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Les circuits informels des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon (Abidjan, côte d'ivoire)

1TUO Péga, 2ANOH Kouassi Paul, 3ADINGRA Messou Jean-Louis

Résumé;
Français
English

Les circuits informels de produits pharmaceutiques constituent un problème de santé publique dans les pays en développement. La prolifération des sites de vente des médicaments dans les rues à Abidjan et particulièrement dans la commune de Yopougon est soutenue par des réseaux internes et externes qui les approvisionnent. A Yopougon, 120 officines (110 privées et 10 publiques) sont disponibles pour la vente des médicaments du circuit officiel. Mais en parcourant les rues et marchés de la commune, les médicaments sont vendus comme des denrées alimentaires encourageant ainsi la pratique de l’automédication. A l’aide d’une recherche documentaire et d’enquête de terrain, ce travail fait connaitre les circuits informels des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon. Les résultats montrent une forte concentration des sites de vente dans les quartiers de niveau de vie bas, l’organisation des circuits de vente et les raisons de la persistante de la vente des médicaments du circuit informel dans la commune. Cet article insiste sur le développement spectaculaire de la vente des médicaments dans les rues et la nécessité de la mise en place de politiques de lutte pour le bien-être de la population.

Entrées d'index

Mots-clés : Abidjan, Yopougon, circuits informels, produits pharmaceutiques, sites de vente.

Keywords: Abidjan, Yopougon, informal channels, pharmaceuticals, retail sites.

Texte intégral

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INTRODUCTION

La problématique de la disponibilité, de l’accessibilité, de la qualité et l’usage rationnel des médicaments essentiels se pose avec acuité dans tous les pays en développement. Face à cela, un marché parallèle du médicament avec ses multiples conséquences en matière de santé publique (échecs thérapeutiques, intoxications, résistances aux antibiotiques) et de déperdition fiscale, prend une ampleur inquiétante. En effet, le recours à l’automédication est fréquent dans les sociétés pauvres. Cela engendre ainsi, la création des circuits informels des produits pharmaceutiques.
On entend par circuits informels des produits pharmaceutiques, la production, la distribution et la vente illicite de médicaments hors du circuit officiel. Ces produits notamment les médicaments, sont des éléments fondamentaux de la médecine moderne. De ce fait, l’activité de soins, qu’il s’agisse de soins préventifs ou de soins curatifs, ne peut être opérante sans des médicaments efficaces, de bonne qualité, adaptés à la situation sanitaire, prescrits, délivrés et administrés au malade au moment opportun et dans de bonnes conditions (MSHP, 2009).
L’apparition des contrefaçons comme problème grave de santé publique est mentionnée pour la première fois en 1985 par l’OMS à Nairobi, lors de la conférence des experts sur l’usage rationnel des médicaments. Pour y faire face, l’assemblée de la santé des Etats membres de l’OMS a adopté en 1988 la résolution WHA 41.16. Cette résolution incite les gouvernements et les fabricants de produits pharmaceutiques à coopérer pour détecter et prévenir les cas de plus en plus nombreux d’exportations, de contrebandes, de préparations pharmaceutiques faussement étiquetées, falsifiées, contrefaites ou ne répondant pas aux normes. En 1994, deux résolutions venaient compléter la première. Il s’agit de la WHA 47.12 et la WHA 47.17 qui respectivement insistent, sur le rôle du pharmacien à l’appui de la stratégie pharmaceutique révisée de l’OMS et sur la sécurité, l’efficacité et la qualité des produits pharmaceutiques.
Malgré ces nombreux efforts mis en œuvre pour lutter contre ce commerce, ce marché très lucratif ne cesse de se développer à travers le monde, en affectant principalement les pays du tiers monde (Pouillot et al. 2008). La Côte d’Ivoire, pays par excellence de destination de flux migratoires, n’est pas épargnée des circuits informels des médicaments. Le marché pharmaceutique parallèle ivoirien a commencé depuis les années 1980 à la faveur de la crise économique près des frontières, sous l’impulsion des trafiquants étrangers (Legris, 2005). C’est un marché qui prospère depuis l’adoption de l’initiative de Bamako qui a mis fin à la gratuité des soins dans les centres de santé publics (MSHP, 2009). Aussi, la longue crise militaro-politique qu’a traversée le pays de décembre 1999 à avril 2011, a fragilisé les conditions de vie des ménages faisant passer le taux de pauvreté de 10% en 1985 à 48,9% en 2008 (DSRP, 2009). Or selon l’étude de Legris (2005), moins de 10% de la population ivoirienne possède une assurance de santé et 90% des dépenses de santé du ménage sont consacrés à l’achat de médicaments. Le marché informel, détenu par les femmes (environ 92%) dont 35% sont totalement illettrées (Legris, 2005) absorbe un tiers du marché pharmaceutique national, soit environ 30 milliards par an. Paradoxalement, on retrouve sur ce marché parallèle, 80% des médicaments légaux et 20% de contrefaçons (Kouassi, 2012).
Pour faire face au marché parallèle du médicament, l’Etat de Côte d’Ivoire a adopté des lois et des règlements. La loi n°60-27 du 2 septembre 1960, a permis la création d’un Ordre National des Pharmaciens, la loi n°62-249 du 31 juillet 1962 a institué un code de Déontologie Pharmaceutique et l’élaboration d’un document de Politique Pharmaceutique Nationale, conformément à la résolution WHA28.66 de l’OMS. L’arrêté n°297 MSP/CAB/DGS/DPM du 13 décembre 2006 fixant les attributions, l’organisation et le fonctionnement de la Direction de la Pharmacie et du Médicament (DPM) et l’arrêté n°16 du 10 février 2010 portant organisation du système de la pharmacovigilance (PNDAP, 2013) témoignent de la volonté de l’Etat ivoirien d’organiser le secteur pharmaceutique pour une meilleure accessibilité des populations à des médicaments de qualité. Deux catégories de structures sont ainsi, chargées de l’importation des médicaments : la Nouvelle Pharmacie de la Santé Publique (NPSP) pour le public et les grossistes répartiteurs privés : LABOREX-CI, DPCI, COPHARMED pour l’approvisionnement des officines privées. Aussi, de 2002 à 2008, le Réseau Médicaments et Développement (ReMeD) a organisé des campagnes d’information telles que : le concours d’affiches sur la vente illicite de médicaments et un concours sur le thème : sensibilisation de la mère et de l’enfant aux dangers du marché illicite du médicament en Afrique francophone en 2008.
Malgré ces lois et textes en vigueur et les campagnes de sensibilisation sur la vente illicite des médicaments dans les rues, ce phénomène est en pleine expansion en Côte d’Ivoire et particulièrement dans la commune de Yopougon à Abidjan. Les origines de Yopougon remontent au temps où les guerres tribales opposaient les différents grands groupes Ebrié avant 1970. Après les litiges, le groupe des Bidjans prennent désormais le nom de Yopougon, qui signifie le « Champs de AYopou ». Yopougon vient en fait d'une déformation de « Ayopou gon ». Ils créent plus tard le village du nom de Yopougon Kouté. Kouté est la contraction d’Akouté qui désigne l’intérieur de la maison en langue Ebrié (Kouamé, 2010). Située à l'ouest dans la zone géographique d’Abidjan Nord, un peu excentrée entre la forêt du Banco et la lagune Ébrié, Yopougon, surnommée « yop city ou encore poy », est la plus grande commune de la Côte d’Ivoire. Elle compte 27 quartiers et 11 villages et est délimitée au nord par la commune d'Abobo et la ville d'Anyama ; au Sud par l'Océan Atlantique ; à l'est par la commune d’Attécoubé et à l'ouest par la commune de Songon (Carte n° 1).

