives des barrages par la Société de développement des fruits et légumes (SODEFEL), la CIDT et la SODERIZ facilite la mise en valeur des terres difficilement exploitables. Ce qui provoque une compétition foncière autour des espaces anciennement délaissés pour les contraintes liées à leur exploitation (Fromageot, 2008 ; Silué, 2012). La reconquête de ces espaces pour la production vivrière aurait dans une moindre mesure contribuée à détourner certains Kiembara des espaces traditionnels de culture et de jachère. Mais le facteur le plus plausible est incontestablement l’essor des cultures de rentes.

Les cultures vivrières et le coton sont remplacéspar les cultures arbustives de mangue et d’anacarde en pleine expansion dans le terroir. Les exploitations de mangue occupent de grandes superficies (5 à 100 ha) détenues par des sociétés agro-industrielles telles Bambara SARL, COMAKO, Ivoire agrégé, Tropic mango, Ivoir Organics et Soleil d’Afrique. Quant à la culture de l’anacarde initialement destinée au reboisement, elle fait aujourd’hui partie intégrante du paysage agraire et est surtout cultivée par les petits paysans sur des superficies de 2 à 5 ha. Contrairement au coton, les cultures pérennes sont moins contraignantes, elles ne nécessitent que des entretiens périodiques.

Hormis la première saison, l’anacarde exige moins d’investissement. Or, le coton est une culture annuelle dont la mise en culture impose des travaux de labour, le recours aux semences, aux produits phytosanitaires et aux engrais (Urée, NPK). Les charges imposées par la production du coton amenuisent le revenu des producteurs qui sont parfois débiteurs auprès des sociétés coopératives. Cette situation entraine un délaissement progressif de la culture du coton au profit de l’anacarde considérée comme le cacao du Nord. Cette culture occupe progressivement des espaces autrefois dédiés à la culture du coton.

Ainsi, les politiques agricoles menées par l’État dans le terroir et l’évolution des cours mondiaux des cultures de rente influencent les stratégies de productions paysannes et par ricochet les modes d’occupation du sol. La baisse de la fertilité des sols, la pression des adventices et les risques d’érosion hydrique provoque l’abandon des parcelles agricoles dont les rendements régressent (Sery, 2005) et leur recolonisation par la végétation naturelle. Le développement agricole insufflé par les cultures à forte valeur ajouté engendre une dynamique certaine dans les formes d’occupation du terroir au gré des opportunités du moment. Cela entraine par ailleurs des incidences sur le mode de vie et les stratégies des Kiembara.

2.2.3. Le développement des cultures de rapport : vecteurs de transformations socio-économiques

L’expansion des cultures dans le paysage agraire Kiembara bouleverse l’économie agricole locale et conduit à l’adoption de nouveaux comportements.

En effet, la manne financière générée par les cultures du coton et de l’anacarde rapporte des revenus conséquents aux paysans. Les revenus moyens obtenus par les plus petits exploitants est de 400000 Fcfa (1 Euro = 655,94 Fcfa). Les gains obtenus servent à faire face aux charges familiales et la construction d’habitations. Les cases biconiques de toit de pailles des populations rurales (Coulibaly, 1978) sont remplacées par des habitations modernes. Par ailleurs,l’introduction de l’attelage dans la production favorise le développement de l’artisanat dans l’économie rurale. Ces opportunités économiques entrainent les populations vers la mise œuvre de stratégies plus ou moins individuelles d’exploitation du terroir.

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Le caractère marchand de l’agriculture a des répercussions sur les structures agraires. La valeur ajoutée générée par les cultures du coton, de l’anacarde et de la mangue induit le morcellement des grandes exploitations agricoles familiales ‘’sekpos’’. En effet, la mise en valeur des ‘’sekpos’’ s’effectuait autrefois sous l’autorité des chefs de familles matri-lignagères. Ceux-ci organisent l’activité agricole, gère les récoltes et les affaires de la famille. L’introduction récente du terroir Kiembara dans une économie de marché remet en cause cet héritage historique de l’organisation de l’activité agricole au sein des familles. Les cultures de rapport stimulent la multiplication des parcelles individuelles, remplaçant le système traditionnel des exploitations collectives et familiales. Les jeunes abandonnent le champ collectif familial ‘’sekpos’’, pour exploiter une ou plusieurs parcelles individuelles appelées ‘’kagbos’’. Les champs individuels gérés par la famille nucléaire prolifèrent dans le paysage agraire au détriment des grandes exploitations familiales.
Le même phénomène est observé dans tous les terroirs agricoles où se développe la culture du coton. Cette situation occasionne des réaménagements des modes de gestion et d’appropriation des terres ainsi que des conflits entre les populations du fait des enjeux économiques.
Cette tendance à l’individualisation des parcelles agricoles s’accompagne d’une réorganisation du système de culture traditionnelle des Kiembara. En effet, les paysans privilégient de plus en plus l’association des vivriers avec les cultures arbustives au détriment de l’agriculture à jachère. Sur certaines exploitations, situées en bordure du barrage de sologo dans la sous-préfecture de Tioroniaradougou, l’anacarde est associé aux cultures de maïs et de l’arachide en saison pluvieuse. Cette association vivrier / arboriculture serait-elle une alternative à la perte progressive des terres agricoles exclusivement réservées aux cultures traditionnelles ? Ces espaces traditionnels de cultures occupent actuellement 25% seulement de tout le terroir et se positionnent au 3ème rang après l’habitat/sol nu (33%) et la végétation naturelle (29%). Or, en 1986 ces espaces étaient les plus étendus et occupaient près de la moitié de la superficie du terroir (48%). Cette situation augure une nouvelle forme d’évolution vers une exploitation plus rationnelle du terroir.

CONCLUSION

L’analyse de la dynamique d’occupation du sol du terroir Kiembara entre 1986 et 2015 a été réalisée à partir du traitement d’images satellites Landsat TM et OLI/TIRS. Ces dynamiques résultent du développement agricole insufflé par les projets et l’extension urbaine des chefs-lieux de sous-préfecture. Le développement agricole entériné par l’essor des cultures de rentes entraine le déclin des espaces dédiés aux cultures vivrières traditionnelles du terroir ainsi que la réduction des surfaces de production du coton. Cette mutation agricole produit de nouveaux modes d’occupation du sol et transforme les structures agraires. De plus, l’expansion de l’arboriculture et les ressources financières qu’elle génère contribue à une amélioration du système de production local et des conditions de vie de la population.

Hormis les dynamiques agricoles constatées, l’urbanisation constitue un facteur important de mutation du terroir. La densité de population élevée, notamment autour de la ville de Korhogo provoque d’importantes vagues de lotissement des espaces ruraux périphériques. Les exploitations agricoles des villages environnant cèdent sous l’effet de la pression urbaine, entrainant ainsi une réduction des zones traditionnelles de cultures vivrières.

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D’où l’importance de mettre en place des stratégies de gestion du terroir en vue de préserver les aires de culture et éviter le risque d’exposer les populations riveraines à une situation d’insécurité alimentaire.

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Notes

Table des illustrations

Auteur(s)

1Adjoba Marthe KOFFI-DIDIA, 2Tiécoura Hamed COULIBALY
1Maître-Assistant, IGT, Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody-Abidjan, (koffiamarthe@yahoo.fr)
2Doctorant, Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody-Abidjan, (coulibalyth@gmail.com)

Droits d'auteur

Institut de Géographie Tropicale
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire

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« Métropoles portuaires et territoires de l'hinterland en Afrique subsaharienne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 avril 2015

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