Carte n° 1 : Localisation de la commune de Yopougon dans la ville d’Abidjan

La population de la commune de Yopougon est passée de 6 690 en 1963 à 688 235 en 1998 et est estimée à plus d’un million d’habitants en 2014 (INS-RGPH, 1998, estimations en 2014). Avec l’accroissement démographique, la commune a connu une forte dynamique urbaine. De 76 ha en 1963, l’espace habité est passé à 286 ha en 1973 soit une croissance de 14,2% en l’espace de 10 ans. En 1980, le millier d’hectare est vite dépassé et en 1998, elle a franchi 10 000 ha. C’est aujourd’hui une commune de plus de 152,11 Km², soit un taux de croissance de 16,5%. Cette dynamique urbaine entraîne aussi des disparités d’accès aux soins de santé entre quartiers centraux et quartiers périphériques favorisant ainsi, le développement des circuits informels des médicaments. La commune est subdivisée en deux districts sanitaires (Est et Ouest) et compte 10 officines publiques dans les centres de santé publics (CHU, FSU, CSU) et 110 officines privées présentes dans les quartiers (Districts Sanitaires de Yopougon, 2015). Cependant, en parcourant les rues, les marchés et autres places publiques de la commune, les médicaments sont vendus comme des « oranges » sans ordonnance par des personnes non qualifiées et dans un environnement insalubre. Les « pharmacies par terre » poussent comme des champignons. La prolifération de l’activité de vente de médicaments du circuit informel constitue un problème de santé publique. Alors, comment les circuits informels des produits pharmaceutiques sont-ils organisés dans la commune de Yopougon ? Cet article fait connaître les circuits informels des produits pharmaceutiques de la commune de Yopougon à travers la cartographie des sites de vente, l’identification des acteurs et les raisons qui sous-tendent la persistance de cette activité.

1. Outils et méthode

Deux techniques de collecte des informations ont permis la réalisation de cette étude. Il s’agit de la recherche documentaire et l’enquête de terrain. Concernant la recherche documentaire, les écrits recensés ont permis de comprendre les concepts de circuits informels et de produits pharmaceutiques. La recherche documentaire a également permis la collecte des données statistiques démographiques et sanitaires. Les données démographiques sont issues des différents Recensements Généraux de la Population et de l’Habitat (RGPH 1975, 1988 et 1998) et des estimations de 2014 de l’Institut National de la Statistique (INS) de Côte d’Ivoire. Les données sanitaires proviennent du Ministère de la santé et de la lutte contre le sida à travers la Direction de la Pharmacie et du Médicament (DPM), la police sanitaire et les deux districts sanitaires de Yopougon.
Pour l’enquête de terrain, on a procédé par une observation, les interviews. Un échantillonnage a été pour la mise en œuvre des entretiens. L’observation du terrain s’est faite dans toute la commune en vue de pouvoir positionner tous les sites de vente des produits pharmaceutiques du circuit informel afin d’apprécier l’ampleur de cette activité. La carte de la commune de Yopougon réalisée par le BNETD en 2008 a été utilisée lors des séances de sortie de terrain. Cette phase d’observation a permis aussi d’instaurer un climat de confiance avec les vendeurs.
A la Mairie de Yopougon, à la police sanitaire et aux districts sanitaires de Yopougon, les interviews ont porté sur les mesures prises pour faire face au développement du marché informel des produits pharmaceutiques. Certains pharmaciens, infirmiers, sages-femmes, délégués médicaux et responsables d’ONG ont aussi donné leurs points de vue sur le commerce illégal des produits pharmaceutiques et les dangers auxquels les populations s’exposent.
Au cours de la pré-enquête qui a précédé l’étude, 735 points de vente ont été positionnés à l’aide d’un GPS dans toute la commune. Ne disposant pas d’une liste exhaustive des personnes qui exercent cette activité dans la commune, 384 vendeurs ont été interrogés pour l’étude. Quant aux consommateurs des produits pharmaceutiques des circuits informels, 384 acheteurs ont pu être interrogés en vue de connaître les motifs du recours. Souvent, nous nous sommes présentés comme des clients dans le but de rassurer le vendeur. Concernant les clients, ils sont abordés après l’achat. Au cours de l’enquête de terrain, le « dioula », langue couramment parlée sur les marchés ivoiriens, a été souvent utilisé pour la traduction du questionnaire.
Au terme des enquêtes, toutes les données ont été traitées à l’aide de l’outil informatique à travers les logiciels Epi-dada, Excel, Word et ArcGIS. Le logiciel Epi-data a permis d’élaborer le masque de saisie, les logiciels Word et Excel ont permis la saisie du texte et la réalisation des graphiques tandis que le logiciel ArcGis a servi à la confection des cartes.

2. Résultats et discussions

Les résultats portent sur la localisation des sites de vente, les acteurs et les raisons de la persistance des circuits informels des produits pharmaceutiques. Ces résultats sont aussi discutés.

2.1. Une concentration des sites de vente dans les quartiers à bas niveau

La répartition spatiale des sites de vente montre des disparités entre les quartiers de la commune de Yopougon. La carte n° 2 présente les 735 sites de vente que nous avons pu répertorier dans la commune.

Carte n° 2 : Sites de vente illégale des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon


L’analyse de la carte n° 2 montre une forte concentration des sites de vente dans les quartiers de Gesco Manutention (12%), Port-Bouët 2 (environ 10%), Banco 2 (8%), Gare-sud SODECI-GFCI et Ancien quartier-SICOGI (7%) respectivement. Cette répartition spatiale des sites de vente correspond à l’organisation du paysage urbain de la commune. Yopougon présente un paysage inachevé dans son ensemble. Il y a une nette distinction spatiale qui sépare d’un côté les quartiers populaires (Gesco, Port-Bouët II, Koweit, Doucouré, Yao-séhi, Wassakara), les villages (Kouté, Lokoa, etc.) et de l’autre côté les quartiers résidentiels (Maroc, Sopim, Azito, Ananeraie).
Le paysage de Yopougon est aussi profondément marqué par l’occupation anarchique des espaces publics surtout les voies d’accès. Bien que le quartier Port-Bouët 2 soit un quartier de recasement des habitants des zones industrielles de l’île de petit bassam de Vridi dans la commune de Port-Bouët, il demeure un quartier précaire. En 1952, les colons voyaient Yopougon comme une zone d’extension de recasement. Les quartiers populaires comme Gesco, Port-Bouët 2, Ancien quartier (Sicogi) et Gare sud SODECI et Banco 2 qui accueillent la classe moyenne de la population et les pauvres abritent la majorité des sites de vente de la commune contrairement aux quartiers résidentiels comme Azito (0,54%), Béago (0,8%), Niangon Lokoa (1,22%). La variation du nombre de sites de vente des produits pharmaceutiques du circuit informel dans la commune de Yopougon est donc dépendante du niveau de vie des populations à travers les quartiers d’habitation. La concentration des sites de vente des produits pharmaceutiques dans les bas quartiers est générale pour l’ensemble des pays en voie de développement. Que ce soit au marché, sur les gares routières ou sur les trottoirs, les populations se rendent facilement sur les lieux d’achat. Cependant, les marchés de Yopougon restent les lieux de stockage et de ravitaillement des détaillants ou des vendeurs ambulants. Cela est pareil pour la ville de Dakar. Sur les treize grands marchés où se trouve l'essentiel des points de vente fixes, les petits marchés de quartier ne peuvent se réduire qu’à quelques étals et sont le plus souvent un lieu de passage pour les vendeurs ambulants (Fassin, 1985). Si Fassin (1985) évoque la forte concentration dans les grands marchés tels que « Thiaroye-gare », Hamel (2006) indique le marché de « Keur Serigne bi » comme la principale plaque tournante de la vente illicite de médicaments du fait de son accès facile (au centre-ville) et la disponibilité de beaucoup de médicaments comme le marché central de Korhogo « tchedal » (Tuo, 2013). Ces marchés, gares et rues constituent les pharmacies privilégiées des populations qui ne disposent pas d’une couverture maladie.
Des marchés de nuit se créent de 19 heures à 23 heures à Yopougon. Ce sont des regroupements de vendeurs à certains endroits plus ou moins éclairés aux abords des routes où en des lieux populaires des quartiers. Au quartier Sicogi, les vendeuses se retrouvent aux abords de la voie principale qui part du « Score » et qui traverse le grand marché. A la gare de Yopougon, la principale rue qui traverse le quartier jusqu’au pont qui relie le quartier Andokoi, constitue un marché de médicaments à partir de 19 heures. AGesco, Port-Bouët 2 et Koweit, la vente se fait à presque tous les carrefours en toute quiétude. Les vendeurs proposent aux passants leurs produits par des interpellations telles que : « y a bons médicaments de vers », « déparasitant, c’est 100 F CFA ». La voie qui part du carrefour Koweit, traversant le quartier jusqu’au Camp militaire, est une véritable rue de vente de médicaments. Tout au long de cette voie, on y voit des vendeurs le plus souvent dans la soirée, exposer les médicaments sur des tables ou dans des cuvettes. Aussi, entre les carrefours Koweit et « Gandi », on observe des commerçants de produits pharmaceutiques et de diverses marchandises le long du trottoir.
Au quartier Port-Bouët 2, la voie qui part du carrefour du CHU, traversant le quartier jusqu’au carrefour de la mosquée « Koudous » est un marché de médicaments de la rue. Les médicaments sont emballés, soit dans des sachets sur des tables, des tabourets soit dans des cuvettes, exposés au soleil le jour où à l’air libre la nuit. La voie qui relie la mosquée de Port-Bouët 2 au petit marché, est aussi une ligne des étals de médicaments. A l’intérieur du quartier, des sachets de médicaments sont installés au bord des ruelles, au niveau des carrefours et aux abords des espaces de jeux. Au Banco 2, la voie appelée « nouveau goudron » et le village « Banco-Attié » sont des lieux de vente de médicaments de la rue. On y trouve aussi certains commerçants de médicaments le long de la voie qui passe devant le lycée professionnel. Les quartiers précaires Yao-Séhi et Doukouré au sein du quartier appelé Ancien-quartier sont de grandes zones de vente de médicaments de rue. A Yao-Séhi, la voie principale qui traverse ce sous-quartier partant du quartier SIDECI et qui débouche sur l’ancien maquis appelé « Gwantanamo », est un marché de médicaments de rues. On trouve également des étals de médicaments devant certaines cours et aux abords de certains espaces animés. Cela est pareil au quartier précaire Doukouré. Plusieurs rues et carrefours animés sont des lieux de vente de médicaments ; parfois dans des petites boutiques ou à l’air libre sur des tables. Cela est perçu sur la voie qui part de « la mosquée antenne » et qui traverse ce sous-quartier. A Gesco, la vente de médicaments se présente sous plusieurs aspects. On observe des boutiques et des étals de médicaments dans les différents marchés et sous-quartiers. La voie qui part du rond-point de Gesco à la gendarmerie en passant par le marché laisse voir de nombreuses vendeuses de médicaments. Des carrefours à l’intérieur du quartier, regroupent des étals de médicaments. En allant à Bonikro, c’est le même constat jusqu’à l’intérieur de ce secteur, on observe de part et d’autre de la voie qui mène au Km17, des commerçants de produits pharmaceutiques. On remarque que cette activité est plus développée dans les quartiers à bas niveau de vie dans la commune de Yopougon.

2.2. Un secteur informel mais organisé

Dans la commune de Yopougon, deux types de produits pharmaceutiques se rencontrent sur le marché illicite. Il y a les produits officiellement autorisés et les autres provenant d’ailleurs. Mais comment les marchés ou sites de vente de Yopougon sont-ils approvisionnés ? La figure n° 1 présente les réseaux d’approvisionnement de la commune. L’analyse montre que le centre névralgique du commerce illégal des produits pharmaceutiques en Côte d’Ivoire et particulièrement dans la ville d’Abidjan, est « le marché noir de Roxy d’Adjamé ». Les entretiens auprès des vendeurs du marché Roxy d’Adjamé et de la commune de Yopougon ont permis de comprendre que les réseaux internes d’approvisionnement se greffent directement sur les stocks du circuit officiel : que ce soit auprès des grossistes, des producteurs locaux ou des pharmacies, dans le secteur privé ou public. Il peut s’agir de simples achats, de vols ou de détournements. Les transactions informelles sont privilégiées dans le but d’effacer toute trace des ventes interdites effectuées. L’approvisionnement en médicament du marché de Roxy d’Adjamé est fait par des agents de santé du secteur public tels que des médecins, des infirmiers et sages-femmes ou autres agents exerçant dans le domaine de la santé. Les enquêtes de terrain ont montrent que les produits pharmaceutiques sont délivrés selon la figure n° 1 par la NPSP, les CHU, les CSU, les FSU par l’intermédiaire des médecins, infirmiers, sages-femmes et autres agents. Il s’agit de médicaments détournés du secteur public pharmaceutique officiel qui sont livrés aux vendeurs informels. Les hôpitaux, laboratoires, dispensaires et grossistes constatent des coulages plus ou moins importants, perpétrés par des salariés peu scrupuleux mais soucieux d’arrondir leurs fins de mois comme Hamel (2006) l’a aussi montré. Dans la course à l’enrichissement, certains agents de santé achètent aussi les médicaments du marché Roxy d’Adjamé pour les revendre aux malades afin de se faire des bénéfices. C’est ce qu’indique la flèche à double sens sur la figure n° 1.

Figure n° 1 : Organisation des circuits informels des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon

Les enquêtes de terrain montrent que le marché illicite de produits pharmaceutiques de Roxy d’Adjamé est aussi approvisionné par les grossistes du secteur privé ivoirien tels que LABOREX-CI, DPCI, COPHARMED et les ONG. Ces structures écoulent souvent leurs stocks sur ce marché lorsque les dates de péremption approchent. Par ailleurs, les dons de médicaments provenant des pays du Nord, généralement acheminés par les ONG, alimentent le secteur pharmaceutique illicite dans les pays en développement (Hamel, 2006).
Les réseaux externes s’organisent avec des agents extérieurs aux pays. Ils mobilisent des moyens généralement plus conséquents que les réseaux internes. Ces réseaux se rapprochent manifestement de la contrebande avec des structures d’organisation qui se mêlent au trafic illicite de médicaments. Il n’est pas rare par exemple, que des convois soient saisis aux douanes en possession de médicaments et de marijuana selon Bendré cité par Hamel (2006). Ces médicaments importés de la sorte ne possèdent pas d’autorisation de mise sur le marché pour certains. Ils peuvent être des contrefaçons, des malfaçons mais aussi, de « vrais médicaments ».
Le marché abidjanais est largement approvisionné par les pays africains anglophones (Nigeria, Ghana) via l’axe Abidjan-Lagos et du continent asiatique (Inde, Chine). Le Nigeria est reconnu comme une plaque tournante du trafic de médicaments dans la zone Afrique, développant des liens commerciaux avec des fabricants indiens ou chinois. Au Bénin, une étude réalisée par le syndicat des pharmaciens sur 351 produits du marché de Dantokpa montre qu’ils proviennent essentiellement du Nigeria à 24,23%, alors qu’au Burkina Faso, la principale source externe était le Ghana (Maritoux, 1999). Ces chiffres cependant, sont très peu significatifs puisque, les fabricants mettent parfois le nom d’un autre fabricant avec la mention « made in England » afin de lever tout soupçon (Fassin, 1985).
Sur les 384 vendeurs enquêtés dans la commune de Yopougon, 91,93% s’approvisionnement au marché Roxy d’Adjamé (Abidjan). Les 31 autres vendeurs, soit 8,07% ont cité à la fois les agents de santé et le marché de Roxy-Adjamé comme sources d’approvisionnement. Même si l’approvisionnement des sites de vente de la commune de Yopougon est dépendant du marché Roxy d’Adjamé, les enquêtes de terrain ont permis de comprendre que les réseaux internes du secteur pharmaceutique officiel et externes constituent les principales sources de livraison. Quelle que soit la source d’approvisionnement des commerçants de médicaments de la commune de Yopougon, des acteurs alimentent les sites de vente des quartiers et villages sans interruption pour atteindre les clients. La double source d’approvisionnement du marché pharmaceutique parallèle, à la fois interne et externe en Côte d’Ivoire, semble commune à l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne et encore valide aujourd’hui comme Fayomi et al (1996) l’ont montré à Dandokpa à Cotonou (Bénin), Basco (2004) au Cameroun et Legris (2005) en Côte d’Ivoire. La vente illicite des produits médicaux s’effectue dans les transports en commun qui rallient Abidjan aux différentes villes de l’intérieur.
2.3. Les raisons de la persistance des circuits informels des produits pharmaceutiques
2.3.1. Un accès géographique facile
L’organisation des circuits informels des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon permet une disponibilité régulière et permanente dans les rues. La vente est à la fois fixe et mobile. Dans la commune, 735 sites de vente fixe ont été recensés. Dans les marchés (Photo n°1), sur le trottoir ou aux abords des carrefours, on note la présence des femmes et des hommes assis derrières des étals de produits pharmaceutiques.

Photo n° 1 : Vendeuse fixe de produits pharmaceutiques au marché de Kouté-Yopougon

(Source : ADINGRA Messou Jean-Louis, 2014)

Dans les quartiers, devant les habitations, il y a également ces mêmes tables ou tabourets sur lesquels sont déposés des cuvettes ou de gros sachets contenant des médicaments pharmaceutiques de toutes sortes. C’est un commerce qui permet de se rapprocher des clients. Les commerçants affirment que les recettes ne sont jamais fixes comme à Ouessè (Richard, 2001) et à Korhogo (Tuo, 2013).
Concernant la vente mobile, on rencontre dans les rues de Yopougon, des vendeurs ambulants dont l’âge varie entre 23 et 47 ans. Ces commerçants avouent préférer se promener afin de vendre plus de produits (photo n° 2). Selon eux, il est mieux de proposer le produit plutôt que de rester à devoir attendre un client. Ils se promènent dans les quartiers mais les zones cibles sont les quartiers de faible niveau de vie (Gesco, Wassakara, Banco 2, Port-Bouët 2) surtout les quartiers précaires (Yao Sehi, Koweit, Doukouré), les garages et les autres ateliers de travail. Ce sont les lieux de rencontre des clients pour les vendeurs ambulants.

Photo n° 2 : Vendeur ambulant de médicaments dans les rues du quartier Wassakara-Yopougon
(Source : ADINGRA Messou Jean-Louis, 2014)

Le médicament n’est pas seulement présent sur les étals des marchés. Certaines boutiques de la commune proposent aussi quelques boîtes au milieu d’un choix plus grand d’articles de consommation en tout genre (piles, savons, pains, sucre, café…). Elles ressemblent à de petites épiceries et sont présentes en ville comme en zone rurale comme l’a affirmé Hamel (2006). La vente ambulante est aussi une pratique très courante dans les rues de Yopougon comme le montre la photo n° 2. Elle présente différents degrés de spécialisation, qui évoluent en fonction de l’expérience du vendeur, de la demande à laquelle il est confronté ainsi que d’autres mécanismes relationnels complexes reliant les acteurs du commerce informel. L’offre en médicament du marché informel est considérablement amplifiée par la pratique de la vente ambulante dans les rues et la visite des domiciles de Yopougon. Cette vente est également soulignée par Tuo (2013) dans la ville de Korhogo. Les vendeurs ambulants de médicaments pharmaceutiques font des tournées de porte à porte, dans les quartiers urbains, villages et campements et parfois aussi dans d’autres localités voisines.
A travers la vente fixe et mobile, les populations ont un accès plus facile aux médicaments sans parcourir de grandes distances pour se rendre dans une officine officielle ou dans un centre de santé et misent aussi sur les moyens financiers.
2.3.2. La pauvreté de la population
La pauvreté concerne à la fois les vendeurs et les acheteurs des produits pharmaceutiques du circuit informel. Sur les 384 vendeurs enquêtés, 15,10% ont choisi la vente des médicaments comme activité principale et 84,90% ont intégré cette activité du fait du chômage. En Côte d’Ivoire, le taux de chômage est passé de 6,4% en 2002 à 15,7% en 2008. Il est plus important en milieu urbain et particulièrement dans les grandes villes comme Abidjan qu’en milieu rural. Le taux de chômage à Abidjan est de 33,2% (DSRP, 2009). Les revenus moyens journaliers tirés par les vendeurs fixes varient de 2 000 à 15 000 FCFA et les vendeurs ambulants gagnent entre 3 500 et 10 000 FCFA en moyenne par jour selon nos enquêtes de terrain.
Concernant les consommateurs, sur les 384 enquêtés, 86,20% n’ont aucune assurance de santé contre 13,80% qui en disposent. La faiblesse de la couverture des assurances de soins de santé encourage le recours à l’automédication. C’est pourquoi Hamel (2006) a affirmé que la pratique de l’automédication représente un comportement particulièrement avantageux au niveau économique. Les médicaments vendus sur le marché informel de Yopougon ont des prix différents de ceux vendus dans les officines privées et publiques. Les consommateurs les trouvent plus abordables, surtout parce que disent-ils, tous les médicaments des circuits informels sont les mêmes que ceux des officines privées et publiques et encore ils sont aussi vendus en détail. L’enquête de terrain a donné les résultats consignés dans le tableau n° 1.

Tableau n° 1 : Prix comparés de quelques produits pharmaceutiques des marchés dans la commune de Yopougon

L’analyse du tableau n°1 montre que les prix des produits pharmaceutiques du circuit informel sont plus bas par rapport aux prix des officines officielles. Le prix de Feramalt fixé à 6040 FCFA dans les officines officielles est vendu à 4 000 FCFA dans les marchés de rues. L’Efferalgan en officine officielle coûte 1435 FCFA, est accessible à 1300 FCFA et en détail à 100 FCFA. Ces différences de prix pour le même produit amènent le consommateur à faire le choix en faveur de ce qui est abordable pour lui. Aussi, les commerçants réussissent à attirer facilement les consommateurs en proposant des prix en détail. Ainsi, le comprimé Doliprane coûte 250 FCFA et le consommateur pourra prendre autant de comprimés, selon ses moyens jusqu’à ce qu’il soit soulagé de son mal. Cela parce qu’il n’a pas assez d’argent pour acheter la boîte de Doliprane qui coûte 1255 FCFA en pharmacie. On retient que le recours aux produits pharmaceutiques de la rue est dû à la pauvreté des populations qui ignorent peut être les conséquences sanitaires. Car certains produits pharmaceutiques (Posksa, Sudrek, Medik-55, Drastin) sont vendus uniquement dans les marchés de rue.
La pauvreté et le manque d’emploi sont les principales raisons économiques qui expliquent le développement de la vente illicite des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon comme dans la plupart des villes telles que N’djamena (Othingué, 2005), Niamey 3 (Hadiza, 2000) et Korhogo (Tuo, 2013). Par ailleurs, Diaw (1992) cité par Sy (2006), indexait la pénurie permanente de médicaments qui caractérisent les districts sanitaires du secteur public et leur incapacité à assurer la distribution des médicaments à bas prix dans les régions de Dakar, Kaolack et Diourbel. Selon lui, l'envoi direct des dons humanitaires de médicaments aux populations participe aussi à l'élargissement du marché parallèle. Comme cette étude le montre, il soutenait que les médicaments du marché parallèle semblent beaucoup plus adaptés au contexte économique et social que ceux vendus dans les officines.
Anoi (1998) cité par Sy (2006), explique que le commerce illicite des médicaments est la résultante d'une combinaison de facteurs socio-économiques. Selon lui, le prix élevé des médicaments et des consultations et surtout de l'économie des pays africains fondée pour la plupart sur des activités informelles favorise, la consolidation des circuits informels. Ces marchés communément appelés « pharmacies trottoirs ou pharmacies de la rue » en Côte d'Ivoire, constituent une véritable menace pour la santé des populations et la profession pharmaceutique. En revanche, si les facteurs socio-économiques sont importants dans l'explication du commerce illicite des médicaments, d'autres facteurs non économiques pourraient contribuer dans la compréhension du phénomène tels que : le déficit en médicaments qui caractérise souvent le secteur public. Les fonctionnaires contribuent aussi au développement du marché illicite des médicaments. Bénéficiant de bons de médicaments, certains en prennent souvent pour les revendre au marché parallèle.
Contrairement aux auteurs précités, pour Fassin (2000), la vente illicite des médicaments est une réponse pour les catégories sociales défavorisées qui ne peuvent pas accéder aux soins médicaux par les voies officielles. A la suite de la consultation, les familles ou les chefs de ménages aux revenus faibles doivent acheter des médicaments coûteux. De ce fait, il n'est pas étonnant que le système engendre des solutions de remplacement. Les populations ne disposant pas souvent, de la somme nécessaire à l’achat d’une ordonnance médicale, sont obligées de faire recours au marché parallèle où elles peuvent avoir ces mêmes produits à moindre coût et en détail. Les raisons de la prolifération des circuits informels des produits pharmaceutiques ne sont pas seulement liées au facteur économique, à savoir le coût des médicaments et la pauvreté de la population. La pénurie permanente de médicaments caractérise les districts sanitaires du secteur public, l’incapacité à assurer la distribution des médicaments à bas prix et l’intégration des médicaments de rue dans la culture des sociétés des pays en développement.
2.3.3. Des médicaments intégrés dans la culture des populations
L’accès facile aux sites de vente des produits pharmaceutiques du circuit informel est un avantage pour les populations. Sur ces sites, les médicaments sont vendus sans ordonnance et en détail. C’est ce qui encourage le recours à l’automédication dans les familles. Les médicaments sont entrés dans les habitudes depuis longtemps et, actuellement, il n’y a pas de ménage qui ne pratique l’automédication de type moderne, avec toute l’accumulation de savoir empirique mais aussi d’erreurs que cela implique. Les pharmacies formelles qui représentent des lieux étrangers, imposent des démarches complexes méconnues ou répugnées du grand public dans des lieux de vente peu familiers. Au contraire, le marché parallèle satisfait les clients dans des espaces que ceux-ci maîtrisent culturellement : la rue, les marchés, les boutiques sont autant de lieux de vie familiers fréquentés quotidiennement. Les produits fournis par le marché informel profitent alors de modes de distribution qui s’insèrent dans les habitudes socioculturelles des populations de Yopougon. C’est pourquoi, Fassin (1992) a affirmé que « acheter un comprimé d’aspirine est aussi intégré au déroulement de la vie que d’acheter une noix de kola ou une feuille de tabac ».

2.3.4. Inefficacité de la politique de lutte

Pour faire respecter la déontologie et la législation pharmaceutique, l’Etat de Côte d’Ivoire a créé une police sanitaire. Cette police a arrêté le 22 mai 2013, 7 agents de la santé dont une aide-soignante et 6 auxiliaires en pharmacie au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Yopougon. Ils sont accusés d’avoir commis des actes répréhensibles de fraude et de corruption portant sur la vente de médicaments d’origine douteuse et sur le détournement de médicaments du circuit légal offert par le gouvernement dans le cadre de la gratuité. Ces agents s’adonnaient à la vente de médicaments prohibés, appelés communément « médicaments de la rue ».
Le 27 juin 2014, a été créé le comité de lutte contre le trafic illicite et la contrefaçon des médicaments (COTRAMED). Ce comité a pour mission d’éteindre le marché de vente illicite de médicaments du circuit informel en Côte d’Ivoire. C’est ainsi que, le jeudi 16 octobre 2014, le COTRAMED a saisi 16,7 tonnes de médicaments prohibés au marché de Roxy-Adjamé (Abidjan). Cette opération a été menée conjointement par 300 éléments des forces de sécurité en collaboration avec la police sanitaire (MSLS, 2014). Aussi, quelques campagnes de sensibilisation se font. Malgré ces dispositions prises par l’Etat, les circuits informels des produits pharmaceutiques s’intensifient dans la ville d’Abidjan.
Les détournements dans les structures sanitaires, la corruption des forces de l’ordre et la porosité des frontières favorisent l’entrée des produits pharmaceutiques dans le marché illégal. Dans la commune de Yopougon, les détournements sont fréquents dans les centres de santé Publics comme le CHU. La complicité des agents des forces de l’ordre avec les commerçants sur le terrain ne permet pas une éradication du marché informel dans la commune. Sur les sites de vente de Yopougon-SICOGI, les vendeurs déclarent cotiser 1000 FCFA chaque vendredi pour la police et 2000 FCFA (chaque mardi et jeudi) pour la gendarmerie afin de pouvoir exercer librement la vente. Aussi les vendeurs affirment-ils être dans la légalité dans la mesure où, ils payent des taxes à la mairie. Ces pratiques rassurent encore les animateurs des circuits informels des produits pharmaceutiques de la commune de Yopougon.
La porosité des frontières ivoiriennes constitue la porte d’entrée des médicaments des réseaux externes. De nombreuses pistes souvent difficiles, sont empruntées par les trafiquants pour approvisionner les marchés. Des conteneurs de produits pharmaceutiques provenant de la Guinée, du Ghana, du Nigéria via le Ghana, de l’Inde, de la Chine, de l’Europe réussissent à entrer par tous les moyens possibles sur le territoire ivoirien. Certains fournisseurs payeraient 3 à 4 millions de francs CFA hors mis le dédouanement, pour faire passer leurs conteneurs de produits pharmaceutiques. De 2012 à 2014, la police scientifique a pu saisir 5365,3 tonnes en 2012, 43 874,189 tonnes en 2013 et 30 639,58 tonnes en 2014 comme le montre la figure n° 2.

Figure n° 2 : Variation des quantités totales des produits pharmaceutiques saisis de 2012 à 2014

(Source : Police scientifique, 2014)

Les circuits informels des produits pharmaceutiques restent toujours un phénomène d’actualité. Les commerçants de Yopougon affirment que l’Etat joue à l’hypocrisie car disent-ils, les autorités sont informées de tous les circuits illicites depuis les frontières. C’est pourquoi, Bienvault (2012) affirme que près de 10 milliards de faux médicaments seraient introduits chaque année en Afrique. Cela représente pour la fondation Chirac près de 30% du marché pharmaceutique dans les pays en voie de développement. Aussi, ZIMMERMAN Christophe, Coordonnateur de la lutte anti-contrefaçon à l’Organisation Mondiale des Douanes a affirmé en 2012 que plus de 82 millions de médicaments contrefaits pour une valeur de 40 millions de dollars ont été saisis en juillet 2012, en trois jours, dans 16 villes portuaires de 16 pays du continent africain, de l’ouest et du centre (Bienvault, 2012).
Des opérations « coup de poing » en 2012 et « Biyela » en 2013 organisées à l’initiative du laboratoire pharmaceutique français Sanofi-Aventis ont permis d’intercepter plus de 550 millions de doses de médicaments illicites, potentiellement dangereux voire mortels dans 23 pays africains (OMD/IRACM, 2013). Pour Maritoux (2013), les importations illicites sont facilitées par la perméabilité des frontières et par la complicité et la corruption des agents de contrôle aux portes d’entrée par voie maritime, aérienne ou terrestre. Sambira (2013) atteste également cela quand elle dit que les inspecteurs autorisent fréquemment l’entrée de faux médicaments en échange de pot-de-vin.
Des actions policières sont souvent menées sur les marchés de vente illicite des produits pharmaceutiques à Abidjan mais l’impact réel de celles-ci n’a jamais été observé. Les conflits d’intérêt prédominent et les mécanismes de corruption sont beaucoup plus huilés que ceux de la réglementation.

CONCLUSION

Les circuits informels des produits pharmaceutiques restent un problème de santé publique. Le recours à l’automédication encourage la prolifération des circuits de vente des médicaments dans les rues. L’étude présente les sites de vente des produits pharmaceutiques dans la commune de Yopougon, les réseaux d’approvisionnement et les raisons de la persistance de la vente des médicaments dans le circuit informel. L’étude n’a pas pris en compte les dangers auxquels sont exposés les consommateurs de ces produits et l’impact sur la profession pharmaceutique. Mais, elle attire l’attention des gouvernants sur l’ampleur du développement des circuits informels des produits pharmaceutiques en Côte d’Ivoire et particulièrement à Abidjan. Faire face au fléau des médicaments de la rue, est un gage de bien-être pour un développement humain durable.

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Notes

Table des illustrations

Auteur(s)

1TUO Péga, 2ANOH Kouassi Paul, 3ADINGRA Messou Jean-Louis
1-Assistant, E-mail : pega12007@yahoo.fr
2- Professeur Titulaire, E-mail : anohpaul@yahoo.fr
3-Doctorant, E-mail :jmessou2@gmail.com
Institut de Géographie Tropicale(IGT)
Université Félix HOUPHOUET-BOIGNY de Cocody-Abidjan, Côte d’Ivoire

Droits d'auteur

Institut de Géographie Tropicale
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire

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« Métropoles portuaires et territoires de l'hinterland en Afrique subsaharienne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 avril 2015

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